Carmen Maria Vega : La Vida Loca

Portrait | À 35 ans, la chanteuse et comédienne lyonnaise Carmen Maria Vega publie Le Chant du bouc, récit d'une quête hallucinée, entreprise il y a presque une décennie au Guatemala. Celle de la terrible vérité sur son adoption et ses origines sur fond de trafic d'enfants.

Stéphane Duchêne | Mardi 14 janvier 2020

Photo : © Benoît Gomez Kaine


« Je m'appelle Carmen. Mettons. » En les reprenant à son compte et à son nom, Carmen Maria Vega eut pu faire siens les premiers mots de Moby Dick tels que livrés dans sa traduction française la plus connue, celle de Lucien Jacques, Joan Smith et Jean Giono. Un incipit parfait en ouverture de son Chant du bouc, récit d'une invraisemblable épopée intime à l'autre bout du monde, Carmen y campant à la fois Ismaël, narrateur balloté par l'aventure, et le Capitaine Achab menant la traque. À ceci près que sa baleine blanche à elle est identitaire. Car en réalité, ici, tout réside dans le "mettons" et ce qu'il implique : une identité réglée par l'adoption, via une association belge ; par le récit qui en est fait, posé sur un mensonge par défaut, partagé par tous : celui d'une mère activiste que la politique, la guerre au Guatemala, auraient conduite à faire adopter sa fille pour la protéger.

Sur ses papiers officiels, à l'état civil Carmen s'appelle Anaïs. À l'adolescence, Anaïs, qui reconnaît « avoir toujours eu un problème avec ce prénom » apprend son nom de naissance : Carmen Maria Vega. La jeune fille s'échine alors à habituer son entourage à l'appeler Carmen : « pas évident, évident ». Devenue artiste et utilisant ce nom à la scène, la chose est plus simple. Pour tout le monde elle est Carmen Maria Vega. En 2011, elle fait la connaissance de Vincent, un Français travaillant aux côtés de Rigoberta Menchu, militante des droits de l'Homme et Prix Nobel de la Paix 1992. Il cherche à entrer en contact avec des artistes d'origine guatémaltèque pour des œuvres caritatives. Carmen lui raconte son histoire, il lui répond qu'il peut l'aider à retrouver la trace sinon de sa mère du moins d'une possible vérité.

Et voilà la chanteuse partie pour le Guatemala et treize jours d'une aventure rocambolesque, entre la maison de Rigoberta Menchu et la réalité ravagée des quartiers les plus dangereux de Guatemala Ciudad, à commencer par cette Zone 18 de Colonia El Limon où elle est née et dont l'ambiance délicatement feutrée et l'hospitalité rieuse des gangs rappelle les passages les moins avenants de La Vida Loca de feu Christian Poveda.

Dès la sortie de l'aéroport, Carmen confie avoir, pour la première fois de sa vie, ressenti jusqu'au fond de ses tripes « la mort qui est partout, cette possibilité qu'un type peut débouler de nulle part et te coller une balle. » Probabilité qui au Guatemala a souvent tendance à se changer un peu vite en certitude. Mais, le pays n'étant pas à une contradiction près, une poignée d'autochtones lui ouvrent les bras pour l'épauler inconditionnellement : « je culpabilisais de débarquer avec des problèmes qui me semblaient soudainement bien petits, avoue-t-elle. Mais pour eux, j'étais une sœur, victime comme eux de la guerre, mon histoire était forcément la leur. » Tous vont d'une manière ou d'une autre l'aider, avec Vincent et la complicité joueuse de la providence, à forcer les verrous administratifs, à rencontrer ceux qui ont connu quelqu'un qui a connu sa mère biologique.

Anaïs, Carmen, Angie

Au bout de ce périple épuisant qui tient à la fois du polar, du récit d'espionnage et du roman d'aventures, mais écrit par une réalité dont le pouvoir d'imagination est si absurdement spectaculaire qu'il donne parfois à Carmen l'impression « que mon âme sortait de mon corps, que j'étais spectactrice de ce qui arrivait » ; au bout, donc : un grand-père retrouvé qui démêle ce qu'il sait d'un passé trouble, le sien, celui de la mère de Carmen et de sa fratrie, une cascade d'abandons, de séparations, de retrouvailles et de brouilles au milieu du chaos. Mieux : il la met en contact avec une tante exilée à Houston qui, dans l'instant, sans crier gare, appelle la mère biologique de Carmen qui vit... en Belgique. Collant les haut-parleurs de deux téléphones, la voilà standardiste, reliant via Houston, le Plat pays et un parking de Guatemala Ciudad : d'un côté, la mère, de l'autre la fille et au milieu coule un échange surréaliste, et pour Carmen si soudain qu'il en est violent.

Au bout de l'Histoire aussi, une vérité terrible : comme des milliers d'autres enfants entre les années 80 et 2003, Carmen a été victime d'un trafic d'enfants.

