Andrevon : une odyssée de la SF

ECRANS | Romancier, peintre, critique mais surtout passionné de science-fiction et de fantastique, le Grenoblois Jean-Pierre Andrevon sort une intimidante et définitive encyclopédie consacrée à « 100 ans et plus de cinéma fantastique et de SF ». Une somme qui lui a pris douze ans de sa vie, à moins qu’elle ne résume une vie entière de cinéphile. Rencontre et présentation dudit livre. Texte et entretien : Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 11 décembre 2013

Photo : © Christophe Chabert


Comment êtes-vous tombé dans le fantastique et la SF ? Dans la littérature d'abord, puis dans le cinéma ensuite ?

Jean-Pierre Andrevon : C'est presque concomitant. Je suis un enfant de la guerre [il est né en 1937 à Bourgoin-Jallieu – ndlr] et j'ai commencé à aller au cinéma très tôt, vers mes 6, 7 ans, quand beaucoup de films américains bloqués sous l'occupation ont commencé à sortir en vrac. Au départ, il n'y avait pas beaucoup de films de science-fiction, c'était surtout les Tarzan avec Johnny Weissmuller, les westerns de John Ford, les films de cape et d'épée avec Errol Flynn. Les tout premiers films de SF sont arrivés au début des années 50, c'était La Chose d'un autre monde, Destination lune, Le Choc des mondes

Mais j'avais lu auparavant des ouvrages de science-fiction ; le premier, c'était La Guerre des mondes de Wells, qui n'est pas particulièrement un livre pour enfants, mais que j'ai lu quand j'avais moins de dix ans. Surtout, je lisais un petit magazine de bande dessinée, le premier à ressortir en France après la guerre, qui s'appelait Coq hardi. Et il y avait dedans un certain Marijac qui avait créé une bande d'attaque extra-terrestre qui s'appelait tout simplement Guerre à la terre, dessinée par un vieux de la vieille nommé Auguste Liquois. Je suis tombé dans la SF grâce à cette BD.

Avez-vous tout de suite eu un instinct encyclopédique vis-à-vis de ça ? Est-ce que vous consigniez des notes dans des cahiers ?

Au départ, certainement pas. Mes premiers écrits sur le cinéma, je les ai faits quand j'étais étudiant, dans des petites revues éditées par l'association des étudiants de Grenoble. Très vite après, j'ai été engagé par l'édition grenobloise du Progrès de Lyon ; ils m'ont pris comme pigiste en remplacement pour faire les chiens écrasés et ils m'ont gardé, donc j'ai glissé vers le culturel, puis vers le cinéma. C'est là que j'ai fait, à haute dose d'ailleurs car je colonisais les pages, de la critique de cinéma, généraliste mais la SF en faisait partie.

Pendant toutes les décennies que vous avez traversées, est-ce que le fantastique et la SF sont restés des genres phares, ou avez-vous gardé cet éclectisme ?

Ça s'est forcément affiné à partir du moment où j'ai commencé à écrire de la SF et du fantastique, vers la fin des années 60. Ma première nouvelle est parue dans le numéro de mai 68 de Fiction. J'ai continué à écrire des critiques puisque peu de temps après Le Progrès dauphinois, un tout jeune fan de 17 ans, Alain Schlockoff, a lancé la première édition de L'Écran fantastique en 1969, et je l'ai tout de suite rejoint. Ça s'est accumulé, j'ai fait une rubrique dans Charlie Mensuel sur la SF, aussi bien les romans que les films, et puis à Fiction, où j'ai été appelé pour faire des critiques de romans, de BD mais aussi de films. De décennie en décennie, j'ai accumulé un nombre de critiques impressionnant !

En tant que spectateur, mais aussi en tant qu'historien, comment avez-vous vécu les mutations du genre, le basculement dans le réalisme des années 70 après La Nuit des morts-vivants de George A. Romero, l'aspect parodique des années 80, les remakes d'aujourd'hui ?

Je ne fais pas partie des gens qui crient au scandale en disant que c'était mieux avant, car c'est faux, ce n'est jamais mieux avant. C'est de la nostalgie. Je ne dis pas non plus que c'est mieux maintenant ! Chaque période suscite une forme d'art, des styles, même si c'est vrai que l'arrivée des effets spéciaux numériques a tout changé. Je vois surtout les choses d'un point de vue idéologique et le changement s'opère fin 60, début 70 : on sort du schéma "les mauvais extra-terrestres attaquent".

Vous parliez de La Nuit des morts-vivants en 68, mais la grande date, c'est surtout 2001 l'odyssée de l'espace de Kubrick la même année. Dans la foulée, il y a eu les films de Douglas Trumbull ou Soleil vert, des œuvres très critiques envers la société, qui m'ont beaucoup intéressé. Je regrette que le soufflé soit un peu retombé, mais je ne crie pas haro sur les effets spéciaux. Il n'y a qu'à voir Gravity ou Avatar ! Quand on se sert intelligemment des effets spéciaux, c'est formidable.

