Guillaume Anger : « nous racontons les histoires de musiques en dialogue »
Entretien / À quelques semaines du coup d'envoi de Jazz à Vienne, Guillaume Anger revient sur une édition qui fera cohabiter Marcus Miller, Jon Batiste, De La Soul, Angélique Kidjo ou encore Jeff Mills. L'occasion d'évoquer les choix de programmation, le focus espagnol et l'évolution du festival.
Photo : Guillaume Anger, directeur artistique du festival Jazz à Vienne © Claire Gaillard
Le Petit Bulletin : L'annulation de la tournée européenne de Big Freedia a conduit à une refonte de la soirée Nouvelle-Orléans. Comment gère-t-on ce type d'imprévu lorsqu'il concerne une date majeure de la programmation ?
Guillaume Anger : Cela faisait quelque temps qu'on sentait que la situation était fragile. Nous avions donc commencé à réfléchir à une alternative avant même l'annonce officielle. Quand l'annulation est devenue certaine, nous avons pu réagir rapidement. Au final, cela nous permet de mettre davantage en lumière une création dont nous sommes très heureux.
Le New Orleans Jazz Museum va réunir pour la première fois James Andrews, Anne Paceo, Sélène Saint-Aimé et Tiss Rodriguez, accompagnés de musiciens venus directement de Louisiane. Cette proposition conserve pleinement l'esprit de la soirée. Ce genre de situation fait partie de la vie d'un festival. Chaque année, il faut savoir s'adapter tout en restant cohérent avec le projet artistique.
Cette année, près de 40 % des artistes programmés se produisent pour la première fois au Théâtre Antique. Est-ce le signe qu'une nouvelle génération émerge ?
G.A : Il y a effectivement beaucoup de premières venues cette année, et c'est quelque chose qui nous tient à cœur. Un festival doit être un lieu de découverte. On le voit avec des artistes comme Lakecia Benjamin, qui ouvrira la soirée hip-hop avant De La Soul. Elle représente parfaitement cette nouvelle génération qui fait évoluer le jazz avec d'autres influences. Kokoroko est aussi un très bon exemple de ces artistes qui renouvellent aujourd'hui le paysage musical.
Le festival a été créé en 1981 autour du jazz, mais l'affiche accueille aujourd'hui aussi bien De La Soul, Jon Batiste, Beirut, Jeff Mills ou Vulfpeck. Où placez-vous aujourd'hui la frontière de ce qui peut ou ne peut pas entrer dans la programmation de Jazz à Vienne ?
G.A : Je ne raisonne pas vraiment en termes de frontières. Ce qui m'intéresse, ce sont les liens entre les artistes et les esthétiques. De La Soul est profondément lié à l'histoire du jazz, Groundation est porté par des musiciens issus de cette culture, Cerrone s'inscrit dans une filiation qui passe par le funk.
Même Beirut, qui est sans doute l'une des propositions les plus éloignées du jazz cette année, partage son affiche avec Vincent Peirani et des musiciens qui en sont issus. Le festival a toujours fonctionné ainsi. Il s'agit moins d'élargir la programmation que de raconter l'histoire de musiques qui dialoguent entre elles.
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Le centenaire de Miles Davis est très présent cette année. Pourquoi Miles reste-t-il, selon vous, la figure qui permet encore de raconter le jazz à un public aussi large, bien au-delà des amateurs du genre ?
G.A : Parce qu'il incarne parfaitement cette capacité du jazz à évoluer sans cesse. Miles Davis n'a jamais cessé de se réinventer. Il est passé du bebop au cool jazz, puis aux formes électriques, au funk, à des musiques qui allaient chercher d'autres publics. C'est quelqu'un qui a constamment avancé.
On oublie parfois qu'il a joué dans de grands festivals de rock comme le festival de l'Île de Wight. Il n'a jamais accepté de rester enfermé dans une seule définition du jazz. Cette liberté est essentielle. Le jazz ne doit jamais perdre cette notion de liberté qui est au cœur de son histoire.
