Inquiétudes hexagonales

CONNAITRE | Pour sa 21e édition, Drôle d’endroit pour des rencontres tire un portrait fidèle du cinéma d’auteur français d’aujourd’hui : sombre, engagé et résolu à exister coûte que coûte. Christophe Chabert

Dorotée Aznar | Mardi 17 janvier 2012

Photo : Fleurs du mal de David Dusa


Si l'objectif de Drôle d'endroit pour des rencontres (aux Alizés de Bron) est de faire le point sur ce qui travaille le cinéma français — du moins celui qui n'est pas fait par les producteurs et les yes men de la réalisation — alors cette édition 2011 est de toute évidence une réussite. Car les films proposés illustrent, chacun à leur manière, l'inconscient d'un cinéma d'auteur qui n'a pas envie de rendre les armes. Cet inconscient s'avère particulièrement inquiet, ramenant échos des guerres passées et bruit des conflits en cours, lutte des classes d'autant plus violente qu'elle est niée par une partie de la classe dirigeante et montée des fondamentalismes religieux. Pas de quoi rire, et il faut appeler nos voisins belges au secours (Le Grand'Tour de Jérôme Le Maire, présenté le dimanche 29) pour trouver une vraie comédie au sein de la programmation.

Noirs désirs

L'Hexagone rumine donc des idées noires. Avec Possessions (le 28, en présence du réalisateur), Éric Guirado donne un sombre contrechamp à son feel good movie à succès Le Fils de l'épicier, en romançant le fait-divers survenu au Grand Bornand. Deux choses frappent dans ce troisième long plutôt réussi : la capacité du cinéaste à dessiner un discours social clair et radical sans pour autant faire du Tavernier, c'est-à-dire blâmer un camp ou, pire encore, la "société". Il le fait, deuxième qualité, en laissant flotter sa mise en scène au gré des sensations des personnages et de leurs désirs, aussi matérialistes soient-ils. Avec La Désintégration (le 26, en présence du réalisateur), l'excellent Philippe Faucon fait l'inverse : le côté film-dossier (la dérive de trois jeunes en perte de repères se transformant en jihadistes) est désamorcé par une mise en scène coupante, proche de la série B. Reste à savoir où Faucon veut en venir sa démonstration implacablement accomplie, puisqu'il refuse d'apporter la moindre réponse aux questions qu'il soulève. Le film le plus fragile de cette édition sera sans conteste Fleurs du mal de David Dusa (le 26 en présence du réalisateur). Après Donoma, le cinéma français confirme qu'il existe une place pour les objets sauvages et ultra-sincères jusque dans leurs défauts. Cette romance entre un jeune break-dancer et une Iranienne fuyant la répression post-révolutionnaire ressemble à ce que devrait être un VRAI premier film : de l'authenticité plutôt que de la technique, de la fraîcheur plutôt que du cynisme, un propos plutôt que de la pose. Soyez curieux, allez le voir…

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Janvier est un mois durant lequel on se souhaite une bonne année et où l’on espère effectuer de belles rencontres. Pour voir son vœu exaucé, inutile d’attendre les beaux jours : le festival des Alizés à Bron tient chaque année cette promesse de mettre en relation le public de ses salles avec les auteurs et talents émergents qui ont fait la saison écoulée ou qui feront celle à venir. En plus d’un quart de siècle d’existence, longue est la liste de ces cinéastes, producteurs, scénaristes et comédiens à avoir inscrit leur nom à l’affiche de Drôle d’Endroit pour des Rencontres. Une liste qui s’enrichit cette année de visiteurs combatifs. Dès l’ouverture jeudi 25, c’est le militant Gilles Perret qui chauffera la salle à rouge avec L’Insoumis, portrait (flatteur) de Jean-Luc Mélenchon suivi durant la dernière présidentielle. Suivra le lendemain l’inauguration avec le (mal nommé, pour le coup) La Fête est finie, premier long-métrage de Marie Garel-Weiss en sa présence ainsi que de ses comédiennes Zita Hanrot et Clémence Boisnard. Égalemen

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On connaissait Les Fleurs du Malt, le caviste, une boutique à peine moins petite que celles jalonnant la Ruelle d'Or à Prague et qui, depuis un peu plus d'une décennie, fait au 56 cours Gambetta le bonheur (et la ruine !) des amateurs de bière et de whisky. Il faut désormais compter avec Les Fleurs du Malt, le bar, ouvert le 12 octobre dernier sur les quais de Saône. D'abord jusqu'à dix, comme le nombre de variétés disponibles à la pression. Puis jusqu'à cent cinquante, comme le nombre de celles, belges (Tripel Karmeliet), danoises (Mikkeler), écossaises (Brewdog), hollandaises (De Molen), américaines (Flying Dog) ou encore allemandes (Weihenstephaner) et toutes artisanales, qui composent la carte de l'établissement. Enfin jusqu'à deux cents, la surface du lieu en mètres carrés. De quoi se sentir plus libre de ses gestes que dans l'échoppe susmentionnée, nous direz-vous. Même pas ! L'inauguration a en effet été un tel succès que, tels des éléphants se pressant devant la vitrine d'un magasin de porcelaine au premier jour des soldes, on a bien failli ne pas pouvoir jeter un œil à l'intérieur. C'eut été ballot : avec ses voûtes immaculées, ses vieilles pierres apparentes et

