Errances sociales

ARTS | L’esthétique d’une œuvre ne doit pas primer sur son sens comme le démontrent Marie Moreau et Lauriane Houbey avec l’exposition "Quelque part", actuellement au Brise Glace. À travers deux créations sonores et une composition d’oriflammes suspendus, elles donnent la parole à une population grenobloise écartée. Un véritable art social. Charline Corubolo

Charline Corubolo | Vendredi 22 novembre 2013

Photo : Aguirre


L'art a été traversé par nombre de mouvements, plus ou moins connus, mais qu'en est-il d'un art qui se veut social ? Certains artistes, à l'image de Marie Moreau et Lauriane Houbey, pensent l'art comme un engagement envers les autres.

L'exposition Quelque part naît au centre Point d'Eau de Grenoble, un lieu qui vient en aide aux personnes dans le besoin. Marie Moreau et Anne-Laure Pigache sont allées à la rencontre de ces gens qui n'ont pas de "chez eux" avec cette volonté simple, mais empathique, de savoir quel objet ne les quitte jamais. Suite à une résidence de deux mois, la création in situ a donné lieu à un ensemble, Techniques singulières, où se confronte un dédale de tentures colorées associé à une production sonore. L'espace d'exposition du Brise Glace (situé au sud des grands boulevards) est sectionné par des oriflammes, marqueur d'un territoire abstrait pour ses déambulateurs, sur lesquels sont dessinés les objets. Du téléphone Androïd, utilisé comme journal de bord, au savon de Marseille, en passant par le stylo-pipe, on découvre le quotidien de ces demandeurs d'asile à travers une matérialité simple.

La plasticienne Marie Moreau aime à qualifier ce projet d'« iconographie de poche ». À juste titre, les identités se dessinent au creux d'une réalité brutale. En fond de salle, des récits se succèdent, ce sont ceux de ces habitués des centres qui décrivent leurs seuls bien sans jamais les nommer. Une sorte de réveil social s'enclenche, et qui se poursuit à travers la marche.

Chorégraphie (non) libre

Une marche amorcée dans la danse des patchworks suspendus et qui prend un autre sens avec la deuxième œuvre, intitulée D'ici là, le milieu par Lauriane Houbey. Casque sur les oreilles, le visiteur est livré à lui-même et invité à déambuler à l'extérieur de l'exposition. Telle une « partition pour marcher »,  l'expérience s'ouvre sur une déambulation plaisante avec en résonance des témoignages de sans-abris. Puis une rupture dramatique survient lorsque le quotidien des jours et des nuits racontés s'installe dans un climat de peur et de danger. Livré à la rue, le corps prend pleine conscience de sa fragilité, et de l'hostilité qui l'entoure.

Quelque part, jusqu'au dimanche 15 décembre, au Brise Glace


Quelque part

Exposition collective avec l'installation de Marie Moreau et Anne-Laure Pigache, et la pièce sonore de Lauriane Houbey et Anne-Julie Rollet
Brise Glace 14 rue Jacquard Grenoble
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

"Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part" : Gavalda remix

ECRANS | De Arnaud Viard (Fr., 1h29) avec Jean-Paul Rouve, Alice Taglioni, Benjamin Lavernhe…

Vincent Raymond | Mardi 21 janvier 2020

Jean-Pierre, qui s’est jadis rêvé comédien, a depuis rejoint avec succès le négoce des vins. Aîné d’une fratrie comptant Juliette, prof démangée par l’écriture et tout juste enceinte, Mathieu, employé timide, et Margaux, photographe en galère, il traverse une phase difficile… En transposant à l’écran l’ouvrage homonyme d’Anna Gavalda, Arnaud Viard s’est attelé à un double défi. D’abord, d’unifier les nouvelles du recueil en une seule trame narrative sur le modèle de ce qu’avait accompli Robert Altman à partir de Neuf histoires et un poème de Carver pour bâtir son Short Cuts. Ensuite, de prendre le risque de décevoir les millions de lecteurs (voire adulateurs) de l’autrice qui avaient pu se forger du recueil leurs propres images. On ne contestera pas l’option choisie, évitant le morcellement du film à sketches, ni le choix de la distribution (les comédiennes et comédiens sont globalement bien trouvés, en particulier Rouve et Taglioni, quand la douleur les traverse comme un fantôme puis les habite). Mais quelle plaie de devoir, encore et toujours, subir ces destins de familles parisiennes pseudo normales, c’est-à-dire forcémen

Continuer à lire

"Le bord de la bande" : quand les voix des autres envahissent le 102

Installation | Du mercredi 6 au dimanche 17 juin, le 102 propose une pièce sonore diffusée sur une installation de 40 transistors radio. On vous explique tout ça.