On parle souvent des têtes d'affiche, mais Jazz à Vienne s'est aussi construit grâce à Cybèle, Rezzo et aux créations originales. Dans quelle mesure ces espaces comptent-ils encore dans l'identité du festival aujourd'hui ?
G.A : Ils sont essentiels. On parle beaucoup du Théâtre Antique, mais Cybèle accueille aujourd'hui près de 10 000 personnes pendant le festival. On y retrouve des découvertes, des créations, les Super Dimanches, Jazz for Kids et de nombreuses propositions gratuites. Plus largement, près des trois quarts de la programmation sont accessibles librement. On peut vivre une journée entière de festival sans passer par le Théâtre Antique. Cette dimension reste fondamentale pour nous.
L'Espagne est l'invitée d'honneur de cette édition. Qu'est-ce que la scène espagnole actuelle raconte du jazz européen que l'on ne retrouve pas forcément ailleurs ?
G.A : Ce qui m'a frappé dans les projets que nous avons retenus, c'est la place occupée par les femmes. Beaucoup des formations programmées sont portées par des musiciennes qui dirigent leur groupe et développent leur propre univers artistique. Ce n'est pas forcément quelque chose que l'on retrouve avec une telle visibilité partout en Europe. Ce sont aussi des artistes relativement jeunes, qui possèdent une identité forte tout en parlant un langage musical très universel. C'est sans doute ce qui caractérise le mieux cette scène aujourd'hui.
Ce focus s'inscrit également dans un travail plus large mené avec l'Institut Cervantes et l'Ambassade d'Espagne. Nous organisons notamment un forum professionnel international afin de favoriser les rencontres entre ces artistes et des programmateurs venus du monde entier.
Jazz à Vienne est-il relativement protégé par rapport à des festivals davantage positionnés sur la pop ou le rap, où la concurrence autour de certaines têtes d'affiche est devenue très forte ?
G.A : Nous sommes confrontés aux mêmes difficultés que l'ensemble du secteur, mais Jazz à Vienne bénéficie d'une situation un peu particulière. Sur notre période, nous avons très peu de concurrence directe. Cela nous permet d'avoir accès à des artistes qui, dans d'autres esthétiques musicales, seraient parfois engagés simultanément sur plusieurs événements.
Ce qui nous aide, c'est la singularité de certaines proposition. Nous défendons beaucoup de créations et de propositions rares. Cette année, Jon Batiste ne donnera qu'une seule date en festival en France, tandis qu'Erik Truffaz, Miles / Coltrane Legacy ou encore la création Nouvelle-Orléans illustrent cette volonté de proposer des projets que l'on ne retrouve pas ailleurs. Et bien sûr, le Théâtre Antique joue également un rôle important. C'est un lieu qui impressionne beaucoup d'artistes internationaux. Une fois qu'ils l'ont découvert, ils ont souvent envie d'y revenir. On l'a encore vu récemment avec plusieurs groupes passés par le festival comme Vulpeck.
Au-delà de sa dimension culturelle, quel rôle joue aujourd'hui Jazz à Vienne dans l'identité du territoire ?
G.A : Je crois qu'il est devenu une composante de l'identité de la ville. Pour beaucoup de personnes, Vienne est aujourd'hui spontanément associée à Jazz à Vienne On le ressent à travers l'attachement des habitants, l'engagement des bénévoles ou les projets participatifs menés chaque année. C'est quelque chose qui s'est construit au fil des décennies et qui dépasse largement les quinze jours du festival. Nous travaillons toute l'année avec des écoles, des associations et des partenaires culturels, et nous développons une saison de concerts dans plusieurs villes de la région.
Jazz à Vienne
Du 25 juin au 11 juillet 2026 à Vienne (38) ; de 0 à 65 € la soirée, packs disponibles à la vente