Je peux même dire que l'arrivée massive des effets spéciaux a comblé une frustration de jeune spectateur où, quand je voyais un film de science-fiction, je ne retrouvais pas les images que les romans suscitaient en moi. Les effets spéciaux n'étaient pas terribles, à l'exception de Planète interdite, qui est un de mes films cultes…

Quand on lit votre encyclopédie, on se rend compte que vous attachez en effet beaucoup d'importance à la qualité des effets spéciaux, mais aussi à la vraisemblance et à la crédibilité des choses à l'écran…

C'est vrai, car je suis très attaché au réalisme, comme auteur d'abord. Je suis un homme d'images plus que de pensée philosophique. Quand j'écris, j'imagine le décor plus que la psychologie des personnages, je visualise les choses. Ça vient vraiment de l'enfance où, quand je voyais des films de SF, je souffrais. Il y en avait d'excellents mais par exemple dans Le Jour où la terre s'arrêta, il n'y avait aucun effet spécial, à part le vaisseau.

Est-ce que vous pratiquez vis-à-vis du cinéma de SF la politique des auteurs ?

Difficile à dire. Un film n'est pas comme un roman ou un tableau, il y a tellement d'aléas de production, de technique… Je ne pense pas qu'il y ait un seul réalisateur en SF qui ait réussi l'intégralité de son œuvre. Jack Arnold est un exemple très ciblé dans la SF des années 50 et 60. Carpenter et De Palma dans le fantastique, et encore, De Palma a fait beaucoup plus de thrillers et de polars que de films fantastiques.

Même Kubrick : je n'aime pas du tout Orange mécanique, passées les vingt premières minutes, il n'y a plus rien. Et le message est très ambigu. N'empêche, on peut suivre des gens, même si chaque film doit être considéré comme une œuvre unique. Ridley Scott a magnifiquement réussi Blade Runner et le premier Alien, et il s'est pas mal planté avec Prometheus, donc même ceux dont on aurait pu croire au départ qu'ils tiendraient le coup ne le font pas toujours.

On sent que vous avez une réelle admiration pour Tim Burton…

C'est vrai. Tim Burton est peut-être celui qui a le moins de déchets. Il a un univers particulier, un univers forain, on le verrait bien faire un remake de Freaks d'ailleurs… Mais le fait de vouloir classer les films par leur qualité, même si je l'ai fait dans le livre avec les petites étoiles, est un faux débat. Le cinéma, et le cinéma fantastique et de SF à l'intérieur, est une longue route qui a à peine plus de cent ans.

Combien de temps a pris la fabrication du livre et comment avez-vous procédé pour voir les films les plus rares ?

J'étais en possession d'un grand nombre de critiques écrites de films que j'avais vus à leur sortie dans les années 50, 60 et 70. C'est l'arrivée de l'informatique qui m'a décidé. J'avais ces documents tapés à la machine ou dans les revues où ils avaient été publiés, et avec l'ordinateur, il y avait le moyen de les conserver. J'ai commencé à retaper 25 ans d'articles sans savoir ce que j'allais en faire. Au fur et à mesure, je me suis dit que j'allais peut-être pouvoir faire un recueil d'articles sur les films de SF et le fantastique. Après, je me suis dit : pourquoi seulement les films ? Faisons aussi les réalisateurs principaux… Et puis pourquoi seulement les principaux ? Et les acteurs, les effets spéciaux, les sous-genres… Ça s'est passé vraiment comme ça, et le matériel s'augmentait des films que je voyais semaine après semaine.

Vous êtes resté sur vos impressions de l'époque ?

Non, chaque fois que je pouvais revoir un film, je l'ai revu. Parce que la mémoire est très infidèle ! D'une part avec le DVD, d'autre part en streaming, on trouve pas mal de trucs en tapant seulement le titre d'un film sur un moteur de recherche. J'ai vu pas mal de films russes des années 50 et 60 que je n'avais jamais vus…

N'est-ce pas frustrant de terminer un livre alors que l'Histoire est encore en train de s'écrire, comme avec le revival SF de l'année 2013 ?

Certainement, mais c'est le lot de tout dictionnaire. Dès qu'on met le mot fin, un événement se produit, un film sort. Ce n'est pas de la frustration, plutôt la sensation d'un cap qui est franchi. Ça m'a pris douze ans de ma vie, c'est fini, et je me demande ce que je vais faire après.


Jean-Pierre Andrevon

Pour son ouvrage "100 ans et plus de cinéma fantastique et de science-fiction"
Librairie Omerveilles 5 rue Bayard Grenoble
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Soleil vert

Reprise | On s’en approche de plus en plus. En 1973, le film post-apocalyptique de Richard Fleischer apparaissait comme une dystopie du même acabit que La Planète (...)

