Monteiro Freitas, veilleuse de nôt (nuit)

Publié Samedi 25 avril 2026

Performance / Étrange, jubilatoire, foutraque et pourtant totalement maitrisé, Nôt est un spectacle mémorable de Marlène Monteiro Freitas ; si reconnue par ses pairs qu'elle a ouvert le dernier festival d'Avignon dans la Cour d'honneur. Son adaptation des Mille et une nuits débarque à Lyon. Chance !

Photo : Nôt _ Marlene Monteiro Freitas © Fabian Hammerl

Juillet 2025. Il est 22h, la nuit tombe sur le plus grand théâtre de France, à Avignon dans la Cour d'honneur du Palais des papes où les femmes ont si peu amené de projets en l'espace de 75 ans (elles se comptent sur les doigts d'une main). Marlène Monteiro Freitas n'est pas une débutante. Formée dans la prestigieuse école bruxelloise P.A.R.T.S. fondée par Anne Teresa De Keersmaeker, la quadra a depuis frayé avec d'aussi importants que différents collègues : Boris Charmatz, Tânia Carvalho, Israel Galvan, Trajal Harrell, François Chaignaud et Cécilia Bengolea. À la Biennale de Venise, elle a décroché le Lion d'argent en 2018. Et à Lyon, elle a été invitée à la Biennale de la danse en 2021 (Mal - Embriaguez Divina), puis en 2023 (Guintche). L'année suivante, la Capverdienne crée Canine jaunâtre 3, un groupe azimuté, égaré. Lors de cette expérience, elle rencontre Marie Albert, qu'elle embarque dans ce projet Nôt ("nuit" en créole).

La danseuse est accompagnée de sept autres artistes pour qui la scène n'est pas vraiment délimitée. Ils évoluent bien sûr sur le plateau mais aussi sur son rebord et dans les gradins. Des Mille et une nuits que la chorégraphe a découvert adolescente, il ne reste pas le récit de cet homme qui chaque matin tue celle qu'il a épousée la veille jusqu'à ce que Shéhérazade commence à lui raconter une histoire dont elle repousse systématiquement la fin au lendemain pour repousser sa mort.

Instinct de survie

Mais il y a dans ce travail la violence visuelle (des draps et des vêtements maculés de sang), l'insistance de gestes saccadés, des visages ahuris quand ils ne sont pas cachés sous de magnifiques et gros/grotesques apparats de poupées. Des mots de cet infini texte, il subsiste des grommellements, des borborygmes et des soupirs, des halètements inquiétants (notamment au début de la pièce). Quelque chose ne tourne pas rond. Alors la troupe entonne des chants traditionnels, recrée du lien avec des mouvements de mains, de bras, un ancrage pour faire front au mal et au mal-être. Le bruitage s'en mêle (des tintements de casseroles), les corps, vraiment ou faussement amputés se dézinguent, avant de toujours finir par s'unir pour contrer par exemple le solo d'un des danseurs qui s'aventure dans les travées avec son pot de chambre (vide). Il a fait frémir bien des spectateurs à Avignon sans que l'on comprenne pourquoi. Déambulant derrière et devant des grilles blanches métalliques aussi transparentes qu'enfermantes, coincée par des lits d'hôpitaux plus que conjugaux, la troupe lorgne vers la fanfare, tambourins en mains. Les marionnettes se confondent avec les humains.

S'affranchissant des frontières des disciplines, Marlène Monteiro Freitas ouvre en grand nos écoutilles, puisant également dans les sons et les musiques de Nick Cave and the Bad Seeds (The Mercy seat), Prince (Computer blue), Stravinsky (Les Notes) ou les percussions marocaines des Aissawas de Fès. Elle poursuit ainsi son approche radicale, magnétique et d'une grande beauté de la danse.

Nôt
Du 6 au 7 mai 2026, à la Maison de la danse (Lyon 8e) ; de 17 à 35€

Nôt

Chorégraphie de Marlene Monteiro Freitas, 1h, dès 14 ans. Entre profusion d’histoires et de détails, alliance des contraires et exploration de la figure du mal, la nouvelle création de la chorégraphe cap-verdienne Marlene Monteiro Freitas s'inspire des Mille et Une Nuits pour mettre en scène le duel entre la réalité et le désir, l’amour et la guerre, le grotesque et le sublime ainsi que l’aliénation et la liberté.