Cécile Bourgeat, « Dans chaque lieu de la Biennale, ce sera une fête permanente »
Biennale / Cécile Bourgeat a été nommée directrice générale en octobre dernier pour coordonner l'ensemble des activités de la Biennale. Entretien à moins de trois mois de la Biennale d'art contemporain.
Photo : © Noemie Lact
Le Petit Bulletin : Du cinéma (l'Institut Lumière), vous êtes passée à l'art contemporain et à la danse, en faisant un crochet par le social.
Cécile Bourgeat : C'était une trajectoire naturelle. Après avoir longuement travaillé dans la culture, j'ai voulu découvrir un autre monde. J'ai œuvré pendant un peu plus de deux ans au Samu social 69 Alynea. Puis, je me suis arrêtée pour écrire un livre. C'était un projet qui m'habitait depuis longtemps. Je suis ravie d'être revenue à la culture, surtout, à la Biennale de Lyon. Je ne suis pas une spécialiste, ni de cinéma, ni d'art contemporain, ni même de danse, en revanche j'aime travailler avec des programmateurs, des directeurs artistiques, articuler un dialogue, un pilotage stratégique pour garder au centre de tout la création. La Biennale de Lyon continuera toujours de laisser une place centrale aux artistes, à la liberté de création et à l'accès à des œuvres uniques, je pense que c'est ça qui nous motive toutes et tous.
Vous avez récemment pris votre poste en tant que directrice de la Biennale. Sous votre prédécesseuse (qui a quitté ses fonctions dans un contexte de crise), celui-ci avait été repensé, il s'agissait plutôt de faire rayonner la Biennale, notamment en lui trouvant de nouveaux partenaires et mécènes. Qu'en est-il aujourd'hui ?
CB : Je crois que je m'inscris à la fois dans une posture de pilotage ainsi que dans un travail de rayonnement. Côté rayonnement, on a récemment levé un certain nombre de fonds internationaux, ce n'était pas le cas en 2024. Par exemple, pour la Biennale d'art contemporain à venir, on a des délégations internationales qui nous soutiennent, comme les fondations Beyeler ou Opale en Suisse. De plus, un certain nombre de galeries et de collectionneurs financent les frais de production des artistes. Cet écosystème devait développé.
La culture n'est pas une île, elle est reliée à des mondes, et se rattache à une économie. On a donc aussi une vingtaine d'entreprises partenaires à petite ou grande échelle. Paprec participe aux œuvres directement en fournissant aux artistes des matières premières, par exemple. Mon rêve est qu'on ait des centaines d'entreprises qui ne sont pas du tout habituées à la culture, qui participent à la Biennale et se sentent concernées par le maintien de la création. Tout le monde ne peut pas être mécène, mais il y a plein de manières d'être rattaché à la Biennale. C'est aussi pour cela qu'on insiste sur la continuité entre les deux biennales. Une grande partie de mon travail consiste à chercher des ponts entre ces deux temps forts tout en gardant leurs singularités.
On est dans une période où il faut trouver de nouveaux équilibres, même s'il est important de noter que la culture ne peut pas être rentable. C'est un service public qui peut se connecter à des secteurs économiques pour chercher des liens organiques ainsi que du soutien. La culture reste cependant un enjeu de société, qui échappera toujours à un retour sur investissement et qui n'est pas mesurable. On touche 58% de financement public. Cette base-là est indispensable, sans ça, on ne peut pas fonctionner.
Côté pilotage, je renforce tous les piliers stratégiques de la Biennale. Nous sommes dans une situation fragile économiquement. On n'a pas baissé le budget de l'artistique, on a donc dû faire des choix difficiles, notamment celui de faire des économies sur les coûts structurels, comme la communication. Dans ce contexte, on doit être un collectif qui a envie de traverser les crises, et c'est le cas aujourd'hui. À ma prise de poste, j'ai trouvé une équipe d'une grande expertise, qui arrive à passer de l'art contemporain à la danse avec agilité, préoccupée par la nécessité de laisser la création au centre de tout. Il faut veiller à ce que la création ne s'isole pas de ce qui la fonde : la gestion doit donc être traversée par la création.
La Biennale dure moins dans le temps que les années précédentes, comment ne pas prendre ça comme un signe de déclin ?
CB : Notre priorité est de maintenir le budget artistique. Certains exercices passés ont été déficitaires, et cela dans un contexte de hausse de coûts, notamment des transports... On a décidé de raccourcir un peu la durée de la Biennale. De toute façon, cette période hivernale était difficile car nos lieux sont complexes à chauffer pour les publics comme pour les équipes ; qu'il s'agisse des Grandes Locos ou du Musée des Tissus, même si cette année un espace chauffé sera préservé au centre des Grandes Locos.