Damien Grimbert | Lundi 4 juin 2018

C’est une installation peu commune que celle que présentent Anne-Julie Rollet et Anne-Laure Pigache au 102. Intitulée Le Bord de la bande, elle réunit pas moins de 40 transistors radio (avec tout ce que cela inclut d’approximations, de légers grésillements…) sur lesquels le son se promène et circule à volonté par le biais d’un émetteur. Un dispositif pensé et conçu pour diffuser une pièce sonore tout aussi singulière, issue d’une longue série de rencontres et d’entretiens avec des « entendeurs de voix » réunis au sein des groupes de paroles du REV (Réseau français sur l’entente de voix). Si le fait d’entendre des voix est souvent considéré comme le symptôme de troubles schizophréniques, ce n’est pas pour autant cette dimension pathologique qui intéressait les artistes, mais plutôt la notion d’« audible intangible, que les entendeurs de voix sont seuls à percevoir et pouvoir décrire ». D’où l’intérêt de diffuser la pièce par le biais d’un tel dispositif qui permet, en jouant sur la multiplicité des sources sonores, de créer une fascinante synergie entre les thèmes abordés lors de la conception de la pi

Continuer à lire

Le sens des mots

MUSIQUES | Le festival Chants libres, on le rappelle consacré à la « chanson à voir », se termine cette semaine avec une curieuse proposition : Dyslexie, (...)

Aurélien Martinez | Vendredi 29 novembre 2013

Le sens des mots

Le festival Chants libres, on le rappelle consacré à la « chanson à voir », se termine cette semaine avec une curieuse proposition : Dyslexie, triturations vocales. De la « poésie sonore » par Anne-Laure Pigache qui, sur scène, utilise toutes les possibilités offertes par sa voix et par la langue. Déformée, triturée, répétée, cette langue, issue d’articles de journaux ou de textes écrits par elle-même, devient une véritable pâte à modeler sonore. Sur les extraits vidéo que l’on a pu découvrir, c’est surprenant, éreintant, et par moments proche du burlesque – notamment lors de la savoureuse séquence intitulée « répéter des exercices de dactylographie » où le même mot est débité à l’infini. Un jeu sur le sens, ou plutôt sur ce qu’il reste une fois le sens vidé. « Une performance où je donne à entendre un mot comme objet musical, dégagé du sens, puis de temps en temps je reviens au sens. Par une écoute précise des inflexions de la voix disante ou lisante, j’explore la lisière entre son et sens. » À découv

Continuer à lire

Né quelque part

ECRANS | De Mohamed Hamidi (Fr, 1h27) avec Tewfik Jallab, Jamel Debbouze…

Christophe Chabert | Mercredi 12 juin 2013

Né quelque part

La mort annoncée du père, le retour sur des terres "d’origine" où pourtant on n’a jamais mis les pieds, la découverte d’une culture dont on se revendique sans en connaître ni les bons, ni les mauvais côtés… À travers le périple de Farid, qui "retourne" dans une Algérie inconnue pour y négocier un terrain familial, Mohamed Hamidi, metteur en scène des one man shows de Jamel, tient un bel angle, habile et nuancé, sur la question de l’identité. Finalement, ce n’est pas tellement par son scénario que dans sa manière de faire se rencontrer plusieurs registres de cinéma que Né quelque part le développe avec le plus de pertinence. Entre le banlieue film bien français qui lui sert de cadre et l’irruption d’une comédie à l’algérienne – pas éloignée de sa cousine italienne – lors des très réussies séquences dans le village, Hamidi crée à son tour un joyeux métissage qu’illumine la présence de Debbouze, toujours passionnant. Trop sans doute pour que sa disparition en cours de récit ne laisse pas un vide béant à l’écran. Quant à la mise en scène, très appliquée, elle ne parvient pas à faire oublier les faiblesses d’une résolution expéditive. Reconnaissons toutefois

Continuer à lire

À la carte

ARTS | Artistes de l’association Ex.C.ès hébergée au Brise-Glace, Marie Moreau et Lauriane Houbey offrent les fruits d’une collaboration fructueuse sur le (...)

Laetitia Giry | Lundi 29 octobre 2012

À la carte

Artistes de l’association Ex.C.ès hébergée au Brise-Glace, Marie Moreau et Lauriane Houbey offrent les fruits d’une collaboration fructueuse sur le territoire grenoblois… La première montre son « atlas local », élaboré par des personnes rencontrées au Fournil (table d’hôtes associative) et au Point d’eau (douches et laverie sociales). Elle affirme que « les lieux d’accueil sont des relais, des auberges, des refuges à la croisée des chemins, où des histoires se racontent par bribes, par fragments ». Des histoires qu’elle a relevées sous forme d’itinéraires, eux-mêmes confiés sur un bout de papier : des cartes disant le trajet et figurant l’itinérance. Reconstituées sur des draps blancs ensuite brodés, elles manifestent autant de volontés que de frustrations, symbolisent modestement la capacité de l’humain à rebondir et à évoluer dans un espace pas toujours très accueillant. Investigations physiques des territoires et « géographies intérieures » se mêlent ainsi pour exprimer aussi bien le rejet et l’exclusion que le plaisir d’écrire sa propre histoire. Lauriane Houbey, danseuse de formation, nous glisse quant à elle sous les pieds sa « maraude cartog

Continuer à lire