Rompre le silence

Aurélien Martinez | Mercredi 9 mai 2012

Tout au long de l'album, l'ambiguïté demeure. Deuil ? Séparation ? Les deux ? Un «je», des «tu», comme un dialogue intérieur avec la (les) personne(s) perdue(s) auquel serait invité l'auditeur. Est-ce qui rend cet album si bouleversant ? Sans doute. Au fond, peu importe de savoir car c'est une histoire «universelle, banale, mon histoire, notre histoire», comme il le murmure en préambule de l'album, avant que ne commencent les choses sérieuses. Ce sont les premières notes de Cette colère, manière de comptage d'abatis après un ouragan intime. C'est l'un des plus beaux morceaux écrits par Michel Cloup depuis longtemps. Sur un fond de guitares post-rock ascensionnelles Cloup scande : «Recycler cette colère / Car aujourd'hui plus qu'hier / Cette colère reste mon meilleur carburant». C'est le Cloup de Diabologum et d'Expérience, écorché vif et révolté  celui qui imaginait «de la neige en été» et «des flammes toutes les dix maisons», qui reprenait Gil Scott-Heron avec La Révolution ne sera pas télévisée. Sauf qu'ici les raisins de la colère sont d'une autre vigne. Les épreuves ont tordu le Cloup, ont tapé dessus jusqu'à l'étourdir. Il n'en est pas ressorti tout à fait dans l'état dans lequel la vie l'avait laissé. Elles ont réveillé sa colère mais aussi une autre manière de voir les choses. Revenir à l'essentiel via ce parti pris musical minimaliste mais pas dénué de chaleur humaine : une guitare baritone hypnotique et la batterie obsédante de Patrice Cartier. Un disque de colère blanche donc, mais aussi de recherche du réconfort – ce Cercle Parfait – de prise sur soi. De réflexion, à tous les sens du terme : l'auditeur, ayant tout loisir de calquer ses propres douleurs sur celles du musicien, de les regarder en face, d'endosser tous les rôles de cet album. Puis vient cette fin comme rêvée, un happy-end bien mérité : une plage sur laquelle les cordes de guitares se muent en rayons de soleil pour des retrouvailles fantasmées. Comme – c'est le titre de ce finale rassérénant – dans Un film américain dont on se repasserait la fin en boucle et dont on serait soi-même le trop heureux survivant.
Stéphane Duchêne

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Quintana : à fond la guitare

Concert | Jeudi 16 mars, l'Ampérage sera le théâtre d'un déferlement électrique. Sa cause ? Le Quintana Dead Blues eXperience, nouveau projet du fameux bluesman-rockeur atomique Piero Quintana.

Stéphane Duchêne | Mercredi 15 mars 2017

Quintana : à fond la guitare

Depuis qu'on vous a présenté l'an dernier le dernier d'une longue série de disque de Piero Quintana (plus de 25 ans d'expérience dans le domaine), ce bluesman-rockeur atomique a encore fait de la route et du son. Avec des expériences aussi diverses que les premières parties de Jojo Hallyday, Christine & The Queens ou Gaëtan Roussel, des contextes où il faut en avoir sous la pédale pour se distinguer face à un public tout acquis à la cause de quelqu'un d'autre. Mais Quintana n'a jamais eu besoin que de lui-même pour s'imposer et en imposer. En atteste la suite de son projet : Quintana Dead Blues eXperience, qui radicalise un peu plus la façon de son album 69. Soit Quintana, voix "born from the dark side" comme revenue d'une expérience de mort imminente, et attitude façon L'Équipée Sauvage avec Marlon Brando. « Une guitare à fond » (c'est lui qui le dit et on peut lui faire confiance) à qui il fait d'ailleurs subir les meilleurs et les pires outrages ; une GrooveBox MC909 (autrement dit un sampler) pour seule compagne difficile à dompter ; et des chansons tantôt à décorner les bœufs (Please, Ki

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1=0 : plus que zéro

MUSIQUES | De grosses guitares flirtant avec le post-punk, le post-rock, le shoegazing option mur de son, et du spoken word révolté, balancé d'une voix blanche comme (...)

