Lucas Belvaux : « Il ne doit pas y avoir un plaisir malsain à regarder la violence »

Rencontre | Adapté du roman de Laurent Mauvignier, Des hommes rend justice à toutes ces victimes de la Guerre d’Algérie payant les intérêts de décisions “supérieures“ prises au nom des États. Et s’inscrit avec cohérence dans la filmographie du (toujours engagé) cinéaste Lucas Belvaux…

Vincent Raymond | Mercredi 19 mai 2021

Photo : ©David Koskas


Il y a un lien manifeste entre Chez Nous (2017) et ce film qui en constitue presque une préquelle…

Lucas Belvaux. Il est un peu né du précédent, oui. J'avais lu le livre de Laurent Mauvigner à sa sortie en 2009, et à l'époque j'avais voulu prendre les droits et l'adapter. Mais Patrice Chéreau les avait déjà, et puis il est tombé malade et n'a pas eu le temps de le faire. J'avais laissé tombé et puis, avec le temps, ne voyant pas le film se faire, je m'y suis intéressé à nouveau. Surtout après Chez nous : il y avait une suite logique. J'ai relu le livre, je l'ai trouvé toujours aussi bon et mon envie de l'adapter était était intacte — ce qui est bon signe après 10 ans.

Outre “l'actualité” de votre désir, il y a celle du sujet : on a l'impression qu'on ne fait que commencer avec le traitement de “liquidation“ de la Guerre d'Algérie. C'est encore neuf…

Etrangement, parce que ce sujet est resté éminemment politique et qu'il a toujours été traité dans les termes de 1960 : pour ou contre. Mais depuis quelques années, depuis la génération des petits-enfants, ou des enfants qui ont grandi, il y a un regard neuf. Ceux qui écrivent sur cette guerre aujourd'hui ne l'ont pas faite et ne sont pas les enfants de ceux qui l'ont faite.

Benjamin Stora, entre autres, dit que la Guerre d'Algérie c'est trois guerres : une guerre d'indépendance entre les Algériens et les Français, une guerre civile algéro-algérienne entre le FLN et le MNA, et puis une guerre civile franco-française entre les partisans de l'Algérie française et la République. Tout cela fait un nœud extrêmement complexe dont on ne se sort pas. La guerre d'indépendance est instrumentalisée par le FLN ou ce qu'il en reste — toujours au pouvoir en Algérie — ; la franco-française par les descendants de l'OAS ou ce qu'il en reste… Cette guerre est encore instrumentalisée aujourd'hui de part et d'autre. Il y aurait besoin d'une commission “vérité et réconciliation” pour remettre les choses à plat et dire ce qui s'est passé. C'est le travail des historiens et des journalistes — qu'ils font depuis 1962. Mais on ne veut pas l'entendre parce que c'est toujours plus facile de souffler sur les braises que d'essayer de construire à partir d'un épisode traumatisant.

1962 correspond aux accords d'Évian. Des accords inachevés ?

À partir de 1962, chape de plomb, poussière sous le tapis, on n'en parle plus… Il y a eu un silence d'État : personne n'avait intérêt à ce qu'on en parle. Les familles ne voulaient pas savoir que leurs enfants, leur frère, leur fiancé avaient commis des horreurs en Algérie — parce qu'il y avait un fantasme, on savait que beaucoup d'horreur avait été commises, mais on ne savait pas par qui parmi les appelés. L'État a couvert ce qui s'est passé, parce qu'il fallait retrouver des relations pour le pétrole, le gaz, l'immigration, la main-d'œuvre… Donc on a arrêté de parler de tout ça. Dans les accords d'Évian, un article dit que les pays ne poursuivront pas pour crime de guerre torture etc. Il n'y a donc pas eu de procès, ce qui fait que les ancien tortionnaires d'Algérie vont s'en vanter. Or s'il n'y pas de procès il n'y a pas de coupable et donc pas d'innocent non plus… Ce qui fait que tous les appelés qui, pour 90% d'entre eux voire plus, n'ont rien fait, ont dû porter le poids des accusations communes.

