La Corde au cou, chute libre
The Offence / Gus Van Sant revient en forme avec exercice de style protéiforme qui mêle film de prise d'otage, lutte de David contre Goliath et pastiche seventies.
Photo : La Corde au cou © ARP-Stefania-Rosini-SMPSP0
Quelques semaines après Kelly Reichardt (The Mastermind), c'est une autre figure phare du cinéma indépendant américain qui replonge dans les années 70 en la personne de Gus Van Sant. Absent du grand écran depuis 2018, il s'intéresse ici à un fait divers survenu en février 1977. L'histoire vraie de Tony Kiritsis, un homme ruiné qui kidnappe le fils du courtier responsable de sa situation. Une intrigue qu'il retranscrit partiellement en temps réel dans une mise en scène sophistiquée, séduisante et inventive.
Ex-fan des seventies
La Corde au cou, comme son titre français le laisse deviner, démarre sur un postulat high concept (le pitch peut se résumer en une phrase commençant par « et si »). Ici, c'est un fil de fer accroché à un fusil qui relie le preneur d'otage à sa victime. Si le premier est abattu, le second meurt inévitablement. Un pitch simple, faussement modeste, qui révèle une faim de cinéma retrouvée pour son auteur. Il en profite d'abord pour rendre hommage au polar des 70's. Maniériste, le film prend en ligne de mire l'un de ses plus grands artisans, Sidney Lumet. D'Un après-midi de chien à Serpico, en passant par Network, c'est tout un pan de sa filmographie qui est réinvesti et revisité, dans un geste tenant à la fois de l'hommage et du remix. Loin de la référence appliquée, le thriller se pose comme le point de jonction entre deux courants du cinéma de Gus Van Sant. Le versant pop de Van Sant (Will Hunting, Prête à tout, Harvey Milk) croise son approche la plus expérimentale (Paranoid Park, My Own Private Idaho). Le cinéaste impose des images quasi horrifiques (le visage ensanglanté de Tony), des collages qui mixent plusieurs supports et sources (fictives comme documentaires), formats et points de vue. Une manière, aussi, de renouer avec son passé de photographe dans un élan spontané et cérébral.
Money Monster
Aidé par son très bon casting hétéroclite, il signe un film tendu où chacun défend sa partition. Se croisent Bill Skarsgard (excellent dans une fragilité contenue), Colman Domingo et Al Pacino, dont la présence alimente une référence explicite à Sidney Lumet. La Corde au cou narre l'histoire d'un homme humilié et en colère qui ne demande que le respect. Dans son combat, il devient un animal médiatique (on pense à Network encore et toujours) et le porte-voix d'une Amérique des laissés-pour-compte. Insidieusement, il décrit une société inégalitaire où même les cris de rage ne se font que peu entendre, à l'instar de cet échange par mégaphones interposés. Les puissants, eux, demeurent intouchables, à l'abri à des milliers de kilomètres, tel le banquier odieux coulant des jours heureux dans un hôtel de luxe. Entre humour et tension, humanisme et monstruosité, le film affirme néanmoins une certaine foi en l'avenir. Si tout n'est pas désespéré, c'est parce que les nouvelles générations se révèlent moins déshumanisées que la précédente. Puisse-t-il avoir raison.
La Corde au cou
De Gus Van Sant (U.S.A, 1h45) avec Bill Skarsgård, Dacre Montgomery, Colman Domingo... En salle le 15 avril 2026.
