Skyfall

ECRANS | C’était à prévoir : avec Sam Mendes aux commandes, ce nouveau James Bond n’est ni efficace, ni personnel, juste élégamment ennuyeux et inutilement cérébral. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 29 octobre 2012

Rappel des faits : avec Casino Royale, la plus ancienne franchise de l'histoire du cinéma tentait un lifting radical, à la fois retour aux origines du héros et volonté de lui offrir une mise à jour réaliste. Globalement salué, notamment à cause de l'implication de Daniel Craig pour camper un James Bond badass et pourtant vulnérable, ce premier volet s'est vu immédiatement entaché par une suite catastrophique, Quantum of Solace, qui courait pathétiquement derrière les Jason Bourne de Paul Greengrass et ne produisait que du récit indigent et de l'action illisible. Le prologue de Skyfall montre que les producteurs ont bien retenu la leçon : sans être révolutionnaire, il offre une scène d'action parfaitement claire et plausible, filmée avec calme et élégance — Roger Deakins, le chef op' des Coen, est à la photo et cela se sent. La conclusion montre une fois de plus un Bond fragile, qu'une balle pourrait bien envoyer ad patres — là encore, beau plan sous-marin qui embraye sur un générique tout de suite plus kitsch, mais c'est la loi du genre.

Débondade

Après, stupeur ! Les faiblesses d'un script vite torché apparaissent, flagrantes : la résurrection de Bond, l'attaque du MI6, puis l'escapade à Shanghai et à Macao conduisent à un surplace esthétisant de près d'une heure dont on ne saisit ni les enjeux, ni l'intérêt. Comme dans Jason Bourne : l'héritage, dont la série Bond semble suivre consciemment ou inconsciemment les traces, Skyfall apparaît alors comme un blockbuster dénué d'action, d'humour ou de tout ce qui s'apparente de près ou de loin à du spectacle. Le comble est atteint lorsqu'à Macao, James Bond drague une James Bond girl incroyablement fade, avant de se battre mollement contre deux gros bras qui se feront bouffer par des alligators numériques bien foireux. Cette reprise mi-ironique, mi-nostalgique de la mythologie 007, filmée à deux à l'heure et éclairée dans de jolis tons ocres et mordorés, donne surtout le sentiment qu'on est face à une version sous sédatif de la période Roger Moore.

On pense que passée cette première heure et avec l'arrivée (enfin !) du méchant campé par un Javier Bardem péroxydé, les choses vont prendre de la consistance. Mais non, car Skyfall se retrouve dans un grand écart impossible entre premier degré pontifiant et deuxième degré grotesque. Bardem donc, ex-agent visiblement queer, édenté et porté sur le hacking vengeur, cabotine dans tous les sens, mais Sam Mendes ne semble pas s'en apercevoir, faisant comme si ce vilain de cartoon était la plus grande menace que le monde ait jamais connue ou un Hannibal Lecte(u)r de Têtu. Quant à Bond, le voilà aux prises avec un passé traumatique, psychanalyse hollywoodienne du héros tellement simpliste qu'elle s'avère contre-productive ; là où Mendes pense donner de la profondeur à la série, il souligne au contraire à quel point elle a un besoin vital de légèreté sous peine d'ennui mortel.

Chute libre

De toute façon, est-ce vraiment ce qu'on lui demande ? Ou plus exactement, va-t-on, à chaque fois qu'un studio cherchera à redynamiser ses franchises les plus lucratives, se farcir le modèle Dark knight-Nolan, plus sombre, plus cérébral, plus long et plus lent ? C'est bien la question qui se pose au sortir de Skyfall, prototype appliqué de cette auteurisation du blockbuster qui est en train de ravager durablement le cinéma d'action américain. Nolan avait pour lui d'être un scénariste brillant, capable de compresser en un récit clair et trépidant un nombre impressionnant d'intrigues et de personnages, tous traités avec soin et attention. Pour Mendes, comme pour Gilroy dans le dernier Bourne, la distance face à ce qui est raconté est tellement visible qu'on a la sensation d'assister à des exercices de style désincarnés, sinon à de pures et simples formules.