Il n'y a pas eu d'absolution pour eux…

Les anciens combattants d'Algérie vont porter cette faute collective, avoir cette image-là. C'est horrible. Ce traumatisme a impacté l'ensemble de la famille. Leurs enfants, qui ne peuvent pas poser de questions, ont souffert aussi : ils ont subi les conséquences de ces pères alcooliques, violents, ils ont pris des baffes, ils n'ont pas pu pardonner vraiment et c'est resté comme une espèce de problème pour deux générations. Pour les petits-enfants, la question se posent différemment : ils savent que le grand-père y est allé, on ne leur en a pas beaucoup parlé, on ne leur a pas appris à l'école ou très peu…

Vous avez tourné au Maroc ; cependant vous avez fait des repérages en Algérie. Était-ce pour vous imprégner des décors ?

À l'époque, j'espérais pouvoir tourner en Algérie. Et puis je me suis rendu compte en faisant les repérages que c'était plus compliqué de tourner en Algérie qu'au Maroc et qu'il n'y avait plus grand chose dans les décors. Ça a beaucoup changé. Et ce n'était pas la peine de s'infliger autant de difficultés politiques et pratiques pour gagner si peu : il se tourne de moins en moins de choses en Algérie. Au Maroc, on arrive les mains dans les poches : les infrastructures et les techniciens sont de niveau international, plutôt parmi les très bons, car les gens qui tournent tout le temps sur de gros films américains, de grosses séries italiennes. Un technicien marocain tourne plus qu'un français. Pour Des hommes, j'ai travaillé avec l'un des meilleurs assistants caméra que j'aie eus. Donc c'est “confortable“.

Adapté d'un roman, le film joue beaucoup sur la parole, la révélation. C'est aussi un témoignage visuel qui ne montre pas ce qui de l'ordre de l'indicible. Comment avez-vous décidé ce qui outrepasserait les limites de la représentation ?

Je n'avais pas envie de traumatiser le spectateur comme ont été traumatisés les soldats, pas envie de les “prendre en otage“ — même si je n'aime pas beaucoup cette expression. Le spectateur dans son fauteuil ne peut pas se sauver, ni intervenir, ni sauver les gens, donc ce qu'on lui montre doit garder une certaine mesure. Ce qui m'intéresse, c'est de lui raconter les chocs, les traumatismes, les souffrances, pas de les lui provoquer. De faire un récit qui prenne en charge éventuellement une réflexion, mais pas qu'il parte en courant.

Donc, qu'est-ce qu'on peut regarder, et est-ce que l'on peut accepter ce que l'on voit ? L'idée est de ne pas mettre le spectateur en position de voyeur. À partir du moment où il est portion de voyeur, ça ne marche plus. Il doit rester spectateur. Il ne doit pas y avoir un plaisir malsain à regarder la violence. La voie est étroite mais elle est balisée. Il est hors de question que je montre la petite fille tuée ; d'ailleurs, dans le livre, Mauvignier ne la décrit pas, il dit « des hommes avaient fait ça » et ça suffit. Le lecteur imagine ce qu'il veut. De toutes façon, c'est épouvantable. C'est une tentative de raconter l'indicible qui passe par ne pas montrer l'immontrable et l'assumer.

La documentation filmée de la Guerre d'Algérie — en tout cas, celle rendue disponible à ce jour — n'est pas très riche…

Il y a des photos, des images qui sont d'une violence inouïe, que je ne voulais pas mettre dans un film. On les trouve sur Internet ou qui sont montrés dans les documentaires. Moi, je ne pouvais pas. Des images d'exécution, je n'ai pas le cœur, le courage, d'instrumentaliser la mort de quelqu'un dans un film de fiction ; je trouve que c'est insupportable. Et puis chaque spectateur est capable de se l'imaginer.

Comment avez-vous composé les personnages, dans la mesure où, le film se déroulant sur plusieurs période, ceux-ci sont diffractés et pris en charge par plusieurs comédiens ?

