L'opium des référendums

SCENES | Imaginez un théâtre sans acteur et sans scène, qui ferait de chaque spectateur l’élément d’une production plus interrogative que narrative. C’est l’idée farfelue du catalan Roger Bernat, qui dans "Pendiente de voto" confie à son public une télécommande pour répondre à une série de questions sur la démocratie, l’individu ou la communauté. Jubilatoire et troublant. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Jeudi 17 octobre 2013

Photo : © Blenda Baixa


Comme souvent au théâtre, le siège sur lequel le spectateur va "voir" Pendiente de voto (vote en suspens) est numéroté. Ici, ce n'est toutefois pas le ticket qui indique ce chiffre, c'est à vous de le choisir. Anodin ? Pas tant que cela, car toute la suite du spectacle dépendra de votre place. Du moins tentera-t-on de vous le faire croire. Car Pendiente de voto est une suite de questions projetées au mur auxquelles il faut répondre par oui ou non via une télécommande, et ce qui semble être un jeu s'avère rapidement plus retors. «Te sens-tu capable de prendre une décision et de la mettre en pratique ce soir ?», «si ton vote ne compte pas, continue à voter, le système t'écoute», lit-on ainsi, comme si Big Brother nous soufflait dans le dos. Devons-nous laisser entrer ceux qui sont arrivés en retard et attendent derrière la porte, «les ETRANGERS» ? Ceux-ci n'auront – temporairement ou pas - de toute façon pas le droit de vote. Et «au cas où la salle serait pleine, doit-on laisser entrer d'autres étrangers ?». En somme, la masse doit-elle décider pour quelques individus laisséssur le bas-côté ? Où se situent la marge et la voie principale ? La majorité a-telle toujours raison ?

La Sofres c'est vous

Si les questions paraissent théoriques, elles créent un cheminement pertinent et toujours en  rapport avec la salle, amenée à être mélangée (on y perd son acolyte de la soirée). Nul saupoudrage faussement intellectuel, la question de l'héritage de la richesse est posée avec acuité. Un service d'ordre, une présidence, un tribunal, un artiste (!) sont élus, de nouveaux duos ou groupes se constituent, une micro-société fictive émerge. Puis il ne s'agit plus de voter individuellement mais à deux, donc de se mettre en accord, de se confronter au compromis ou de le refuser et, au passage, de perdre son libre arbitre.

Roger Bernat et sa compagnie FFF font mine de nous offrir un espace de liberté tout en nous utilisant à des fins commerciales - il vend son spectacle partout dans le monde en nous faisant travailler non seulement sans nous rémunérer, mais en nous demandant en plus de payer un prix d'entrée - montrant ainsi habilement, comme il le reconnait volontiers, que «la démocratie nous utilise plus que nous ne l'utilisons». Créé à l'amorce du mouvement des Indignados en Espagne, ce spectacle, qui n'en est pourtant pas une émanation, épouse les questionnements de cette jeunesse ibérique qui se révoltait contre un pouvoir qu'elle avait contribué à élire démocratiquement. Que veut-on ? Sommes-nous prêts à l'assumer ? À vous de répondre aux très bonnes questions posées par Pendiente de voto.

Pendiente de voto
A l'Amphi Opéra, lundi 28 octobre à 19h et mardi 29 à 17h et 21h


Pendiente de voto - Vote en suspens

Par Roger Bernat, dès 16 ans, 2h20. Muni d'une télécommande, chaque spectateur est appeler à voter sur des questions d'apparence générales
Amphithéâtre de l'Opéra Place de la Comédie Lyon 1er
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Please, continue (Hamlet), ou quand le théâtre fait sa loi

SCENES | «La justice n'est pas un jeu même si les apparences peuvent le laisser penser, comme si nos habits étaient des costumes» lance jeudi 20 novembre Me Ronald (...)

Nadja Pobel | Mardi 25 novembre 2014

Please, continue (Hamlet), ou quand le théâtre fait sa loi

«La justice n'est pas un jeu même si les apparences peuvent le laisser penser, comme si nos habits étaient des costumes» lance jeudi 20 novembre Me Ronald Gallo, avocat d'Hamlet, lors de son réquisitoire. Nous sommes pourtant au TNP, pas dans une cour d'assises. Mais en amenant la justice sur une scène, Yan Duyvendak et Roger Bernat ont rendu palpables les similitudes de ces deux arts oratoires, non sans prendre soin de les re-situer le plus clairement possible. Les acteurs ont ainsi enfilé un t-shirt sur lequel est mentionné leur rôle, tandis que les autres personnes présentes (des avocats, un huissier, un juge et un expert psychiatre)ont reçu pour consigne d'incarner leur propre rôle sans en dévier. Un fait divers simple, hybride d'un vrai cas et du scénario shakespearien (un homme a tué le père de son ex-petite amie) sert alors d'appui à une forme inédite de pédagogie de la justice, domaine par essence public mais bien mal connu de ceux qui n'y ont pas affaire. Please, continue (Hamlet) est aussi une loupe sur le caractère aléatoire que revêt un tel cérémonial. Tous les avocats et/ou présidents, souvent des pointures (quel bonheur

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Yan Duyvendak : «Un magnifique exercice de lâcher prise»

SCENES | Après "Pendiente de Voto" et "Le Sacre du printemps", le metteur en scène catalan Roger Bernat est à l'affiche avec un nouvel OVNI participatif, "Please, continue (Hamlet)". Soit le procès pour meurtre d'un faux Hamlet par de vrais magistrats, devant un public mué en jury populaire. Sera-t-il condamné ou acquitté ? Pour le savoir, nous appelons à la barre le co-créateur de ce passionnant spectacle, l'artiste néerlandais Yan Duyvendak.