Cela fait trois ans que vous avez investi les Grandes Locos, lieu qui participe aujourd'hui grandement à l'identité de l'événement. Pouvez-vous vous y projeter ?
CB : C'est un extraordinaire lieu d'exploration : son identité culturelle a été trouvée et établie dans un temps très rapide. C'est un lieu d'urbanisme transitoire qui correspond à notre essence, c'est-à -dire être en mouvement, et qui accueille plus d'un million de visiteurs. C'est devenu une référence au niveau international, qui permet de montrer des œuvres monumentales. On a vraiment envie de travailler avec la Métropole pour qu'il continue d'exister et de se déployer. Il s'agit d'un enjeu crucial pour nous.
Vous insistez sur "une" Biennale rassemblant celle d'art contemporain et de la danse. Pourquoi ?
CB : On a remarqué que tout le monde ne savait pas que les deux participaient d'un même ensemble et répondaient aux mêmes enjeux : la centralité de la création, l'idée d'un ancrage territorial très fort, la place de la performance... La "marque" Biennale existe et c'est assez singulier en France. La Biennale d'art contemporain compte 64% de création, celle de la danse 70%. On a même des ateliers de production pour l'art contemporain. C'est extrêmement rare de donner un espace pareil à la création, il faut maintenir ces deux piliers, car sinon on n'a plus de raison d'être. Les pratiques culturelles baissent, il est impératif de continuer à maintenir vifs les désirs curieux, la volonté de découverte du public, même à Lyon qui est une place forte des politiques culturelles.
C'est aussi une bonne façon pour nous de signaler le déploiement de la Biennale sur le territoire élargi. Avec le projet Résonance par exemple, on propose 228 projets dans toute la région Auvergne-Rhône-Alpes, main dans la main avec des galeries, des musées, des institutions culturelles. C'est une manière pour nous de donner à voir les 29% d'artistes français, mais aussi ceux qui viennent de beaucoup plus loin. Cette année, la Biennale d'art contemporain propose un focus australien et océanien, avec des œuvres qui voyageront aussi en région, questionnant les publics sur la notion d'échange et d'économie poétique.
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Cette année, plusieurs œuvres seront créées dans l'espace public.
CB : Je suis très sensible à l'expérience de la visite comme développée par Isabelle Bertolotti [directrice artistique de la Biennale d'art contemporain, ndlr] et par Tiago Guedes [directeur artistique de la Biennale de la danse, ndlr]. Côté danse, je pense évidemment au traditionnel défilé mais aussi aux spectacles développés place Charles-Béraudier (Lyon 3e), amenant des passants à s'étonner de la présence de danseuses et danseurs dans l'espace public. Isabelle Bertolotti a vraiment cherché à développer cela avec l'art contemporain, elle a pensé un récit entre les lieux ouverts et ceux fermés de Lyon. Dans chaque lieu central de la Biennale, ce sera une fête permanente, avec des canapés recyclés, des lieux de performance... pour dialoguer mais aussi pouvoir être en silence ensemble. Ensuite, dans l'espace public, il y aura "la Biennale en territoire", un projet commencé en 2024. À partir du réel et de l'histoire de plusieurs espaces du territoire, cinq artistes vont créer des œuvres transitoires engagées socialement. Par exemple, au centre hospitalier Saint-Jean-de-Dieu (Lyon 8e) autour du soin, mais aussi à Gorge-de-loup (Lyon 9e), en écho avec la commune de Saint-Pierreville en Ardèche autour de l'économie du tissage... C'est encore un projet en cours d'élaboration. On souhaite - Catherine Nichols [commissaire d'exposition de la 18e Biennale d'art contemporain, ndlr] en premier lieu -, offrir des œuvres à traverser, que l'on peut expérimenter corporellement. Cela nous demande de nous requestionner tout le temps sur nos méthodes et pratiques, de sortir de nos zones de confort. Nous allons aussi travailler l'année prochaine sur les personnes en situation de handicap au cœur de la Biennale de la danse par exemple. C'est dans la continuité de cette pensée, celle de faciliter l'accès aux œuvres de toutes les façons possibles, qu'on s'efforce de maintenir la gratuité aux jeunes de moins de 15 ans, aux étudiants de la région, à tous les étudiants en art...
Biennale d'art contemporain 2026
Du 19 septembre au 13 décembre 2026 dans toute la métropole de Lyon