Un personnage se construit à deux. Eux ils sont en charge de l'incarnation, de quelque chose qui leur appartient totalement et auquel je ne peux rien. Moi, je suis un peu en charge de leur amener de la matière sur laquelle le construire et puis être garant que, au bout du compte, il aura quelque chose que cohérent. C'est le mariage des deux qui fait le scénario et l'incarnation. J'aime cette idée là. Je fais une proposition de personnage et après ils se l'approprient, l'incarnent et puis il ne m'appartient plus vraiment… mais un petit peu quand même. Et puis la partie qui leur échappe et à tous les acteurs : quand on joue, on ne maîtrise pas 100% de son corps, à part certains. Si c'est bien, on ne peut pas l'attraper ce truc. C'est ce qui va faire le contraste, le relief.

Deux époques se répondent, mais aussi deux lumières. Quel travail avez-vous fait sur la photo pour obtenir ce résultat ?

On n'avait pas la même série d'objectifs au Maroc et en France, parce que les rendus et les aberrations ne sont pas les mêmes. Aujourd'hui en numérique, on peut faire du faux cinémascope en tournant avec des focales habituelles et en recardant, mais là on a tourné avec de vraies focales scope — et il y a parfois des déformations sur les bords. Donc on a changé les focales entre le Maroc et la France, en fonction des peaux des acteurs, de l'ouverture… On a travaillé avec moins de lumière dans la partie française, en intérieur. Tout ça joue. C'est assez passionnant à faire mais ç'a été une préparation longue : on a essayé 5 ou 6 séries de focales différentes à Paris avant de trouver les bonnes.

Guillaume Nicloux avait tourné en 35mm Les Confins du monde, qui présente un cousinage certain avec votre film. La question de la pellicule s'est-elle posée sur ce film ?

Non. Le numérique simplifie la vie sur plein de choses. Après, il y a le rendu numérique qui peut être désagréable. Mais j'ai tourné avec des focales de cinéma qui ont 40 ans, les caméras ont fait énormément de progrès, on commence à avoir quelque chose de très bien. Le jeu n'en vaut plus la chandelle de toutes façons puisque partout en France en projette en numérique. J'ai été probablement le dernier cinéaste à passer à l'étalonnage numérique : j'ai tourné en numérique jusqu'à 38 Témoins en 2011-2012, et j'étalonnais en photochimique parce que la majorité des salles projetaient des copies 35mm. Quand la majorité des salles a projeté en numérique, j'y suis passé sans réel regret. Peut-être sur certains gros plans… Parce que dans le gros plan, il se passe des choses et il n'y a qu'au cinéma qu'elles se passent. La mélancolie d'un regard, la fixité, ça raconte des choses et permet au spectateur de se projeter. Je crois beaucoup à l'effet Koulechov : que le spectateur projette ce qu'il veut. Si on dirige un tout petit peu, on peut aller assez loin dans l'introspection — y compris pour le spectateur.


Lucas Belvaux, repères

1961 : Naissance à Namur (Belgique) le 14 novembre.

1980 : Débuts comme comédien. Il est révélé par Allons z'enfants de Yves Boisset et accède aux premiers plans avec Poulet au vinaigre de Claude Chabrol (1984)

1993 : Parfois trop d'amour, premier long métrage comme réalisateur.

2003 : La “Trilogie“, Un couple épatant, Cavale, Après la vie, projet d'une rare ambition et d'une grande réussite (partiellement tourné à Grenoble) reçoit le Prix Louis-Delluc.

2021 : Des hommes, son onzième long métrage pour le cinéma, dans la sélection Cannes 2020, sort enfin.



Des hommes : Des feux mal éteints

Jeunes appelés partis servir en Algérie, Feu-de-Bois et Rabut sont revenus intérieurement marqués par ce qu'ils ont vécu, subi, vu, fait ou… n'ont pas osé faire. Et leur vie en a été changé. Quarante ans plus tard, une banale fête d'anniversaire réveille les démons du passé…

Qui croirait que, derrière l'ogre titubant éructant ses imprécations racistes, se dissimule un gamin blessé et traumatisé ? Soudard devenu soûlard malgré lui, Feu-de-Bois métaphorise le ravage continu opéré par les “événements“, machine à broyer les corps et les esprits des deux côtés de la Méditerranée. Des événements toujours pas résolus, et que le temps et le silence aggravent. C'est justement avec ces deux paramètres que Belvaux compose pour marquer la lente dislocation des êtres : il alterne les époques (le passé dévore ainsi le présent, le contamine comme une pourriture originelle et obsédante dont on ne peut guérir), et réduit le dialogue, confiant à des voix off le soin de porter non seulement le récit, mais aussi des vérités univoques ne pouvant être réellement confrontées. Chacun reste alors prisonnier de sa douleur, de sa solitude, jusqu'à l'issue fatale. Âpre et cependant d'une puissante beauté dans la tragédie.