Sans vouloir jouer les vieux cons, quand Bryan Singer s'attaquait aux X-Men ou quand Sam Raimi s'emparait de Spider-Man, c'était avec un vrai projet de mise en scène et de réelles thématiques d'auteurs. Au bout des interminables 2h23 de Skyfall, on cherche toujours en quoi le personnage de Bond intéresse Sam Mendes sinon pour, dans un dernier mouvement plus malin que véritablement inspiré, finir de le remettre dans les traces de l'auguste Sean Connery tout en le faisant basculer dans le XXIe siècle. Ce qui revient à dire qu'il faut — encore — attendre la suite. Comme dit le proverbe : la patience a des limites.

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Bond. Rebonds.

007 | Pour se consoler du décalage de la sortie du cinquième et ultime opus de la saga 007 à être interprété par Daniel Craig, Mourir peut attendre — qui porte (...)

Vincent Raymond | Jeudi 5 mars 2020

Bond. Rebonds.

Pour se consoler du décalage de la sortie du cinquième et ultime opus de la saga 007 à être interprété par Daniel Craig, Mourir peut attendre — qui porte si bien son titre et désormais annoncé en novembre pour cause de Covid-19 —, les Pathé Bellecour, Vaise et Carré de Soie proposent une révision générale avec Il était une fois James Bond : Casino Royale (lundi 9 mars à 20h), Quantum of Solace (jeudi 19 mars), Skyfall (jeudi 26 mars) et enfin Spectre (jeudi 2 avril). Rien que pour vos yeux… Il était une fois James Bond Aux Pathé Bellecour, Vaise et Carré de Soie et jusqu'au 2 avril

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La guerre, et ce qui s’ensuivit : "1917"

Le Film de la Semaine | En un plan-séquence (ou presque), Sam Mendes plonge dans les entrailles de la Première Guerre mondiale pour restituer un concentré d’abominations. Éloge d’une démarche sensée fixant barbarie et mort en face, à l’heure où le virtuel tend à minorer les impacts des guerres…

Vincent Raymond | Mardi 14 janvier 2020

La guerre, et ce qui s’ensuivit :

1917, dans les tranchées de France. Deux caporaux britanniques sont dépêchés par un général pour transmettre au-delà des lignes ennemies un ordre d’annulation d’assaut afin d’éviter un piège tendu par les Allemands. Une mission suicide dont l’enjeu est la vie de 1600 hommes… Depuis que le monde est monde, l’Humanité semble avoir pour ambition principale de se faire la guerre — Kubrick ne marque-t-il pas l’éveil de notre espèce à “l’intelligence“ par l’usage d’une arme dans 2001 : l’Odyssée de l’espace ? Et quand elle ne se la fait pas, elle se raconte des histoires de guerre. Ainsi, les premiers grands textes (re)connus comme tels sont-ils des récits épiques tels que L’Iliade et L’Odyssée ayant pour toile de fond le conflit troyen. À la guerre comme à la guerre Si la pulsion belliciste n’a pas quitté les tréfonds des âmes, comme un rapide examen géopolitique mondial permet de le vérifier, la narration littéraire occidentale a quant à elle suivi une inflexion consécutive aux traumatismes hér

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Rien que pour vos oreilles : James Bond à l'Auditorium

Soundtrack | En plus de toute une série de codes et une classe so britsh qui ont traversé les époques, l'identité de la saga James Bond c'est un thème musical créé par Monty (...)