Stéphane Duchêne | Mardi 7 février 2017

1=0 : plus que zéro

De grosses guitares flirtant avec le post-punk, le post-rock, le shoegazing option mur de son, et du spoken word révolté, balancé d'une voix blanche comme une angine. Il n'en faut pas plus pour ramener un groupe à la comparaison ultime : Diabologum. Soit l'alpha et l'oméga d'un rock rappé jusqu'à la moëlle, de la langue tordue jusqu'à l'entorse, du cœur ravalé dans la bouche, et de ses fondateurs, que sont Michel Cloup et Arnaud Michniak. Même Fauve avait eu droit à cette comparaison. Il y avait peu de chances que le trio 1=0 y échappe. Moins situationniste que les Toulousains de Diabologum, moins fleur bleue gnangnan que Fauve, 1=0 envoie un autre genre de sauce dont le fond est pourtant puisé à la même source, celle de la colère froide, celle du plomb dans l'aile autant que dans la tête, celle du son comme cri du cœur. Le cri d'une génération non pas née sous X mais sous Y ou Z et qui conserve la douleur lancinante et vaine de ses aînés, comme une réponse binaire au Génération X de Douglas Coupland et au Moins que zéro de Bret Easton Ellis, élevée au culte de l'instant sans lendemain. « J'essaie de m'imaginer avec le même boulot dans u

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Funky Familier

MUSIQUES | À l'occasion de la grande réunion de famille disco funk qui se prépare au Palais des sports, avec notamment Kool & the Gang et Earth Wind & Fire Experience, occasion sera faite pour le profane d'enfin se mettre au clair avec deux groupes que l'on a furieusement tendance à confondre dès lors qu'ils font monter la fièvre de la danse. "Get Down on it." Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Mardi 16 juin 2015

Funky Familier

Les reformations de grands groupes populaires (si tant est qu'ils furent séparés un jour) ont ceci de particulier qu'elles sont bien souvent l'occasion de jouer au jeu des 7 erreurs : untel a grisonné, tel autre a pris du poids, machin n'est pas là parce qu'au mieux il s'est disputé avec tous les autres sur la répartition des royalties ou qu'au pire il est mort (suicide en phase terminale, cancer de l'ego). Le show qui nous est proposé ici en un package à la fois deluxe et discount de disco funk, avec notamment Earth, Wind & Fire Experience ET Kool & the Gang, entre à plein dans cette catégorie. Si Kool & The Gang a conservé son ossature principale – Robert « Kool » Bell, Michael Ray (trompette) et Curtis Williams (claviers) du haut de son record de longévité pour un groupe R'n'B (46 ans) –, c'est plus compliqué pour Earth Wind & Fire, une scission dans les années 1990 ayant engendré... Earth Wind & Fire (sic) avec les frères White et Phil Bailey et Earth Wind & Fire Experience fondé par le guitariste Al McKay (et qui nous concerne ici, donc). Let's groove On s'y retrouve d'autant moins que si l'on est tout

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Near Death Experience

ECRANS | L’errance suicidaire d’un téléopérateur dépressif en maillot de cycliste. Où la rencontre entre Houellebecq et le tandem Kervern / Delépine débouche sur un film radical, peu aimable, qui déterre l’os commun de leurs œuvres respectives : le désespoir face au monde moderne. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 9 septembre 2014

Near Death Experience

Un jour comme les autres, Paul, téléopérateur chez Orange, décide de mettre fin à ses jours. Il laisse sa famille sur le carreau, enfile son maillot de cycliste Bic et part se perdre dans la montagne. Near Death Experience enregistre son errance suicidaire comme un retour à l’état primitif, tandis qu’en voix off ses pensées sur le monde et sur sa triste existence bientôt achevée se déversent. Après la déception provoquée par Le Grand Soir, dans lequel leur cinéma de la vignette sarcastique virait au système, Gustave Kervern et Benoît Delépine effectuent une table rase radicale. Il n’y a à l’écran qu’une âme qui vive, celle de Michel Houellebecq, dont le tempérament d’acteur a été formidablement déflorée par l’excellent L’Enlèvement de Michel Houellebecq vu sur Arte la semaine dernière ; les autres personnages sont des silhouettes dont on ne voit la plupart du tem

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Un disque à la gum : retour sur #3, l'album culte de Diabologum

MUSIQUES | «Les Diabologum ne sont rien et leurs zélateurs moins que rien». À la sortie de #3 en 1996, le bien nommé troisième album de Diabologum provoque des réactions (...)