★★★☆☆ De Lucas Belvaux (Fr., 1h41 avec avert.) avec Gérard Depardieu, Catherine Frot, Jean-Pierre Darroussin…

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Le scénario est adapté d’une pièce de Florent Zeller que vous avez jouée. Y a-t-il beaucoup de différences ? D.A : Ah oui, il est très très librement adapté ! On a beaucoup parlé : je lui ai raconté à partir de la pièce de quelle genre d’histoire j’avais envie. Je voulais parler des pauvres, pauvres, pauvres hommes (rires), et de leurs rêves, qui sont à la hauteur de ce qu’ils sont. Certains ont de grands rêves, d’autres en ont des plus petits. Et puis il y avait l’expérience de cette pièce, qui était très drôle et qui touchait beaucoup les gens. Mon personnage est un homme qui rêve, plus qu’il n’a des fantasmes. Un homme qui, au fond, n’a pas tout à fait la vie qu’il voudrait avoir, peut-être ; qui s’identifie dans la vie des autres. Le cinéma vous permettait-il davantage de fantaisie ? La pièce était en un lieu unique et était très axée sur le verbe, sur le texte. Une grande partie était sur les pensés, les apartés. Ici, c’est construit comme un film : le point de départ était cette idée de

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Etait-il envisageable de tourner Chez nous pour la télévision, ou d’en faire une prédiffusion télévisée pour être sûr qu’il soit davantage vu ? Non, je n’y ai même pas pensé. À la télé, les contraintes sont telles que j’aurais été moins libre : les budgets, le rythme — non pas de tournage, mais de production — et l’écriture sont très cadrés. Ce sont des films qu’il faut faire dans une liberté absolue. Vous aviez l’impératif du calendrier… Bien sûr : il fallait sortir avec l’élection présidentielle pour participer au débat. Le même film, quelle que soit l’issue de l’élection, n’avait pas le même sens s’il sortait après. C’était avant ou jamais. Mais si la sortie du film est programmée par les élections, l’envie est née avant, pendant le précédent, Pas son genre. On tournait avec à Arras avec des gens sympathiques sérieux, travailleurs, agréables, l’histoire d’une coiffeuse, un personnage pour qui j’avais de l’affection, de l’estime. C’était en période électorale et les sondages donnaient le FN à 30, 40% selon les endroits dans la région. Un jour, je me suis demandé pour qui elle voterait

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Vincent Raymond | Jeudi 16 février 2017

Chez nous : Nous en sommes arrivés là

Belvaux s’y attendait, il n’a donc pas été surpris : depuis la diffusion de la bande-annonce de son nouveau long métrage, quelques élus du parti en ayant inspiré le scénario ont d’autorité — forcément — assimilé Chez nous à « un navet » (sic). Et considéré qu’il s’agissait d’un « film de propagande » (re-sic) n’ayant pas sa place sur les écrans à deux mois du premier tour de l’élection présidentielle. Cela, bien entendu, sans l’avoir vu. Pourquoi un tel effroi de leur part ? Est-ce bien raisonnable de craindre de la résonance d’un si modeste film ? Sans doute : ils savent l’opinion malléable et supposent Chez nous susceptible de rappeler aux oublieux ces mécanismes à la Machiavel permettant de manipuler le peuple en douceur — avec son consentement de surcroît. L’effet haine La protagoniste de cette histoire y est choisie par un cadre du Bloc Patriotique, parti populiste d’extrême-droite, pour être tête de liste aux municipales de sa petite ville du Nord. Mère célibataire méritante, infirmière libérale appréciée de tous, fille de syndicaliste communiste et dépolitisée, elle affiche le profil idéal dans un terreau fertile…

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Saint Amour

ECRANS | Le millésime 2016 des plus illustres cinéastes grolandais est arrivé, et il n’a rien d’une pochade : derrière son nez rouge de clown, Saint Amour dissimule une histoire d’amour(s) tout en sobriété.