Stéphane Duchêne | Mardi 4 décembre 2018

Rien que pour vos oreilles : James Bond à l'Auditorium

En plus de toute une série de codes et une classe so britsh qui ont traversé les époques, l'identité de la saga James Bond c'est un thème musical créé par Monty Norman largement décliné, là encore à travers les époques, par le grand John Barry. Mais aussi toute une série de morceaux donnant à chaque film de la série sa propre signature musicale, qu'ils soient signés Barry (Goldfinger, Au service secret de sa Majesté, on en passe...), délivrés par des compositeurs en vogue (David Arnold, Michael Kamen) ou par les plus grandes pop stars du moment (Paul McCartney, Bono & The Edge, Jack White, Duran Duran, Adele...). Sur le modèle du spectacle Star Wars proposé il y a deux ans et mis en lumière par la canadienne D.M. Wood, l'Auditorium propose les 6, 7 et 8 décembre, de faire revisiter par l'Orchestre National de Lyon cet univers musical bondien en mode symphonique, sous la direction de Stephen Bell (et toujours dans la lumière de Wood). Cerise sur le gâteau, il est permis de venir déguisé le 6 décembre – mais, c'est bien précisé,

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Ce qui nous liait : "Everybody knows"

¿Quién? | Sous le délicieux présent, transperce le noir passé… Asghar Farhadi retourne ici le vers de Baudelaire dans ce thriller familial à l’heure espagnole, où autour de l’enlèvement d’une enfant se cristallisent mensonges, vengeances, illusions et envies. Un joyau sombre. Ouverture de Cannes 2018, en compétition.

Vincent Raymond | Mercredi 9 mai 2018

Ce qui nous liait :

Comme le mécanisme à retardement d’une machine infernale, une horloge que l’on suppose être celle d’une église égrène patiemment les secondes, jusqu’à l’instant fatidique où, l’heure sonnant, un formidable bourdonnement précipite l’envol d’oiseaux ayant trouvé refuge dans le beffroi. C’est peut dire que l’ouverture d’Everybody knows possède une forte dimension métaphorique ; sa puissance symbolique ne va cesser de s’affirmer. Installée au sommet de l’édifice central du village, façon nez au milieu de la figure, cette cloche est pareille à une vérité connue de tous, et cependant hors des regards. Elle propage sa sonorité dans les airs comme une rumeur impalpable, sans laisser de trace. Battant à toute volée sur une campagne ibérique ensoleillée, telle une subliminale évocation de l’Hemingway période espagnol, cette cloche rappelle enfin de ne « jamais demander pour qui sonne le glas : il sonne pour [soi]. » Pour l’illusion du bonheur et de l’harmonie, également, dans laquelle baignent Laura et ses enfants, qui revient en Espagne pour assister au mariage de sa sœur. Et retrouver sa f

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Los Angeles, 1992 : "Kings"

Historico-urbain | de Deniz Gamze Ergüven (Fr-E-U, 1h32) avec Halle Berry, Daniel Craig, Kaalan Walker…

Vincent Raymond | Mardi 3 avril 2018

Los Angeles, 1992 :

Mère courage, Millie accueille sans compter tous les gamins à la rue. Si la tension est continue entre les forces de l’ordre et les habitants de son quartier de Los Angeles, la tenue du procès des policiers ayant tabassé Rodney King déclenche des émeutes. Et Millie a peur pour ses enfants… Le succès international de Mustang ayant ouvert grandes les frontières à sa réalisatrice, celle-ci a consenti à franchir l’Atlantique… sans pour autant succomber à l’appel des studios : projet personnel porté de longue date, Kings n’aurait sans doute pas correspondu, dans sa forme et son fond, aux critères hollywoodiens. Volontiers hybride avec ses surimpressions visuelles, ses inclusions d’images d’actualités, ses parenthèses lyriques, drolatiques ou abstraites venant éclater le réalisme contextuel, cette chronique chorale d’un quartier populaire rappelle la tension moite et revendicative des Spike Lee ou John Singleton d’antan, autant qu’elle é

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Ego tripes : "Mother !" de Darren Aronofsky

Thriller | Thriller fantastique aux échos polanskiens, cette réflexion sur les affres effroyables de la création est aussi une puissante création réflexive. Et le récit du voyage aux enfers promis à celles et ceux qui gravitent trop près autour d’un·e artiste. Métaphorique et hypnotique.

