Cuivres en Dombes

Beirut, la carte et le souffle

Publié Dimanche 21 juin 2026

Folk baroque / Que reste-t-il des voyages quand les souvenirs s'effacent ? Ce jeudi 2 juillet, à Jazz à Vienne, Beirut poursuit cette question en musique, laissant les anciennes cartes se dissoudre dans un souffle plus rare, plus aérien.

Photo : Beirut © DR

Une image, transmise à la postérité, demeure gravée dans la mémoire de celles et ceux qui ont découvert Beirut un peu par hasard. Paris, 2007. Zach Condon, jeune homme né à Santa Fe une vingtaine d'années plus tôt, échange d'abord quelques mots avec l'équipe de La Blogothèque, avant d'amorcer une brève promenade, accompagné de son accordéoniste, devant la terrasse d'un bar d'Oberkampf. Il rejoint ses musiciens adossés à un mur, petit orchestre de rue composé de cuivres improvisant des percussions sur les encombrantes poubelles parisiennes. Le morceau s'appelle Nantes, joyau serti dans le deuxième album, The flying club cup, mais il ne parle pas vraiment de l'ancienne capitale de la Bretagne : il évoque un amour déjà perdu, porté par une valse ancienne dessinant les contours d'une fête fanée.

Depuis cette séance tournée par Vincent Moon, beaucoup d'eau est passée sous les ponts et il est désormais possible de poser un regard rétrospectif sur le parcours du groupe, laissant émerger un carnet de voyage, rempli de noms de villes, de paysages entrevus, de lieux rêvés ou traversés : Bratislava, Cherbourg, Santa Fe, Gibraltar, East Harlem... Au-delà de la simple cartographie, ce qui compte chez Condon n'est pas le lieu en lui-même, mais ce qui déborde du lieu : l'imagination, l'exil intérieur, la mémoire, la perte. Ses chansons ressemblent à des cartes annotées, où chaque nom fixe une émotion.

Quand la route cède

Avançant d'abord comme une fanfare sentimentale, Beirut livre une musique corporelle, faite pour circuler dans les rues et franchir les frontières, transformant chaque ville en théâtre intime. Même quand elle regarde vers les Balkans ou la Méditerranée, elle semble laisser la géographie au deuxième plan, permettant l'émergence d'un véritable désir du monde.

Avec le temps, le voyage change de régime. The rip tide resserre l'écriture, No no no allège la forme, Gallipoli réchauffe encore le son avant que la route ne se brise. L'arrêt brutal de la tournée de 2019, après l'épuisement physique et vocal de Condon, marque une césure souterraine. Beirut ne peut plus désormais être seulement ce groupe qui avance et défile, portant sa mélancolie vers le public comme une parade : quelque chose se retire et un autre mouvement s'initie. Hadsel, en 2023, naît de cette nécessité. Conçu sur l'île norvégienne qui lui donne son nom, porté par le bourdonnement d'un orgue d'église, l'album transforme le lieu en abri : ici, la ville devient condition de survie, espace de convalescence et les morceaux apparaissent comme des images momentanées et curatives, saisies dans le froid et la tempête.

Vers l'impalpable

Avec le récent A study of losses, la métamorphose se poursuit. Écrit pour le cirque suédois Kompani Giraff, le disque quitte encore davantage la terre ferme, optant pour l'envol. Les cordes suggèrent un mouvement ondoyant, moins marin qu'aérien, plus vent que mer, plus invisible que physique, et la musique prend de ce fait de la hauteur, résistant au risque de la monumentalité : elle s'élève, devient parcellaire, diffuse, atmosphérique. Raréfaction et légèreté indiquent une manière nouvelle d'habiter la perte, qui se distille autant dans les disques que dans l'occurrence désormais plus rare des concerts.

Que reste-t-il, alors, quand les voyages et les souvenirs s'estompent ? Peut-être précisément cela : un souffle, produit au moment où les corps cessent de négocier avec la gravité et s'abandonnent au rêve de l'élévation. Ce jeudi 2 juillet, dans le théâtre antique de l'ancienne cité romaine, on attend avec impatience la manifestation de cette béance fellinienne.

Beirut + Vincent Peirani
Jeudi 2 juillet 2026 à 20h30 au Théâtre antique de Vienne ; de 6 à 65 €

Mots clefs : -