Looper

ECRANS | Conçu comme un casse-tête spatio-temporel mais aussi comme une série B mélangeant science-fiction et action, le film de Rian Johnson est la bonne surprise américaine de l'automne, à la fois cérébral, charnel, trépidant et poétique. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 31 octobre 2012

Boucler la boucle. C'est en substance l'enjeu de Looper, jusque dans son titre, qui désigne les tueurs du film, chargés de supprimer les témoins gênants d'exactions commises 30 ans plus tard et envoyés dans le passé grâce à une machine à remonter le temps. Loopers, car vient fatalement le moment où ce sont eux, ou plutôt leur double de trente ans plus âgé, qu'ils doivent supprimer, contre quelques lingots d'or qui leur assureront une "retraite" méritée ; la boucle est donc bouclée. Quand arrive le tour du héros, Joe, le protocole est rompu : son autre lui débarque tête nue, se débat et réussit à s'échapper. Pas le choix : il faut le retrouver au plus vite, car sinon c'est lui qui sera exécuté, mettant fin de facto à l'existence de son alter ego.

Compliqué ? Ce n'est pourtant que la trame de base d'un film dont le scénario se montre particulièrement généreux avec le spectateur. Rian Johnson fait partie de ces cinéastes matheux (proche cousin par exemple d'un Christopher Nolan) pour qui une œuvre est avant tout une suite d'équations entremêlées dont la logique, une fois comprise, s'avère imparable. Là où le garçon a vraiment du talent, c'est qu'il ne se contente pas de dresser avec habileté les fils de son intrigue et de ses nombreux paradoxes ; il sait aussi leur donner de la consistance en soignant chaque détail de sa mise en scène.

Dédoublements sexuels

Le premier d'entre eux, c'est ce futur (l'action au "présent" se déroule en 2044) qu'il dépeint comme une exagération de notre époque : la technologie a encore progressé, mais elle n'est plus l'apanage que d'une poignée d'individus, généralement mafieux. Le reste de la population s'enfonce dans la misère crasse, et l'idée même d'État semble un lointain souvenir (un bus scolaire est ainsi transformé en ruine sur roue accueillant des marchandises visiblement volées ; tout est dit). Cela se traduit aussi par un grand écart entre les villes, agglomérats de buildings de plus en plus hauts, de plus en plus froids, et une Amérique des champs de maïs qui, elle, semble ne pas avoir bougé depuis un siècle. C'est bien sûr de la pure production value dans une série B qui compense son manque de budget par des décisions simples et intelligentes ; mais c'est aussi une manière d'inscrire le film dans un espace aussi bizarre que sa temporalité, familier et pourtant inquiétant.

L'autre grande idée de Johnson, c'est d'avoir fait incarner Joe dans ses deux "âges" par des acteurs qui, a priori, n'avaient rien de commun : le charme et l'élégance féminines de Joseph Gordon-Levitt d'un côté, la virilité bourrue de Bruce Willis de l'autre. À l'écran, la parenté est pourtant crédible d'un bout à l'autre, à moins que Johnson, en plus des qualités déjà citées, n'ait aussi celle de déclencher à volonté la suspension d'incrédulité du spectateur. Surtout, Gordon-Levitt et Willis apportent ce qui aurait pu faire défaut à un projet pareil : de la chair. Le film ne se prive pas d'ailleurs pour insister sur leur dimension sexuelle : une liaison purement physique entre Joe jeune et une strip-teaseuse décomplexée, avant que celui-ci n'excite la libido d'une mère-célibataire — il est rare que le cinéma américain filme à ce point le désir, sans s'encombrer de sentimentalisme. Quant à Willis, c'est dans les bras d'une belle Chinoise qu'il coule ses vieux jours, avant que celle-ci ne soit sauvagement assassinée.

Synthèse délirante

Looper ouvre alors la porte à une de ses influences majeures : La Jetée de Chris Marker, dont il figure cinquante ans après une sorte de variation geek effrénée, plus encore que celle, officielle, signée Terry Gilliam (L'Armée des 12 singes, déjà avec Willis !). Car ce n'est pas une mais deux images traumatiques qui entraînent les allers simples spatio-temporels des personnages, Johnson greffant dans son labyrinthe déjà complexe une sous-intrigue hallucinante à base de télékinésie vengeresse qui doit autant à Akira qu'au Furie de De Palma. Au lieu de former un puzzle de traviole, cette synthèse délirante finit par s'avérer assez poétique, l'amour (conjugal ou filial) venant dévaster sur son passage toutes les règles établies, jusqu'à produire un gigantesque foutoir dont la seule issue reste le néant. Finalement, l'important n'était pas de boucler la boucle, mais de la laisser ouverte. Rian Johnson a décidément tout compris au cinéma !

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En verre et contre tous : "Glass"

Thriller | Sorti du purgatoire avec The Visit (2016), M. Night Shyamalan signe un combo magique avec cette double suite d’Incassable (2000) ET de Split (2016) réunissant James McAvoy, Bruce Willis et Samuel L. Jackson pour un thriller conceptuel, à revoir pour le plaisir de l’analyse.