Vincent Raymond | Mardi 12 septembre 2017

Ego tripes :

Un poète en panne d’écriture vit à l’écart du monde dans la vaste demeure que sa jeune et aimante épouse achève de rafistoler. L’arrivée d’un couple d’inconnus perturbe leur intimité. Mais si la maîtresse de maison est troublée par ces sans-gênes, le poète se montre des plus exaltés… À croire qu’une internationale de cinéastes s’est donné pour mot d’interroger les tourments de l’inspiration littéraire : après Jim Jarmusch (Paterson), Pablo Larraín (Neruda), Mariano Cohn & Gastón Duprat (Citoyen d’honneur), voici que Darren Aronofsky propose sa vision du processus d’écriture. Vision divergée, puisqu’épousant les yeux de la muse plutôt que celle de l’auteur. Mais pas moins douloureuse : afin d’accomplir l’œuvre lui permettant d’être sans cesse adulé par ses lecteurs, le poète va vampiriser son entourage jusqu’aux derniers sangs, avec l’ingratitude égoïste d’un saprophyte. Gore allégorique Si dans Black Swan, l’acte créat

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Quais du Polar : De la suite dans les idées

CONNAITRE | Les diamants ne sont pas seuls à être éternels. Non contentes de survivre à leurs créateurs, les grandes figures du roman policier ou d’espionnage s’offrent même des prolongations en se faisant adopter par de nouveaux parents : de quoi reconsidérer les liens du sang.

Vincent Raymond | Mardi 29 mars 2016

Quais du Polar : De la suite dans les idées

Le sort est injuste pour les auteurs de polars : ils suent sang et whisky pour inventer des personnages originaux, s’esquintent la santé à créer des structures narratives innovantes, des formes stylistiques inédites et/ou des intrigues insensées… Tout ça pour qu’après leur trépas des godelureaux qu’ils ne connaissent en général ni des lèvres, ni des dents, reprennent la boutique d’un clavier enfariné ! Si la pratique semble hérétique dans l’édition francophone, à moins de travailler en famille (l’épouse et les enfants de Jean Bruce lui ont succédé aux commandes de OSS 117 et Patrice Dard a pris la relève de son paternel Frédéric pour la série San-Antonio), elle semble naturelle chez les voisins anglo-saxons, où de Sherlock Holmes à Hercule Poirot récemment (sous la plume de Sophie Hannah), la plupart des détectives de papier bénéficient d’un bonus en librairie. Les lecteurs sont loin de s’en offusquer : d’abord, parce que le cinéma a ouvert la brèche en multipliant adaptations et avatars des héros populaires ; ensuite parce que le culte de l’auteur se révèle moins exacerbé qu’on ne le croit. Cette année, Quais du Polar donn

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007 Spectre

ECRANS | 24e opus de la franchise officielle, "007 Spectre" n’a rien d’une fantomatique copie. À la réalisation comme pour "Skyfall", Sam Mendes poursuit son entreprise subtile de ravalement du mythe, consistant à jouer la continuité tout en reprenant le mâle à la racine…

Vincent Raymond | Mardi 10 novembre 2015

007 Spectre

De tous les serials modernes, James Bond est le seul dont on puisse garantir la survie, quelques péripéties que connaisse le monde. À l’écran depuis 1962, s’il a connu une seule éclipse entre 1989 et 1995, elle n’était même pas liée à la fin de la Guerre froide et n’a eu aucune incidence sur son succès — à peine dût-elle troubler son cocktail martini. Davantage qu’un personnage, 007 est une marque, un label en soi, dont l’aura dépasse celle de tous les interprètes prenant la pose dans son smoking. D’avatars en résurrections, chaque épisode parvient à battre des records techniques, artistiques ou, le plus souvent, économiques. Le dernier en date, Skyfall (2012), ne s’est pas contenté de dépasser le milliard de dollars de recettes au box office ni de glaner (enfin) l’Oscar de la chanson originale grâce à Adele — on pourrait parler là de bénéfices collatéraux. Il s’était surtout distingué par une écriture renouvelée, qui coupait court avec les incertitudes et les bricolages de Casino Royale (2006) et de Quantum of Solace (2008), premières apparitions de Daniel Craig sous le célèbre matricule. Bond. James Rebond

