Evasion festival : « On construit un festival à notre échelle »
Festival / Créé en 2016 à Miribel, Evasion festival poursuit son développement à l'approche de sa 9ᵉ édition, attendue fin juin 2026. Le festival propose une programmation électronique mêlant artistes confirmés et scène émergente, dans un format prolongé par différentes expériences sur site. Entretien avec son cofondateur Victor Jobeili.
Photo : Victor Jobeili, cofondateur d'Evasion festival © CD/LePetitBulletin
Le Petit Bulletin : Contrairement à beaucoup dans le secteur de la culture, votre parcours, notamment scolaire, n'était pas orienté vers le secteur culturel.Â
Victor Jobeili : J'ai fait des études en agroalimentaire et j'ai travaillé plusieurs années dans le marketing, notamment dans une PME bio. En parallèle, j'ai toujours été très attiré par la musique électronique, notamment via des membres de ma famille qui tenaient un club à Lyon.
C'est comme ça que j'ai commencé à organiser des événements, puis à faire de la programmation, avant de développer aussi des projets comme l'agence et collectif Everybody trance. Ce qui m'a fait basculer, c'est vraiment ce que produit l'événementiel. Ce sont des moments très particuliers, presque physiques, qu'on ne retrouve pas ailleurs. C'est difficile à expliquer, mais il y a quelque chose de très concret dans le fait de réunir des gens autour de la musique, de créer des situations où des choses aussi fortes se passent.
Lorsque vous lancez Evasion en 2016 à Miribel, le territoire lyonnais compte déjà plusieurs festivals bien installés. Qu'est-ce qui vous manquait à ce moment-là dans ces propositions pour ressentir la nécessité d'en créer un nouveau ?
VJ : Honnêtement, on n'est pas partis d'un manque identifié. C'était plutôt un concours de circonstances. À ce moment-là , plusieurs groupes d'amis organisaient des événements chacun de leur côté, avec des compétences différentes.
Certains avaient accès au site de Miribel, d'autres étaient plus sur la production, la programmation. On s'est retrouvés à croiser ces compétences, et le projet s'est construit comme ça.
Au départ, il y avait quatre entités différentes. Avec le temps, notamment après le Covid, le projet s'est resserré autour d'un noyau dur. Aujourd'hui, on est quatre à piloter : production, billetterie et accès, partenariats, et direction artistique. Mais il faut être honnête, au début, on a grandi de manière assez chaotique. On était jeunes, on manquait d'expérience, et on a voulu aller vite.
Le festival s'est interrompu entre 2020 et 2023. Au moment de relancer la machine, qu'est-ce qui vous est apparu comme le plus difficile à remettre en place ?
VJ : Le Covid a été un moment charnière. Il nous a obligés à nous arrêter, mais surtout à réfléchir. On s'est rendu compte qu'on avait sauté des étapes. On était passés d'un jour à deux jours, on avait ajouté des scènes, on faisait du jour et de la nuit... sans forcément avoir la structure économique derrière pour absorber ça. Et puis, il y a un point qu'on sous-estime souvent dans l'événementiel : la structuration administrative et opérationnelle. On pense que faire un festival, c'est trouver un lieu, programmer des artistes et communiquer. Mais en réalité, ce qui fait tenir un événement, c'est tout le reste. Donc la reprise s'est faite avec cette idée : repartir sur quelque chose de plus maîtrisé.
Quand on regarde les premières éditions, la programmation mélangeait déjà house, techno et formats plus ouverts. Qu'est-ce qui a le plus évolué dans votre ligne artistique depuis 2016 ?
VJ : Au début, on avait aussi cette volonté d'être identifié comme un "gros" festival. Donc on programmait des têtes d'affiche importantes. On a eu des plateaux assez impressionnants, avec des artistes comme Amelie Lens, Kink, Kerri Chandler... mais en réalité, ça ne correspondait pas à notre modèle. Aujourd'hui, on a complètement changé de logique. On s'est dit : on n'a pas les moyens d'aller concurrencer les gros festivals, donc ça ne sert à rien d'essayer de jouer sur leur terrain. On préfère travailler avec des artistes émergents, locaux, ou des profils intermédiaires, et construire des choses dans le temps avec eux. Ça correspond beaucoup plus à ce qu'on est.
Vous indiquez que 43 % de vos recettes proviennent du bar, 8, 5 % des partenaires et 5 % des aides publiques. Si on ramène ces pourcentages à une édition concrète, ça représente combien aujourd'hui ?
VJ : On est sur un budget global entre 500 000 et 600 000 euros. Et sur les aides publiques, on est autour de 25 000 euros via le CNM. On n'a pas d'aide de la Ville de Lyon, ni de la Métropole, ni de la Région. Donc le modèle repose quasiment entièrement sur le festival lui-même. C'est un modèle fragile, mais on l'a construit comme ça. Les subventions, si elles arrivent, serviraient surtout à structurer davantage le projet, pas à le sauver.
Et derrière ce modèle, comment s'organise l'équipe ? Êtes-vous tous bénévoles ?
VJ : Non, on a arrêté ça. Depuis deux ans, les personnes qui sont impliquées à l'année sont rémunérées en freelance. Il y a ensuite des prestataires réguliers, notamment en communication et en administratif. Et sur le festival, très peu de bénévoles sur les postes clés. Par exemple, au bar, on travaille quasiment uniquement avec des salariés. On a testé les deux modèles, et ça n'a rien à voir, ni en qualité de service, ni en chiffre d'affaires. C'est un choix, mais c'est aussi lié à notre dépendance au bar : on ne peut pas se permettre d'avoir un poste aussi stratégique qui repose sur quelque chose d'aléatoire.