Vincent Raymond | Lundi 14 janvier 2019

En verre et contre tous :

Kevin Crumb et ses identités multiples ayant à nouveau enlevé des jeunes filles, “l’incassable“ David Dunn se lance à ses trousses. Mais lors de la capture, Dunn est lui aussi arrêté et transféré avec Crumb dans un hôpital où une psy veut les convaincre qu’ils ne sont pas des super-héros… L’intrigue de Glass risque de surprendre les adeptes de tarabiscotages et d’artifices par son apparente simplicité. Mais tout comme la tétralogie Scream a permis à Wes Craven de dérouler du concept sur l’architecture générale du film d’horreur (et de ses séquelles) par la mise en abyme, Glass constitue pour Shyamalan un parfait véhicule théorique visant à illustrer ses principes cinématographiques, les stéréotypes narratifs et à donner un écho supplémentaire à ses films. Ligne de partage des os Se situant pour l’essentiel dans un hôpital psychiatrique, Glass fait de ses héros des objets d’étude placés sous l’œil permanent de caméras ubiquistes. De fait,

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M. Night Shyamalan : « j’aime les films incomplets où le public remplit les béances de la narration »

Glass | De passage en France pour présenter la fin de sa trilogie entamée il y a 19 ans, M. Night Shyamalan était accompagné d’un seul comédien, mais qui interprète une vingtaine de rôles, James McAvoy. Fragments d’une conférence de presse…

Vincent Raymond | Mercredi 16 janvier 2019

M. Night Shyamalan : « j’aime les films incomplets où le public remplit les béances de la narration »

L’apparition finale de Bruce Willis après le générique de Split signifiait-elle que Glass déjà planifié, écrit et prêt à être tourné ? M. Night Shyamalan : Cela s’est passé étape par étape. Je tenais à faire avec Split un thriller autonome, et j’ai demandé à Disney la permission d’utiliser le personnage de David, joué par Bruce Willis dans Incassable. Contre toute attente, ils ont accepté pour un film Universal. Cette autorisation nous a permis d’envisager la suite. Mais je n’ai rien écrit avant la sortie de Split, j’ai attendu, au cas où le film ne fonctionnait pas, ça n’aurait pas été la peine de tourner une suite. Puis il a fallu demander l’autorisation à Disney et Universal — étant donné que chacun des deux studios est propriétaire à 100% des films et donc de tous les personnages —, en leur précisant que je tenais à en assurer la production, que cela demeure un “petit“ film et que les deux le distribuent conjointement. Ils ont dit OK, c’est ce qui a déclenché le film.

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"Snowden" : pleurez, vous êtes fliqués

ECRANS | Suivant à la trace Laura Poitras (Citizenfour, Oscar du documentaire), Oliver Stone s’intéresse à son tour au lanceur d’alerte Edward Snowden, et raconte son combat souterrain contre la NSA, en l’accommodant façon film d’espionnage. Didactique, classique, mais efficace.

Vincent Raymond | Lundi 31 octobre 2016

Affecté aux services de renseignements des États-Unis, un informaticien brillant et patriote, découvre avec stupeur que les grosses compagnies liées aux télécommunications collectent et transmettent les données privées de leurs utilisateurs sans leur consentement. Ulcéré, il décide de dénoncer publiquement cet espionnage général infondé. Quitte à renoncer à sa liberté. Guerres, terrorisme, biopics de stars ou de personnalité politiques… Pareil à nombre de ses confrères, Oliver Stone a signé la majorité de ses films en réaction à des événements ayant dramatiquement marqué l’histoire immédiate et/ou la société américaine. Parallèlement, à chaque fois qu’il s’est octroyé une escapade vers une autre “contrée“, il a donné l’impression de tourner un film par défaut, n’ayant pas eu à se mettre devant la caméra de sujet plus conforme à ses attentes — en témoignent le péplum Alexander (2004) et même la suite de Wall Street, L’Argent ne dort jamais (2010). Contrôles : halte + sup ! Sno

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Expendables 2

ECRANS | Retour de «l’unité spéciale» emmenée par Stallone, avec quelques nouvelles recrues prestigieuses, pour un deuxième volet mieux branlé que le précédent, assumant sans complexe son côté série B d’action vintage. Curieusement plaisant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 22 août 2012

Expendables 2

«On devrait tous être au musée». C’est une des dernières répliques d’Expendables 2, et cela résume parfaitement l’esprit de cette improbable franchise : les papys du cinéma d’action font de la résistance, un dernier tour de piste de prestige qui est aussi, pour certains, l’occasion de sortir de la malédiction du direct to DVD qui les frappe. Pour ce deuxième épisode, Stallone, fort du succès du premier, a d’ailleurs réussi la totale (ou presque, Steven Seagal manque à l’appel !) en incorporant au casting Jean-Claude Van Damme et Chuck Norris et en laissant plus d’espace à Bruce Willis et Arnold Schwarzenegger, au-delà des simples apparitions clin d’œil du premier. La recette est peu ou prou la même : une équipe de mercenaires, une mission, de la castagne et des vannes en guise de dialogues. Plus une pincée de distanciation mélancolique sur l’air de «On est trop vieux pour ces conneries», lucidité bienvenue même si elle n’empêche pas les vétérans d’exhiber gros bras et dextérité dans le carnage lorsque l’occasion se présente — fréquemment. À l’est, que des anciens On pouvait craindre qu’en laissant sa place derrière la caméra