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Cartel

ECRANS | La rencontre entre Cormac McCarthy et le vétéran Ridley Scott produit une hydre à deux têtes pas loin du ratage total, n’était l’absolue sincérité d’un projet qui tourne le dos, pour le meilleur et pour le pire, à toutes les conventions hollywoodiennes. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 12 novembre 2013

Cartel

Il y a sans doute eu maldonne quelque part. Comment un grand studio hollywoodien a-t-il pu laisser Cormac McCarthy, romancier certes adulé mais absolument novice en matière d’écriture cinématographique, signer de sa seule plume ce Cartel, le faire produire par la Fox et réaliser par un Ridley Scott réduit ces dernières années à cloner sans panache ses plus grands succès (Robin des Bois, sous-Gladiator, Prometheus, sous-Alien…) ? Le film est en tout point fidèle à la lettre et à l’esprit de ses œuvres littéraires : omniprésence de la corruption morale, déliquescence d’un monde livré à la sauvagerie et s’enfonçant dans une régression inéluctable vers le chaos, voilà pour l’esprit ; pour la lettre, c’est là que le bât blesse, tant McCarthy se contrefout éperdument des règles élémentaires de la dramaturgie cinématographique. Pas d’expositions des personnages, de longues conversations plutôt virtuoses dans leur façon d’exprimer les choses sans vraiment les nommer, mais qui versen

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À la merveille

ECRANS | L’amour naissant et finissant, la perte et le retour de la foi, la raison d’être au monde face à la beauté de la nature et la montée en puissance de la technique… Terrence Malick, avec son art génial du fragment et de l’évocation poétiques, redescend sur terre et nous bouleverse à nouveau. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 26 février 2013

À la merveille

Les dernières images de Tree of life montraient l’incarnation de la grâce danser sur une plage, outre monde possible pour un fils cherchant à se réconcilier avec lui-même et ses souvenirs. C’était sublime, l’expression d’un artiste génial qui avait longuement mûri un film total, alliant l’intime et la métaphysique dans un même élan vital. Autant dire que Terrence Malick était parti loin, très loin. Comment allait-il revenir au monde, après l’avoir à ce point transcendé ? La première scène d’À la merveille répond de manière fulgurante et inattendue : nous voilà dans un TGV, au plus près d’un couple qui se filme avec un téléphone portable. Malick le magicien devient Malick le malicieux : l’Americana rêvée de Tree of life laisse la place à la France d’aujourd’hui et les plans somptueux d’Emmanuel Lubezki sont remplacés par les pixels rugueux d’une caméra domestique saisissant l’intimité d’un homme et d’une femme en voyage, direction «la merveille» : le Mont Saint-Michel. La voix-off est toujours là, mais dans la langue de Molière — le film parle un mélange de français, d’espagnol, d’italien et d’anglais — et son incipit est là aussi une

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Millénium : les hommes qui n'aimaient pas les femmes

ECRANS | Avec cette version frénétique du best-seller de Stieg Larsson, David Fincher réussit un thriller parfait, trépidant et stylisé, et poursuit son exploration d’un monde en mutation, où la civilisation de l’image numérique se heurte à celle du photogramme et du récit. Critique et retour sur le premier livre consacré à ce cinéaste majeur. Christophe Chabert