Vincent Raymond | Mercredi 9 mars 2016

Saint Amour

Pour un réalisateur seul, jongler les yeux bandés avec un baril de pétrole ouvert et un flambeau doit certainement se révéler plus sécurisant que diriger la paire Depardieu-Poelvoorde partant en goguette sur la route des vins. Sur le papier, Kervern & Delépine n’étaient donc pas trop de deux face au fameux duo. Cela dit, les risques étaient limités pour les compères, étant donné leur proximité avec les comédiens (déjà pratiqués dans Mammuth et Le Grand Soir) ; ils partageaient en outre leur science du jus de la treille. Cette… “communion d’esprit” explique comment et pourquoi les auteurs ont pu mener leur barque sans dériver, en nochers précis. Spirituel ou spiritueux Mais Saint Amour ne se limite pas à son germe éthylique : l’essence de ce road movie, c’est le voyage de quelques centimètres que vont parcourir un père et un fils l’un vers l’autre. Un rapprochement sensible et enivrant — facilité par leur hâbleur de chauffeur — donnant l’occasion d’apprécier Depardieu, plus fragile qu’un roseau dans son corps de chêne, lorsqu’il tente avec une maladresse rustaude de parler à son Bruno de fils,

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Valley of love

ECRANS | De Guillaume Nicloux (Fr, 1h32) avec Gérard Depardieu, Isabelle Huppert…

Christophe Chabert | Mardi 16 juin 2015

Valley of love

« Putain, la chaleur ! » dit Gérard (Depardieu) transpirant sous le soleil californien lorsqu’il retrouve son ex-compagne Isabelle (Huppert). Qui sont-ils et que viennent-ils faire là ? La première réponse est la plus complexe : Depardieu et Huppert sont comme des hybrides du couple qu’ils formèrent à l’écran à l’époque de Loulou et des comédiens qu’ils ont été ensuite. Ce mélange-là, entre ce que l’on sait de leur vie (étalée et commentée pour Depardieu, plus discrète pour Huppert) et les rôles que leur fait jouer Guillaume Nicloux, est la meilleure idée de Valley of love, son mystère le plus persistant. Il repose sur l’idée que certaines stars ont un besoin minimal de fiction pour exister à l’écran, charriant leur légende avec eux. Cette fiction a minima répond à la deuxième question et s’avère plus problématique : convoqué post-mortem par un fils gay, exilé aux États-Unis et récemment suicidé, le couple traverse le désert en attendant un signe de cet enfant disparu qui leur promet de revenir. On sent que Nicloux aimerait retourner aux sources atmosphériques et inquiétantes de ses premiers polars (notamment le beau Une affaire privée

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L'Œil du Petit Bulletin #2

ECRANS | Chaque mois, Le Petit Bulletin vous propose ses coups de cœur cinéma des semaines à venir en vidéo. Au sommaire ce (...)

Christophe Chabert | Mercredi 7 janvier 2015

L'Œil du Petit Bulletin #2

Chaque mois, Le Petit Bulletin vous propose ses coups de cœur cinéma des semaines à venir en vidéo. Au sommaire ce mois-ci : • Hard day de Kim Seong-hun • Loin des hommes de David Oelhoffen • Bébé Tigre de Cyprien Vial • Imitation game de Morten Tyldum

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Loin des hommes

ECRANS | Adapté d’Albert Camus, le deuxième film de David Oelhoffen plonge un Viggo Mortensen francophone dans les premiers feux de la guerre d’Algérie, pour une œuvre classique et humaniste dans le meilleur sens du terme. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 6 janvier 2015