On a fait croire à sa mère en difficulté qu'elle pouvait placer ses enfants pour un temps. Les papiers qu'elle signe disent tout autre chose. Carmen est en réalité arrachée à sa mère qui ne la reverra jamais, et, via cette association belge, est simplement vendue. Ceux qui deviendront ses parents ne savent évidemment rien de tout cela. Tout se joue entre passeurs, avocats véreux et associations pas très humanitaires. Cerise sur le volcan : Anaïs-Carmen s'appelle en réalité Angie. C'est du moins le prénom que sa mère, fan des Rolling Stones, lui a donné et qu'on lui a repris, avec le reste.

Si les faits tombent comme autant de fruits soudain trop mûrs, c'est bien celle qui la reçoit qu'on ramasse : « en rentrant j'ai passé des jours assise à fixer le mur, j'étais lessivée, en vrac, un vrai bordel. J'étais censé terminer mon deuxième album et je n'en avais plus rien à faire. » Car quand elle a mis si longtemps à se manifester, la vérité ne marque que rarement le mot "fin". Encore faut-il savoir quoi en faire. Et ce récit-là « personne dans un premier temps n'est prêt à l'entendre », à commencer par sa famille proche, ses parents : « je crois qu'ils avaient peur que d'un coup je ne les aime plus, et je le comprends. Moi j'étais en colère et on ne peut rien exprimer de bon dans la colère. »

Le temps finira par recycler cette colère et désamorcer un climat familial explosif, amener l'acceptation que tous ont été victimes d'un système immonde. Et avec elle, la paix qui en domptant le chaos permettra, dans un premier temps, à Carmen de livrer Santa Maria, dont une version remix a paru il y a peu. Un album qui relate de manière impressionniste, et d'autant plus impressionnante que les textes en sont confiés à d'autres, ce voyage vers une identité éclatée et recollée. Une sorte de "préquel" à son Chant du bouc, une manière d'en apprivoiser le récit auquel elle va prochainement donner corps dans un seul en scène et qu'elle aimerait également porter à l'écran.

Simplement multiple

Cette histoire, au fond, aujourd'hui racontée à la Carmen, c'est-à-dire en la ponctuant d'immenses éclats de rire, n'a fait que lui confirmer une chose : un rapport obsessionnel à la vérité et le refus catégorique de se mentir à soi-même. Et quand on lui soumet la savoureuse ironie d'une carrière débutée par le titre La Menteuse, elle concède, aussi grave qu'amusée : « cette chanson parle de mythomanie, pas de secret de famille. Mais comment ne pas voir à rebours un écho à ma propre histoire. J'ai parfois l'impression que nos destins sont pilotés par des ordinateurs géants. Est-ce que je savais au fond de moi qu'il y avait des zones d'ombre dans mon histoire ? J'ai le sentiment que même bébé, on intériorise des traumatismes qui nous poursuivent. On ne peut pas être arraché à sa mère biologique sans en garder une trace au fond de soi. »

Cette trace dévoilée au grand jour, Carmen peut plus que jamais en faire un moteur, plier sa carrière à la seule volonté : étendre toujours plus sa famille artistique ; ne jamais refaire deux fois la même chose ; emprunter, à l'instinct, chaque déviation artistique se présentant à elle. Toutes choses qui l'ont conduite à changer de style à chaque album ; à reprendre Boris Vian dans un spectacle qu'elle va prochainement rejouer ; à incarner Mistinguett dans une comédie musicale ou de s'inventer chroniqueuse de l'émission Rayon Cult' sur Paris Première. Autant de chemins « aux sentiers qui bifurquent », comme l'écrivait Borges, et aux mille projets sur le feu, qui lui permettent d'être multiplement et simplement elle-même.

C'est là que l'histoire diffère de l'épilogue de Moby Dick, tel que raconté par le contemplatif Ismaël, flottant sur un cercueil au milieu de l'océan : « Le second jour, une voile parut, s'approcha, et me recueillit enfin. C'était la Rachel à la course errante : ayant rebroussé chemin pour continuer de chercher ses enfants perdus, elle ne trouva qu'un autre orphelin. » Orpheline de son histoire, de ses racines, et quelque part d'elle-même, Carmen ne l'est plus. Le puzzle est complet, la quête, épique, arrivée à son terme et digérée. Ne lui importe désormais, sans aucun sentiment de vengeance, que d'aider à ce que les faits, placés entre les mains de la justice, soient établis, reconnus, pour les nombreuses victimes de ce trafic d'enfants. Pour autant, Carmen est restée Carmen : cette fois elle ne demandera pas qu'on l'appelle désormais Angie. Parce que Carmen lui sied mieux et parce que « là, dit-elle dans un nouvel éclat de rire, j'avoue que j'ai eu la flemme. »

Carmen Maria Vega​, Le Chant du bouc (Flammarion)
Santa Maria Remix (At(H)ome)

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