Sur cette édition, vous réunissez des artistes comme Mézigue, Pablo Bozzi ou Binary Digit et Fasme. Comment avez-vous construit cette programmation ?
VJ : On raisonne beaucoup en termes de dynamique et de progression dans la journée. On ne programme pas juste des noms, on essaie de construire une expérience. Il y a aussi un travail de fond avec certains artistes. Par exemple, le live entre Binary Digit et Fasme, ça sera la première fois qu'ils joueront ensemble et c'est quelque chose qu'on prépare depuis longtemps.
Et puis il y a un attachement aux artistes avec qui on a créé des liens, parfois personnels. On est encore très connectés à la scène, on sort, on rencontre les gens. Ça change forcément notre manière de programmer.
On remarque une présence de plus en plus importante de la hardtechno. Est-ce que cela correspond à une attente du public ?
VJ : Oui c'est certain. Après le Covid, il y a toute une génération qui s'est formée via les live streams, et beaucoup autour de la techno et souvent la hardtechno. Et à Lyon, il n'y a pas forcément de lieux qui structurent cette culture sur le long terme. Donc ces publics se retrouvent dans des événements. Nous, ce n'était pas notre cœur de public au départ. Donc on a aussi fait ce choix pour aller chercher cette audience-là , notamment via des collaborations comme celle avec le collectif 23:59. Mais l'idée, ce n'est pas de basculer complètement vers ces esthétiques, c'est de créer des passerelles.
Vous dites vouloir vous entourer de partenaires alignés avec votre projet. Comment s'opèrent ces décisions quand certaines marques, d'alcool ou de cigarette électronique par exemple, sont présentes sur le festival ?
VJ : C'est un équilibre qui n'est pas simple. On regarde à la fois la marque et ce qu'elle propose concrètement sur le festival. Par exemple, certaines activations peuvent être intéressantes si elles ne sont pas intrusives et qu'elles apportent quelque chose à l'expérience. Mais il faut être honnête, aujourd'hui, on n'a pas encore la liberté économique de refuser tous les partenariats qui ne seraient pas parfaitement alignés. On en refuse déjà certains, mais c'est un arbitrage permanent entre éthique et réalité économique.
On sent une volonté d'encadrer les pratiques du public sans forcément passer par une logique répressive.Â
VJ : On mise beaucoup sur la médiation. Communication en amont, présence sur site, accompagnement. On croit que les gens se comportent mieux quand ils comprennent le cadre et qu'ils se sentent respectés. La répression pure, ça déplace les problèmes plus que ça ne les règle. Nous, on préfère expliquer, accompagner, créer des conditions où les gens prennent soin d'eux-mêmes et des autres.
Vous avez annoncé vouloir retirer de votre programmation les artistes impliqués dans des enquêtes en cours pour violences sexistes et sexuelles, avec de nouvelles clauses contractuelles.Â
VJ : On a intégré ces questions directement dans nos contrats. Les artistes n'ont pas vraiment leur mot à dire là -dessus, comme nous n'en avons pas sur certaines de leurs exigences. Quand il y a des accusations sérieuses, on préfère ne pas prendre de risque. On n'est pas là pour juger, mais on ne veut pas porter ça sur le festival. On a déjà annulé un artiste pour cette édition. Mais ce sont des décisions complexes. Il y a des cas où l'information est floue, où il s'agit d'appels à témoignages sans éléments concrets. Là , on se retrouve face à des dilemmes : agir, au risque de se tromper, ou attendre, au risque de passer à côté d'un problème réel.
L'arrivée du camping avec une programmation dédiée est une évolution importante. Qu'est-ce qui vous a poussé à introduire ce format ?
VJ : Il y avait plusieurs raisons. D'abord une demande du public, notamment sur les questions de transport et de retour. Ensuite, une réalité : certains restaient déjà sur place de manière informelle. Donc autant encadrer ça. Mais surtout, il y a une dimension plus forte : créer du lien. Le festival, ce n'est pas seulement des concerts, c'est aussi des moments entre les gens.
Le camping permet de prolonger ça, de sortir du rythme "j'arrive / je repars", et de construire une expérience plus continue. La programmation du camping est pensée dans ce sens : accompagner les gens, les faire redescendre, créer un espace plus calme, presque un cocon.
Pour cette édition, quelles sont les pépites que vous conseillez particulièrement ?
VJ : Il y a évidemment le live de Binary Digit et Fasme, parce que c'est une création et que ça fait longtemps qu'on travaille dessus. Sur la plage, il y aura Kirollus, qui fait de la disco soul, avec une énergie assez rare. C'est typiquement le genre de set qui transforme complètement un moment. Camion Bazar aussi, en plein après-midi, ça fonctionne très bien dans ce contexte.
Il y a aussi deux lives lyonnais, Lazerman et Kiss the future, qui sont des projets encore jeunes mais très solides. C'est important pour nous de leur donner de bonnes conditions pour jouer.
Sur la scène techno, Laze et Yenkov, qui ont chacune une identité assez marquée. Après, c'est compliqué de choisir, parce que c'est aussi un line-up de coups de cœur. L'idée, c'est que les gens puissent circuler et tomber sur quelque chose qu'ils n'étaient pas venus chercher.Â
Evasion festival
Du 27 au 28 juin 2026 sur la plage de l'Atol - Grand Parc Miribel Jonage (Vaulx-en-Velin)Â ; de 26 Ã 39 €