Loin des hommes

Il serait regrettable de faire à David Oelhoffen, dont on avait déjà apprécié le premier film, le polar Nos retrouvailles, un faux procès, déjà à l’origine du rejet de The Search : voilà un réalisateur qui ose transporter le cinéma français ailleurs, via le genre ou grâce à un voyage plus littéral hors de nos frontières aujourd’hui. Quoique, à l’époque où se déroule Loin des hommes (1954), l’Algérie est encore un territoire français, et c’est justement sur les premières fissures de la guerre d’indépendance que se bâtit le récit. Mais, là aussi, tout est affaire de dépaysement : l’instituteur Daru est une forme d’apatride, enseignant le français à des enfants algériens, mais dont les origines sont à chercher du côté de la Catalogne. Grande idée de David Oelhoffen : confier le rôle à Viggo Mortensen, lui-même sorte "d’acteur du monde" comme on le dit de certains citoyens, qui l’interprète avec son charisme habituel en mélangeant le français et l’arabe. Face à lui, le personnage du paysan qu’il doit escorter à travers les montagnes de l’Atlas

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Rentrée ciné 2015 : l’Amérique au firmament…

ECRANS | Les saisons se suivent et ne se ressemblent pas : de janvier à juin, c’est le retour des super auteurs du cinéma américain avec des films qu’on dira, par euphémisme, excitants. À l’ombre de ces mastodontes vrombissants, une poignée de cinéastes d’ici devraient leur donner le change. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 6 janvier 2015

Rentrée ciné 2015 : l’Amérique au firmament…

Les Wachowski, Eastwood, Gonzalez Iñarritu, Paul Thomas Anderson, Michael Mann, Tim Burton, George Miller, à qui on ajouterait bien James Wan et Josh Whedon : le premier semestre 2015 se pose en miroir inversé du dernier semestre 2014. Fini le renouvellement générationnel, les cinéastes du monde entier qui arrivent à une forme de maturité créative, les francs-tireurs décidés à faire trembler le cinoche mainstream ou son frère jumeau, le world cinéma… Certes, il y en aura quelques-uns d’ici à fin mai ; mais ce sont bien les super-auteurs américains qui risquent de faire la pluie et le beau temps sur l’actualité cinématographique d’ici là. Après un mois de janvier en forme de tour de chauffe, ce sont donc Larry et Lana Wachowski qui ouvrent le bal avec leur Jupiter ascending le 4 février — que son distributeur français a, de manière particulièrement débile, rebaptisé Jupiter : le destin de l’univers. Après la fresque spatio-temporelle de Cloud Atlas, génial puzzle d’une ambition folle, les Wachowski s’envoient en l

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Pas son genre

ECRANS | Lucas Belvaux raconte l’histoire d’amour utopique et contrariée entre un prof de philo parisien et une coiffeuse d’Arras, avançant sur le fil des clichés pour renouveler adroitement son thème de prédilection, la lutte des classes, ici envisagée sous l’angle de la culture. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 29 avril 2014

Pas son genre

Pas son genre débute comme une version sérieuse de Bienvenue chez les Ch’tis, avec un prof de philo parisien dans le rôle de Kad Merad. Muté à Arras, qui prend la place de Bergues en guise de punition sociale, il ne tombe pas amoureux de la chaleur humaine des gens du Nord, mais d’une coiffeuse, mère célibataire, lectrice d’Anna Gavalda et adepte du karaoké. D’où choc culturel. Grâce à la mise en scène de Lucas Belvaux, ce choc est aussi cinématographique : si Clément semble l’héritier naturel d’une tradition «nouvelle vague» d’intellectuels beau parleur, un brin arrogants et peu avares en citations littéraires, Jennifer paraît s’être échappé d’un film de Jacques Demy, aimant la vie, les couleurs, les chansons et la légèreté. Belvaux démarre donc leur romance sur le fil des clichés, même s’il a l’intelligence de les renverser régulièrement : Jennifer décale sans cesse le moment de la relation physique, tandis que Clément se pique au jeu de cet amour courtois anachronique envers celle qu’il a d’abord pris pour une proie facile. Quant à Arras, cette ville où l’on répète à plusieurs reprises qu’il n’y a rien à y faire, elle se transforme en carte p

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«Quand on parle d’un film d’auteur, les gens fuient…»

ECRANS | Rencontre avec Lucas Belvaux autour de son dernier film, "Pas son genre".