Vincent Raymond | Mardi 6 octobre 2020

Soleil vert

On s’en approche de plus en plus. En 1973, le film post-apocalyptique de Richard Fleischer apparaissait comme une dystopie du même acabit que La Planète des Singes : on frissonnait pour rire sans y croire vraiment. Légèrement dépassé dix ans plus tard, Soleil vert revient comme un boomerang aujourd’hui, en particulier grâce sa visionnaire séquence d’ouverture résumant la course à l’abîme créée par la révolution industrielle. Pollution, désertification, famines, inégalités sur-creusées, ciel ocre et humains légalement asservis (coucou Uber). Ne manque qu’un élément faisant tout le sel de ce film se déroulant en 2022, c’est-à-dire demain, que le Pays Voironnais vous propose de découvrir gratuitement mercredi 14 octobre à 20h30 au Cap de Voreppe, dans le cadre du mois de la transition alimentaire. Bon appétit !

Continuer à lire

"1984" et "Fahrenheit 451" seront projetés vendredi à la Cinémathèque

ECRANS | Le vendredi 4 mai, aller au cinéma Juliet-Berto tu devras. C’est ainsi que la plupart des fans de la saga vous parleront sans doute, en cette journée (...)

Margaux Rinaldi | Lundi 30 avril 2018

Le vendredi 4 mai, aller au cinéma Juliet-Berto tu devras. C’est ainsi que la plupart des fans de la saga vous parleront sans doute, en cette journée mondiale Star Wars. Pas pour vénérer des "lucasseries", mais pour le cycle Retour vers le futur de la Cinémathèque de Grenoble. Cette dernière préfère en effet vous emmener en 1984 sur la planète de George Orwell, via le film de Michael Radford sorti, justement, en 1984, et dans le monde de Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, à travers l’adaptation de François Truffaut réalisée en 1966. Comme le dit si bien l’écrivain grenoblois Jean-Pierre Andrevon (qui présentera la soirée) dans son livre Le Travail du Furet, ces deux œuvres-là, c’est « comme au cinoche, une histoire avec une morale ». Assurément passionnant, et sans doute un brin flippant au vu des sujets évoqués – un Big Brother manipulant et contrôlant les moindres détails de la vie de ses sujets dans 1984 (photo), et un pays indéfini dans lequel la littérature

Continuer à lire

Encyclopédie monstre

ECRANS | La créature de Frankenstein qui orne la belle couverture cartonnée ne ment pas : 100 ans et plus de cinéma fantastique et de science-fiction est bien un (...)

Christophe Chabert | Mercredi 11 décembre 2013

Encyclopédie monstre

La créature de Frankenstein qui orne la belle couverture cartonnée ne ment pas : 100 ans et plus de cinéma fantastique et de science-fiction est bien un ouvrage "monstre", une bible d’érudition agrémentée d’une iconographie tout aussi hallucinante, un véritable labyrinthe dont les entrées, aussi variées qu’innombrables, créent un grand jeu de piste à usage cinéphile. Jean-Pierre Andrevon, qui signe la majorité des textes – aidé par une poignée de collaborateurs, dont notre ancien rédacteur en chef François Cau, auteur de quelques brillantes notules – fait non seulement un tour quasi-exhaustif des films appartenant de près ou, plus rare, de loin au genre, mais propose surtout de nombreuses notices sur des cinéastes ayant dédié tout ou partie de leur œuvre au fantastique et à la SF. Les incontournables d’hier ou d’aujourd’hui sont tous là – de Jack Arnold à John Carpenter en passant par Roger Corman et George A. Romero – mais ce sont surtout les inconnus de la série B qui forment le tableau le plus original et excentrique de cette pro

Continuer à lire

Andrevon au pays du soleil vert

ECRANS | Il le dit lui-même : c’est un « monstre » dont il va accoucher, et comme souvent dans ces cas-là, l’accouchement n’est pas facile ! L'écrivain (mais pas (...)

Christophe Chabert | Mercredi 30 octobre 2013

Andrevon au pays du soleil vert

Il le dit lui-même : c’est un « monstre » dont il va accoucher, et comme souvent dans ces cas-là, l’accouchement n’est pas facile ! L'écrivain (mais pas que) isérois Jean-Pierre Andrevon s’apprête en effet à sortir aux éditions Rouge profond une somme de plus de 1000 pages retraçant cent années de cinéma fantastique et de science-fiction, et il devait fêter sa naissance ce 7 novembre à la Cinémathèque. Mais voilà, la sortie a pris du retard – mi-novembre, a priori ; la soirée est toutefois maintenue, et c’est tant mieux car Andrevon y présentera le formidable Soleil vert de Richard Fleischer. Joyau du cinéma d’anticipation américain des années 70, Soleil vert raconte, dans un futur pas si lointain, comment un flic – Charlton Heston, pas encore icône de la NRA mais acteur-producteur dans des films plutôt progressistes – découvre en enquêtant sur un meurtre que le gouvernement règle le problème de la surpopulation en nourrissant les pauvres avec… leurs propres congénères, transformés en barres protéiniques. C’est le «soleil vert» du titre, même si en Anglais, le mensonge est plus explicite

Continuer à lire