Dorotée Aznar | Mercredi 11 janvier 2012

Millénium : les hommes qui n'aimaient pas les femmes

Avant de voir Millénium, il faut d’abord oublier le médiocre (télé)film suédois sorti en 2009, première adaptation du best-seller de Stieg Larsson. Ce n’est pas difficile, tant la mise en scène de David Fincher, impressionnante de fluidité et de rapidité, laisse loin derrière les laborieuses velléités illustratives de Niels Arden Oplev. Mais il faut aussi oublier le livre lui-même, et se comporter comme Fincher et son scénariste Steven Zaillan l’ont fait : doubler le plaisir feuilletonesque créé par une intrigue aux ramifications multiples d’un autre récit, purement cinématographique, qui n’aurait été qu’esquissé par l’auteur entre les lignes de son propre roman. De fait, si on a pu s’interroger un temps sur l’intérêt que Fincher portait à Millénium, et se demander s’il n’allait pas, comme à l’époque de Panic room, s’offrir un exercice de style récréatif avec cette nouvelle version, le générique (comme souvent chez lui) dissipe immédiatement les soupçons : sur une musique hardcore de Trent Reznor, Atticus Ross et Karen O., des corps noirs et liquides comme du p

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Biutiful

ECRANS | Un ex-dealer en phase terminale cherche le salut au milieu de l’enfer social. Au sommet de son cinéma sulpicien et complaisant, Alejandro Gonzalez Iñarritu tombe le masque dans un film désespérant de médiocrité. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 13 octobre 2010

Biutiful

Dans "Biutiful", on ne sait pas qui va le plus mal : le héros Uxbal (Javier Bardem, méritant), ancien dealer dont la femme couche avec son frère, et qui se meurt lentement d’un cancer incurable ? Le monde, qui sous la caméra d’Alejandro Gonzalez Iñarritu ressemble à une sorte d’enfer social où tout est sale, corrompu, gangrené par le désespoir ? Ou le film lui-même, qui se repaît de ces humeurs malades jusqu’à en faire un système de représentation ? Revenu à une pure linéarité, débarrassé des constructions tarabiscotées de son scénariste Guillermo Arriaga, le cinéma d’Iñarritu est ici tout nu : son regard sulpicien et complaisant sur la misère sous toutes ses formes arrive à peine à se planquer derrière de grossiers effets de mise en scène et un déluge de pathos. Mauche Un exemple est frappant : Uxbal possède le pouvoir de parler avec les morts. Cette intrusion du fantastique dans le récit ne débouche sur rien, sinon quelques séquences où le trouble d’Uxbal conduit à une bande-son bourdonnante et une caméra qui tremble comme sous l’effet d’un séisme. À l’autre extrême de cette virtuosité sans enjeu, la scène de l’arrestation d

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Away we go

ECRANS | De Sam Mendes (ÉU, 1h38) avec John Krasinsky, Maya Rudolph…

Christophe Chabert | Mercredi 28 octobre 2009

Away we go

Derrière tout feel good movie, il y a un monstre de cynisme qui sommeille… À peine neuf mois après 'Les Noces rebelles', Sam Mendes signe une nouvelle histoire de couple, contemporaine cette fois et sans star au générique. Un «petit» film donc, qui s’offre un tour de l’Amérique d’aujourd’hui sur les traces de Burt, vendeur d’assurances par téléphone, et Verona, enceinte de six mois. Ils cherchent un endroit où fonder un foyer et rencontrent à chaque étape un couple qui les renvoie à leurs doutes, leurs espoirs, leurs craintes. Cela devrait être charmant, mais c’est compter sans la lourdeur habituelle de Mendes. Quelque part entre le théâtre arty et le roman de gare, il déroule pépère le programme d’'Away we go', balisé dans tous les sens (les cartons d’introduction, les chansons folk en conclusion…) et reposant sur une vision particulièrement binaire de ses personnages : soient ils sont mélancoliques et attachants, soient ils sont cons et détestables. Pour Mendes, c’est une belle occasion de ne pas se poser de questions de cinéma : entre le pathos complice et la mesquinerie rigolarde, aucune place pour la nuance. Feeling good ? Plutôt envie de fuir… CC

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Les Noces rebelles

ECRANS | Cinéma / De Sam Mendes (ÉU, 2h05) avec Leonardo Di Caprio, Kate Winslet, Michael Shannon…

