Blue Heron, les oiseaux de passage
O'Brother / Entre chronique familiale et exploration mémorielle, une œuvre sensible et audacieuse dont la maîtrise impressionne à chaque instant.
Photo : Blue Heron © Potemkine Films
Une voix-off ouvre le film : est-ce celle d'un personnage, de la réalisatrice Sophy Romvari, ou encore un avatar fictif de celle-ci ? Blue Heron débute entre clarté et incompréhension, zones de flou et précision. À la fin des années 90, durant l'été, une famille emménage sur l'île de Vancouver. Cette nouvelle vie, troublée par le comportement de l'aîné, nous est contée à travers le regard de Sasha, huit ans. Derrière le récit autobiographique, se distingue rapidement l'envie viscérale de chercher un langage cinématographique afin de transformer le réel en proposition artistique à part entière.
Quelques morceaux de toi
Blue Heron affirme un refus catégorique de l'approche psychologique pour restituer, de manière fragmentée et elliptique, les souvenirs de sa protagoniste. Dessins et photos immortalisent les bribes d'un récit morcelé. Leur naturalisme apparent se trouve peu à peu teinté d'une ambition lyrique. L'instantané et l'éternité se répondent dans un puzzle mémoriel à hauteur d'enfant, d'abord déroutant par son mélange de distance et de proximité. Distance car la mise en scène use de très légers mouvements de caméra au sein de longs plans initialement fixes et anxiogènes. Proximité dans sa manière de saisir des moments de grâce provoqués par Jeremy, grand frère au comportement aussi insaisissable que chaotique. Une dimension accentuée par le fait qu'il est souvent caché derrière ses grosses lunettes ou une vitre embuée. Ce personnage, en total décalage avec la réalité et les codes sociaux, devient, pour la petite fille, une source de fascination qui va entraîner le second mouvement du long-métrage.
Le bleu est une couleur chaude
C'est à la faveur d'un bouleversement stylistique que nous tairons que Sophy Romvari emmène son film vers une envergure insoupçonnée. Un simple coup de téléphone accompagné d'un travelling avant en longue focale fait le lien entre deux temporalités. De la chronique pleine de tendresse, Blue Heron se mue alors en exercice introspectif et véritablement bouleversant. La réalisatrice orchestre alors une odyssée cinématographique intime où le septième art devient un moyen de réparer le passé ou tout du moins de l'explorer sous un nouveau jour. Les photos, symboles de moments figés, peuvent alors être pénétrées, réinterprétées, au gré d'un hallucinant travail de montage. Elle interroge ses souvenirs pour mieux les ressusciter, leur offrir une autre portée dans cette nouvelle vie fictive. Par son geste, le passé devient une perspective inépuisable, présente et future. Au film élégiaque, attachant mais encore relativement convenu de la première partie se substitue une œuvre dense et puissante qui prend le temps et le soin d'explorer toutes les facettes de son médium. Difficile de ne pas avoir l'impression d'assister à la naissance d'une cinéaste.
Blue Heron
De Sophy Romvari (Canada, Hongrie, 1h30) avec Eylul Guven, Amy Zimmer, Iringó Retí...
En salle le 24 juin 2026.