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Moonrise kingdom

ECRANS | Poussant son art si singulier de la mise en scène jusqu'à des sommets de raffinement stylistique, Wes Anderson ose aussi envoyer encore plus loin son ambition d'auteur, en peignant à hauteur d'enfant le sentiment tellurique de l'élan amoureux. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 16 mai 2012

Moonrise kingdom

Revoici Wes Anderson, sa griffe de cinéaste intacte, dès les premiers plans de Moonrise kingdom. Sa caméra explore frontalement une grande demeure comme s'il visitait une maison de poupée dont il découperait l'espace en une multitude de petits tableaux peuplés de personnages formidablement dessinés. Au milieu, une jeune fille aux yeux noircis au charbon, cousine pas si lointaine de Marion Tenenbaum, braque une paire de jumelles vers nous, spectateurs. Ce n'est pas un détail : d'observateurs de ce petit théâtre, nous voilà observés par cette gamine énigmatique, dont on devine déjà qu'elle a un train d'avance sur les événements à venir. L’art de la fugue Par ailleurs, la bande-son se charge, via un opportun tourne-disque, de nous faire un petit cours autour d'une suite de Benjamin Britten. Où l'on apprend que le compositeur, après avoir posé la mélodie avec l'orchestre au complet, la rejoue façon fugue en groupant les instruments selon leur famille. Là encore, rien d'anecdotique de la part d'Anderson. Cet instant de pédagogie vaut règle du jeu du film à venir, où il est question d'enfance (qui n'est pas un jeu), de fugue (qui n'est pas musicale)

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Inception

ECRANS | L’ambitieux projet de blockbuster onirico-philosophique de Christopher Nolan débouche sur un film protoype, qui passe du temps à expliquer son mode d’emploi avant de se lancer dans une pratique ébouriffante du cinéma comme montagne russe spatio-temporelle. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Dimanche 11 juillet 2010

Inception

Inception part d’une idée magnifique : si le cinéma est une fabrique de rêves, aucun film n’avait jusque-là osé montrer des personnages dont c’était littéralement le métier. Des architectes, un scénariste, un technicien, un metteur en scène et des acteurs, toute une équipe qui ressemble à une équipe de tournage cachée derrière une bande de malfrats sophistiqués dont le but est de voler des secrets enfouis dans le subconscient de leurs victimes (les spectateurs ?). Christopher Nolan dans Le Prestige avait déjà prouvé que la réussite d’une illusion cinématographique reposait sur l’envie du public d’être dupé ; la suspension d’incrédulité devenait l’enjeu, la théorie et la matière scénaristique du film. Inception va plus loin : dès l’ouverture, impressionnante, le cinéaste plonge les personnages dans un labyrinthe de rêves encastrés les uns dans les autres, les secousses du réel (la plongée dans une baignoire d’eau froide) devenant des séismes dans le monde onirique (une vague gigantesque qui vient dévaster le décor). Quant à la mort, elle n’est que le plus court chemin vers le retour à la réalité. Rien n’est vrai, tout est simulé, imaginé, façonné par un

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(500 jours) ensemble

ECRANS | De Marc Webb (ÉU, 1h36) avec Joseph Gordon-Levitt, Zooey Deschanel…

Dorotée Aznar | Lundi 28 septembre 2009

(500 jours) ensemble

Pendant que personne ne faisait attention, un sous-genre a éclos dans le moelleux giron de la comédie romantique américaine : le boy meets girl jukebox, où l’on se séduit en écoutant de la musique top tendance (enfin, pas tout le temps). Après les battles d’Ipod d’Une nuit à New York, voici donc les états d’âme façon clips éthérés de (500 jours) ensemble. Tom rencontre Summer dans un ascenseur. Elle lui chante un passage de ‘There is a light that never goes out’ des Smiths, il en tombe instantanément amoureux (normal). Quand il pense à elle, ‘She’s like the wind’ de Patrick Swayze lui vient en tête. Puis leur passion s’exalte au son de Regina Spektor, des Black Lips, de Lee Hazlewood. Mais après avoir fait écouter ‘Quelqu’un m’a dit’ de Carla Bruni (comme par hasard…) à Summer dans sa voiture, Tom sent l’amour de sa vie lui échapper… Toujours à deux doigts de tomber dans la compilation filmée, Marc Webb prend soin de créer des personnages attachants, bien aidé en cela par le couple cinématographique formé par Zooey Deschanel et Joseph Gordon-Levitt. Mais il ne peut malheureusement empêcher son film de verser dans la pose, dans la conscience aigue de son caractè

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