Christophe Chabert | Mardi 13 janvier 2009

Les Noces rebelles

Ben Stiller a décidemment joué un mauvais tour au cinéma américain avec son dévastateur Tonnerre sous les tropiques. En voyant Les Noces rebelles, on pense sans arrêt à Satan’s alley, le faux film dont on voyait la vraie bande-annonce au début : du cinéma à oscars balisé, où clignote sans arrêt dans le coin du cadre «Attention sérieux», où les acteurs tirent en permanence la tronche sur une musique dramatique et dans une lumière chiadée. C’est très beau tout cela, mais aussi terriblement ennuyeux, surtout quand le propos du film, progressiste à souhait, vire constamment au pontifiant. Dans les années 50, un jeune couple veut casser la routine du «papa travaille pendant que maman brique la baraque» en partant pour l’Europe accomplir ses rêves de bohème. Mais le poids des conventions sera plus fort, et Les Noces rebelles tourne à la scène de ménage façon Qui a peur de Virginia Woolf. Théâtrale au possible, la mise en scène de Sam Mendes coule tout dans un béton infernal, à commencer par les deux comédiens principaux, en roue libre de grimaces et d’émotions surjouées. Pénible spectacle, mais qu’on prend l’habitude de voir en début d’année cinémat

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Quantum of Solace

ECRANS | De Marc Forster (ÉU, 1h57) avec Daniel Craig, Matthieu Amalric, Judi Dench…

Christophe Chabert | Mardi 21 octobre 2008

Quantum of Solace

James Bond est de retour… Daniel Craig reprend une nouvelle fois le rôle et le film tente de prolonger le tournant sérieux et réaliste de Casino Royale. Après deux scènes d’action aussi spectaculaires qu’illisibles à l’écran, le récit démarre dans la confusion. L’idée est de mettre Bond, obsédé par une vengeance personnelle, dans une position de solitude absolue, rejeté par ses employeurs et traqué par ses ennemis. Autrement dit : en faire un Jason Bourne… Quantum of Solace prend acte du lifting décisif que Paul Greengrass a fait subir au genre, mais Marc Forster rame pour échapper à la pesanteur des codes James Bond. Le scénario, pourtant co-signé par Paul Haggis (Dans la vallée d’Elah), est à la fois minimaliste et incompréhensible dans ses implications politiques (le gouvernement américain en prend pour son grade, les dictatures sud-américaines aussi, mais le grand méchant est français, joué par un Amalric à l’étroit dans ce type de productions). Gonflé aux hormones (mâles) mais assez creux, parfois ennuyeux, Quantum of Solace est probablement un Bond de transition. Mais de transition vers quoi ? Christophe Chabert

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No country for old men

ECRANS | Avec "No country for old men", les frères Coen réalisent un film rare, à la croisée du cinéma de genre (western, film noir) et du film d'auteur personnel, un concentré de cinéma brillant et intelligent. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 30 janvier 2008

No country for old men

Le désert, la route, des motels et des diners : un paysage américain traditionnel. Des tueurs, un magot, un shérif : des ingrédients empruntant autant au film noir qu'au western. Et un mélange d'humour noir, d'ultra violence et de métaphysique : l'archétype d'un film des frères Coen, tiré d'un roman de Cormac McCarthy. No country for old men pourrait se résumer à cette formule-là, et son commentaire à l'alchimie inexplicable qui s'en dégage. Difficile par exemple d'expliquer pourquoi les fusillades qui constituent le cœur du film sont si grisantes : une certaine perfection dans le traitement de l'espace, du temps et du son fait que l'on se sent immédiatement impliqué dans le suspense dément qui s'y instaure. Pareil pour la qualité du dialogue, point fort des frangins depuis un bail, mais atteignant ici un degré de maîtrise tel qu'il permet de rendre inoubliables les répliques laconiques du tueur implacable (Javier Bardem) comme le magnifique monologue final de Tommy Lee Jones. En cela, No country for old men est un film touché par la grâce. La musique du hasard Cependant, ce film impressionnant de maîtrise est aussi un film sur... le hasard. L

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