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Raconter une histoire (et partant, raconter l’histoire contemporaine) avec des morceaux de Youtube, des chats facebook et des mini-messages Twitter, en greffant le tout sur un très français Boy meets girl, c’est le pari audacieux de David Dusa dans ce premier film tourné avec peu de moyens et beaucoup de foi dans le cinéma. Voici donc Gecko, breakdancer et groom dans un hôtel parisien, qui croise Anahita, Iranienne fuyant la répression après la révolution avortée. Il ne sait rien de l’Iran, elle débarque en France ; il est lunaire, elle est terrestre. L’histoire d’amour est aussi une histoire d’initiation : l’ailleurs violent contre l’ici débordant de vie et de liberté, la pesanteur du monde et la légèreté de la jeunesse. Alors oui, Dusa aurait pu se passer de justifier son dispositif avec dix premières minutes laborieuses ; oui, Alice Belaïdi n’est pas très crédible en Iranienne ; et oui, le film, dans son économie kamikaze, est parfois aux frontières de l’amateurisme. Mais il possède une sincérité et un regard qui manquent à beaucoup de premiers films français aujourd’hui. Christophe Chabert

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Révélé par Quand tu descendras du ciel, un premier film qui prolongeait le court-métrage qui lui avait valu un césar, Éric Guirado avait connu son premier succès public avec Le Fils de l’épicier, un film qui s’inspirait des nombreux reportages réalisés au cours de ses années France 3 Rhône-Alpes. Aujourd’hui, après de longs mois d’attente, sort Possessions, libre adaptation de l’affaire Flactif. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, il se livre avec une franchise devenue rare sur son métier de réalisateur, l’état du cinéma français et de la société française. On dit souvent qu’un cinéaste fait toujours un film contre le précédent, mais cela m’a paru rarement aussi flagrant qu’entre Possessions et Le Fils de l’épicier…Éric Guirado : C’est vrai, je ne sais pas si c’est conscient ou pas… J’aime beaucoup Le Fils de l’épicier, mais ce qui me dérangeait, c’est qu’au cours des cent proje

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L’affaire Flactif (ou affaire du Grand Bornand) avait marqué la France : un couple de prolos du nord avait assassiné puis tenté de faire disparaître les corps d’une famille, dont les époux étaient aussi leurs propriétaires. Qu’on le prenne par tous les bouts, le fait-divers disait avec une grande brutalité l’écart béant qui se creusait entre ceux qui ont tout (réussite, argent, maison) et ceux qui doivent leur donner le peu qu’ils ont. Éric Guirado, en transposant librement cette histoire traumatisante, fait lui aussi un grand écart avec l’optimisme réconciliateur du Fils de l’épicier : Possessions est une œuvre au noir, jamais rassurante, et c’est cette obstination à plonger au fond de l’horreur qui en fait le prix. L’or blanc vire au rouge Le couple formé par Jérémie Rénier (gras et lourd : parfait !) et Julie Depardieu (inquiétante de ressentiment contenu) a tout du cliché : lui adepte du tuning, elle braquée sur des images de bonheur superficiel, co

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Cinéaste d’intervention à la fois empreint de réalisme et partisan d’une certaine austérité, Philippe Faucon trouve dans La Désintégration un sujet à sa mesure : l’itinéraire de trois jeunes banlieusards qui, n’arrivant pas à s’intégrer, vont se laisser entraîner dans le jihadisme par un inquiétant prêcheur-recruteur. Rien à voir avec l’approche burlesque de Chris Morris dans We are four lions, mais Faucon ne tombe pas non plus dans le didactisme du film social. Si fatalité il y a, c’est plus celle du film noir et de la série B, la narration implacable n’oubliant jamais de montrer les nombreuses issues que les personnages refusent, par désespoir mais aussi par faiblesse. De fait, par ce regard purement descriptif et distant, La Désintégration est assez terrifiant, mais c’est aussi sa limite. On peut y voir tout autant un réquisitoire contre une France qui abandonne certains de ses enfants en raison de leurs origines qu’une alerte lancée envers la menace islamiste qui se répandrait souterrainement dans les marges de la société. L’un et l’autre ne sont pas forcém

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En attendant de voir le biopic signé Eastwood autour d’Egar Hoover avec Di Caprio dans le rôle du chef du FBI très réac, très parano et un peu pédé ; en attendant de jauger l’accueil réservé à la résurrection en 3D de deux blockbusters à succès (Titanic et Star Wars épisode 1, que Lucas aurait mieux fait de retourner dans son intégralité) ; et en attendant de confirmer les rumeurs flatteuses qui entourent le nouveau Spielberg Cheval de guerre, il faut d’ores et déjà louer le cinéma américain qu envoie un putain de grand film dans les dents des spectateurs dès le 18 janvier. Rien d’étonnant, direz-vous, puisqu’il est signé David Fincher… Mais on pouvait craindre qu’il ne s’embourbe dans l’adaptation du Millénium de Stieg Larsson, qui avait donné un interminable téléfilm derrickien. Grave erreur ! Non seulement Fincher réussit ici une version 2.0 palpitante de cette daube arthritique, mais le 2.0 est également son territoire de jeu. De l’opposition narrative entre le journaliste Blomqvist et la punkette Salander, le cinéaste tire un clash esthétique et théorique où les images d’hier sont bousculées par l’irruption du numérique. Deux cor

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