Christophe Chabert | Mardi 29 avril 2014

«Quand on parle d’un film d’auteur, les gens fuient…»

Pourquoi, lorsque vous abordez des histoires de couple, en parlez-vous toujours sous l’angle de l’inquiétude, de la crise ou de la distance ? Lucas Belvaux : Parce que les gens heureux n’ont pas d’histoire. Il y a un ressort dramatique forcément. Et puis je pense que l’amour est toujours extrêmement fragile et qu’il repose sur une forme d’inquiétude. Il faut peu de choses pour provoquer un désamour. La différence, c’est qu’ici vous montrez un couple en train de se former, alors qu’auparavant, c’était des couples installés, tellement installés qu’ils étaient au bord de la crise… C’était le roman, mais c’était aussi une manière d’avoir de la légèreté. L’inquiétude ici vient du fait que c’est un amour asymétrique. Comme il y a des conflits avec une armée lourde d’un côté et une guerilla de l’autre, ici c’est une femme sujette au coup de foudre et un homme qui a du mal à s’engager, qui est à combustion lente… Avant même que l’histoire ne commence réellement, il y a déjà une espèce d’inquiétude, parce que ce ne sont plus des jeunes gens ;

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Le Cœur des hommes 3

ECRANS | De Marc Esposito (Fr, 1h53) avec Marc Lavoine, Jean-Pierre Darroussin, Bernard Campan, Eric Elmosnino…

Christophe Chabert | Mardi 22 octobre 2013

Le Cœur des hommes 3

Le deuxième volet était déjà atroce, mais ce troisième épisode le surclasse encore dans l’infamie. Le cœur des hommes, ici, c’est plutôt leurs «couilles», terme généreusement employé tout au long de dialogues d’une absolue vulgarité, à l’avenant de la beaufitude satisfaite de ses quatre personnages. Qui, non contents d’accueillir chaleureusement le spectateur par une charge anti-fonctionnaires sur l’air du «on les paie à rien foutre avec nos impôts», vont ensuite s’employer à démontrer, dans un chorus de phallocrates rigolards, que les femmes ne serviraient à rien s’il n’y avait pas les hommes pour donner un sens à leur vie. La preuve : quand elles font chier, la meilleure chose à faire est de les virer — du pieu ou de leur boulot — ou de leur donner une bonne petite leçon en allant voir ailleurs. Et, bien sûr, tout cela se conclut par un éloge du mariage… Décomplexé politiquement, Le Cœur des hommes 3 l’est aussi, et c’est bien le pire, vis-à-vis de la forme télévisuelle, qu’il repique sans aucune mauvaise conscience : ouvertures de séquences avec le même panoramique sur les toits de Paris, mise

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L’Homme qui rit

ECRANS | De Jean-Pierre Améris (Fr, 1h33) avec Gérard Depardieu, Marc-André Grondin, Christa Theret…

Christophe Chabert | Vendredi 21 décembre 2012

L’Homme qui rit

Il y a quelque chose d’involontairement comique à voir sortir, deux semaines après Le Hobbit, cet Homme qui rit signé Jean-Pierre Améris. Là où Jackson étire chaque ligne de Tolkien jusqu’à la nausée, Améris compresse façon César le roman de Victor Hugo ; là où Le Hobbit surjoue l’épique, L’Homme qui rit ramène tout le grandiose hugolien à une platitude de téléfilm tourné dans les pays de l’Est. De la tempête initiale au grand discours de Gwynplaine devant le Parlement, la mise en scène est d’une pauvreté désarmante, incapable de donner du souffle aux images sinon en les inondant d’une musique pompière ou en creusant les fonds verts de décors numériques laids à pleurer. C’est simple, on se croirait dans un plagiat de Tim Burton filmé par Josée Dayan ! Si Depardieu reste digne au milieu du naufrage, Marc-André Grondin ne sait visiblement pas dans quel film il est embarqué, et Christa Theret, qu’on aime beaucoup pourtant, joue les aveugles comme au temps du muet, les yeux écarquillés et les bras tendus en avant. Grotesque

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Astérix et Obélix : au service de sa Majesté

ECRANS | Passant après le calamiteux épisode Langmann, Laurent Tirard redonne un peu de lustre à une franchise inégale en misant sur un scénario solide et un casting soigné. Mais la direction artistique (affreuse) et la mise en scène (bancale) prouvent que le blockbuster à la française se cherche encore un modèle. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 17 octobre 2012