Aurélien Martinez | Mercredi 9 mai 2012

Un disque à la gum : retour sur #3, l'album culte de Diabologum

«Les Diabologum ne sont rien et leurs zélateurs moins que rien». À la sortie de #3 en 1996, le bien nommé troisième album de Diabologum provoque des réactions épidermiques. Celle-ci est signée Rock & Folk, qui qualifiera les Toulousains de «groupe à la gomme». C'est que #3 surprend, comme une gifle à laquelle on ne s'attend pas. Jusque-là, sur C'était un lundi après-midi semblable aux autres ou Le Goût du jour, Diabologum, formé en 1990 et signé sur le mythique label Lithium, véritable labo du rock et d'une chanson française non encore affublée de l'épithète à claques «nouvelle», évolue dans l'expérimentation (collages, samples, critiques des médias et de l'art officiel) et le second degré lo-fi et low-profile. #3, dont la pochette nuageuse est affublée de cette phrase Ce n'est pas perdu pour tout le monde, c'est une tout autre mayonnaise : un laboratoire dans le laboratoire, du bromure dans le Lithium, dont l'art, au cynisme et à l'idéalisme réversibles, culmine ici dans un surprenant fatras sonique jonché de saillies crypto-situationnistes qui n'ont pas vieilli d'un pouc

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C(l)oup de blues

MUSIQUES | À la suite d'un «drame domestique» qui l'a profondément changé, l'ex-Diabologum et Expérience Michel Cloup a recyclé en solo sa colère sur "Notre Silence". Un album bouleversant, synonyme de nouveau départ, à découvrir sur la scène du Clacson. Propos recueillis Stéphane Duchêne

Aurélien Martinez | Mercredi 9 mai 2012

C(l)oup de blues

Sur le titre Cette colère, il apparaît que la colère que vous pensiez avoir apprivoisée avec l'âge est réapparue suite à un drame personnel pour, dites-vous, devenir votre «meilleur carburant». Est-ce la colère qui a engendré ce disque ?Michel Cloup : Non, ce sentiment est très présent dans le disque, mais n'en est pas l'élément central. J'ai effectivement souvent exprimé, dans chacun de mes différents projets, une colère, pour tout un tas d'autres raisons que le drame domestique qui m'a touché. Là, je voulais surtout rendre les différents états par lesquels on passe quand on perd quelqu'un. La colère, puis les souvenirs qui reviennent, la tristesse, le manque. C'était un cheminement personnel, aller au cœur de ce processus en étant exhaustif dans le rendu. Mais quand je parle de perte, c'est au sens large ; les gens n'ont pas besoin de mourir pour qu'on les perde. Paradoxalement, on sent aussi dans cet album une sorte d'apaisement, beaucoup de pudeur.Exactement. Même, si je ne me suis jamais autant livré, cet album n'est pas une psychanalyse. Le but n'était pas de raconter mes petits malheu

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Expérience de la rencontre

SCENES | Mirella Giardelli, son Atelier des Musiciens du Louvre.Grenoble, le chorégraphe Jean-Claude Gallotta et ses danseurs, réunis pour une "Bach danse expérience. Interview croisée. Propos recueillis par Séverine Delrieu

Laetitia Giry | Vendredi 6 juin 2008

Expérience de la rencontre

Petit Bulletin : Comment est née l’envie de cette collaboration ?Jean-Claude Gallotta : C’est une rencontre humaine. D’abord Mirella a une réputation sur Grenoble, tout le monde parlait d’elle, au point que cela en devenait gênant, tout le monde disait « il faut faire quelque chose avec elle ». Puis un jour, j’avais un souci sur Les 7 péchés Capitaux, et je lui ai demandé de nous aider. Elle l’a fait tranquillement, alors que moi je trouvais cela compliqué avec les musiciens. Elle faisait cela avec une grande facilité, elle donnait des conseils très forts. Du coup, cela a créé une sorte d’amitié et de temps à autres, on se rencontrait. Puis un jour, c’est Mirella qui m’a proposé un projet…Mirella Giardelli : Au début, c’était un projet sur Ensor que j’avais en tête, mais un peu fou. Cela nous a permis de se rencontrer. Jean-Claude a rebondi en me proposant un projet plus léger que celui d’Ensor – sur ce dernier, il fallait choisir les musiques, c’était compliqué. Et il m’a dit : « si on faisait d’abord des sortes de préliminaires ? ». On voulait faire quelque chose de plus festif, avant d’aller dans quelque chose de plus complexe.

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