Nadja Pobel | Mardi 25 novembre 2014

Yan Duyvendak : «Un magnifique exercice de lâcher prise»

Diplômé des Beaux-Arts de Sion et de l’école des arts visuels de Genève, comment en êtes-vous venu à concevoir des performances ? Yan Duyvendak : En même temps que les Beaux-Arts, j’ai suivi une formation de danse amateur, puis participé à une espèce de revue de très mauvais goût. J’étais ado et j’aimais beaucoup l’humour utilisé comme une force corrosive. Comme j’étais trop grand pour faire de la danse professionnelle – c’était avant Alain Platel et la possibilité d'avoir des corps spécifiques dans la danse – je me suis ensuite tourné vers l’art visuel, dans lequel j’ai fait une petite carrière. Mais je m’y suis très vite ennuyé, je m’y suis senti très seul et c'était mortifère. J’avais envie de réinjecter de l'humour dans le travail. J’ai alors fait des vidéos, chanté a cappella des chansons existantes qui parlent de l’art (comme J’aurais voulu être un artiste), et c'est devenu une réflexion sur l’art aujourd’hui. J’ai pu faire ça très vite à la fondation Cartier, en 1995. En 2011, vous créez avec Roger Bernat Please, continue (Hamlet), qui relate le procès d'un fa

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Dix incontournables pour 2014/2015

SCENES | Outre les spectacles cités dans notre gros plan et les panoramas lisibles par ailleurs, voici une dizaine de spectacles qui attisent notre curiosité ou réveillent de bons souvenirs. Bien plus, en tout cas, que les deux mastodontes avignonnais un peu fades qui passeront par là, au TNP, "Orlando" d'Olivier Py et "Le Prince de Hombourg" de Giorgio Barberio Corsetti.

Nadja Pobel | Mardi 9 septembre 2014

Dix incontournables pour 2014/2015

Phèdre Avec Les Serments indiscrets l’an dernier, Christophe Rauck présentait une version très personnelle, entre suavité et force, de la pièce méconnue de Marivaux. Il s’attaque maintenant au classique de Racine que tous les grands comédiens ont un jour joué dans leur vie, à commencer par Dominique Blanc sous la houlette de Patrice Chéreau. Dans ce casting-ci, on retrouvera la mythique Nada Strancar (dans le rôle de Oenone, nourrice de Phèdre), au milieu d'un décor agrègeant une nouvelle fois les apparats de l’époque Louis XIV à un univers moins propret, aux murs à nu voire lézardés. Rauck se garde de ripoliner les œuvres majeures pour mieux les révéler. Faisons-lui à nouveau confiance. Nadja Pobel Du 8 au 17 octobre aux Célestins  

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Sur Stravinski ou New Order

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Jean-Emmanuel Denave | Mercredi 20 novembre 2013

Sur Stravinski ou New Order

Jusqu'au 5 décembre, le Centre Chorégraphique National de Rilleux-la-Pape propose son deuxième temps fort, "Play Time", ouvert à tous les publics (dès 3 ans pour Têtes à têtes de Maria Clara Villa-Lobos) et rassemblant les propositions les plus diverses. Les "grands" pourront ainsi s'immerger dans le Sacre du printemps de Roger Bernat (également au programme du festival Micro Mondes) pour une expérience scènique inédite en hommage à Pina Bausch, et les "petits" dans Partituur de la très renommée performeuse croate Ivana Müller, pièce dans laquelle trente enfants sont invités à imaginer une histoire et une chorégraphie dans un pays fictif - et qui sera reprise à la Maison de la danse du 11 au 18 décembre.  Il y aura aussi du hip hop féminin avec le duo Yonder Woman d'Anne Nguyen et un spectacle promettant son pesant de cold rock : The Him de Yuval Pick (directeur du CCN). Cette pièce inspirée de la musique de New Order (et tout particulièrement de leur premier album, le bien no

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CONNAITRE | Des spectacles sensoriels dans de petites jauges : voici venir le festival Micro Mondes qui, pour sa deuxième édition, promet au spectateur d’être un peu plus acteur qu’à l’accoutumée. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mercredi 20 novembre 2013

Micro Mondes ou l’art en cinq dimensions

Elle avait déjà travaillé dans de grandes structures culturelles, de belles salles avec de beaux et impeccables spectacles. Puis un jour elle a vu Bucchetino. Céline Le Roux, directrice et fondatrice du festival Micro Mondes, dont la première édition s’est tenue il y a tout juste deux ans, se souvient encore de cette expérience incroyable. Romeo Castellucci, loin de la subversion de ses créations habituelles, avait reconstitué la maison du Petit Poucet et invitait les spectateurs à se coucher dans un des cinquante lits présents. Une fois la couverture repliée sur soi, on écoutait la conteuse nous dire cette histoire en respirant de véritables effluves d’eucalyptus et en entendant grincer l’escalier sous les pas du père montant voir ses enfants dans la pièce d’à-côté. Ce spectacle autant sensationnel que sensoriel nous a laissé comme à elle des souvenirs indélébiles. «Laisser des traces», c’est précisément ce que Céline Le Roux cherche dans ce festival des arts dits "immersifs" où le rapport au public est bouleversé, notamment du fait de jauges réduites (de une à cent personnes maximum). Toucher, jouer

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Nadja Pobel | Jeudi 31 octobre 2013

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