Astérix et Obélix : au service de sa Majesté

Dans quel âge se trouve le blockbuster français ? Économiquement, sans parler d’âge d’or, on peut dire que l’affaire roule ; même une chose laborieuse comme Les Seigneurs remplit sans souci les salles. Artistiquement, en revanche, on est encore à l’âge de pierre. La franchise Astérix en est le meilleur exemple : après le navet ruineux de Thomas Langmann, c’est Laurent Tirard, fort du succès glané avec son Petit Nicolas, qui a récupéré la patate chaude. Avec un budget quasiment divisé par deux (61 millions quand même !), il n’avait guère le choix : finies les courses de char dispendieuses et les packages de stars ; retour aux fondamentaux. Tirard et son co-auteur Grégoire Vigneron prennent ainsi deux décisions payantes : remettre le couple Astérix et Obélix au centre du film (ainsi que les comédiens qui les incarnent, Baer et Depardieu, excellents), et soigner un casting pour lequel chaque personnage semble avoir été écrit sur mesure. Il y a dans Au service de sa Majesté un petit charme très français du second rôle savoureux, plus digeste que la pratique éculée de la guest écrasante. Guillaume Gallienne, Vincent Lacoste, Valérie Lemercier, Catherine Den

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Les Saveurs du palais

ECRANS | De Christian Vincent (Fr, h35) avec Catherine Frot, Arthur Dupont, Jean D’Ormesson…

Christophe Chabert | Lundi 17 septembre 2012

Les Saveurs du palais

Du fin fond de l’Antarctique où elle a trouvé refuge pour faire le point sur une aventure exaltante mais achevée brutalement, Hortense Laborie se souvient des deux années passées au palais de l’Élysée où celle qui jusqu’ici ne tenait qu’une modeste auberge périgourdine est devenue la cuisinière personnelle du Président en place. Derrière le personnage de fiction se cache l’authentique chef des cuisines privées de François Mitterrand à la fin de son deuxième septennat. Christian Vincent a choisi d’être beaucoup plus abstrait pour faire de cette histoire vraie une fable sur le pouvoir et la fin d’une époque. Élégamment raconté par une caméra toujours en mouvement, parfaitement interprété par une Catherine Frot aussi à l’aise dans la légèreté que dans la gravité, Les Saveurs du palais est le prototype du film qualité française, label vintage ici remis au goût du jour. Or, Laborie est elle-même une sorte de madone du terroir et des recettes de «mémé», tandis que le Président, fin lettré (normal, l’incunable Jean D’Ormesson en endosse avec une délectation non feinte le costume), se lamente sur l’air du «On ne parle plus comme ça, maintenant». Désagréable se

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Des hommes sans loi

ECRANS | De John Hillcoat (ÉU, 1h55) avec Shia LaBeouf, Tom Hardy, Jessica Chastaing…

Christophe Chabert | Vendredi 7 septembre 2012

Des hommes sans loi

Un casting en or, un scénario signé Nick Cave, un cinéaste (John Hillcoat) jusqu’ici connu pour son intégrité, l’envie de transposer les codes du western à l’époque de la prohibition : sur le papier, Des hommes sans loi semblait être le film idéal, à la fois ambitieux et divertissant. Et pourtant, il n’est rien de tout ça. Phagocytée par la maniaquerie de sa reconstitution historique, la mise en scène ne prend jamais son envol, ne développe aucun style et échoue à rendre crédible ce qui se passe à l’écran. Le lien entre les trois frères est purement théorique, les relents mythologiques (l’invincibilité de Tom Hardy) sont si maladroitement amenés qu’ils finissent par virer au gag involontaire. Le sommet est atteint avec la prestation, à hurler de rire, de Guy Pearce en méchant dont l’acteur souligne à très gros traits l’homosexualité refoulée. Il faut dire qu’Hillcoat achève de lui savonner la planche lors d’une scène qui, au lieu de révéler au grand jour ce que tout le monde avait compris, noie stupidement le poisson pour éviter de se fâcher avec la censure. Timoré, impersonnel, d’une inexplicable lenteur, Des hommes sans loi n’est même pas un bon film de multi

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