Sens interdits, jour 5 : Petit théâtre des opérations

SCENES | Théâtre / Une guerre personnelle (Russie). Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mercredi 26 octobre 2011

Depuis 25 ans, Tatiana Frolova fait du théâtre au bout de la Russie, pour ne pas dire au bout du monde, à Komsomolsk-sur-Amour, du côté de Vladivostok, à dix heures d'avion des Moscovites qui la dirigent. La résistance, sous-titre du festival, n'est pas un vain mot pour cette metteur en scène au visage de jeune fille et qui pourtant affiche 50 ans au compteur. Née sous Khrouchtchev, elle a connu les affres du communisme («ces gens-là ont anéanti le pays et la culture, ils ont transformé les russes en esclaves» disait-elle samedi dernier lors d'une discussion avec les Tunisiens Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi). Pourtant, elle s'apprête à faire ce qu'elle n'aurait jamais imaginé auparavant : voter pour eux — les communistes — aux prochaines élections en 2012 car «c'est un acte d'opposition à l'élite de Poutine» qu'elle pourfend.
L'écrivain Edouard Limonov n'est donc pas seul dans ce combat-là ! Le temps des loups Au tableau des récriminations contre ces oligarques figure inévitablement le conflit en Tchétchénie qui, comme toutes les guerres, n'a ni justification ni sens. Frolova a trouvé le jeune auteur Arkadi Babtchenko pour la raconter. Ce journaliste de la Novoïa gazeta s'est incorporé parmi les militaires et en a ramené des témoignages qui ont ému la Russie. Il était à Grozny en 1995 quand «chaque minute était une menace de mort» et il détaille à quel point la guerre s'est infiltrée par tous les pores dans la peau de ceux qui la vivent, jusqu'à parfois même l'aimer car elle a été leur jeunesse et qu'ils n'ont rien connu d'autre. La guerre fait vieillir en accéléré et, quand elle ne tue pas, elle laisse «les yeux vides et l'âme cautérisée», écrit-il. Pour donner un aperçu précis et concret de ce qu'est la guerre, il décrit ce que c'est que de recevoir une balle dans le corps : «tu cries, tu hurles, tu as mal». «Tu as froid» ajoute-t-il comme si c'était encore pire. Et l'impact de la balle dans ce corps s'amplifie jusqu'à atteindre la taille d'un ballon de basket. Grozny's video De cette matière à vif, Tatiana Frolova a fait un véritable théâtre des opérations en utilisant la vidéo. Elle alterne la proximité avec le récit (des témoignages de comédiens-soldats filmés en gros plan qui constituent la partie la plus déchirante de la pièce) et la distance (avec un jeu de marionnettes miniatures, des tanks et des soldats découpés sur des photos et maniés par la comédienne, le tout retransmis en gros plan sur écran). Ce perpétuel zoom et dézoom, ce permanent mélange entre récit brut et reconstitution des combats de façon presqu'enfantine est une manière de rendre supportable ce qui est dit sans pourtant jamais minimiser l'horreur qui s'est déroulée sur ces terres tchétchènes.

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Sens interdits, jour 6 : Ceci est (aussi) du théâtre

SCENES | Théâtre / Ceci est mon père (Pays-Bas). Nadja Pobel

Nadja Pobel | Jeudi 27 octobre 2011

Sens interdits, jour 6 : Ceci est (aussi) du théâtre

Ça commence comme un spectacle potache entre un père et son fils façon stand-up familial. La biographie du père est distribuée aux spectateurs. À nous d’interroger ce sexagénaire soixante-huitard sur sa vie et ses différences avec son rejeton. La salle, restée dans la lumière, joue volontiers le jeu mais au bout d’une vingtaine de minutes, le procédé tourne un peu en rond. Pourtant, dès l’entame de sa performance, le père d’Ilay den Boer précise que le fils est juif contrairement à lui : «on est juif par la mère car le père peut être n’importe qui, un ami, un voisin, Dominique Strauss-Kahn». Quand la blague a assez duré, Ilay den Boer retourne son récit car sa judéité est la raison d’être de Ceci est mon père. Footballeur professionnel prometteur, ce fan du Feyenoord a été raillé dans les vestiaires par ses camarades qui remarquent sa circoncision. Une série de violentes agressions vont suivre le menant à totalement changer de vie (abandonner le foot pour le théâtre et s’investir pleinement, trop selon son père, dans la lutte contre l’antisémitisme).  Do you speak jewish ?

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Sens interdits, jour 4 : Quand les repères s’effacent

SCENES | Théâtre / Ňi pu tremen (Chili). Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 25 octobre 2011

Sens interdits, jour 4 : Quand les repères s’effacent

On s’était dit avant d’entamer ce marathon théâtral qu’on ne verrait les spectacles qu’avec un œil critique, que l’estampillage "venus d’ailleurs" n’empiéterait pas sur notre jugement. Que quel que soit le pays d’origine de la création proposée et les difficultés avec lesquelles elle s’est bâtie, cela ne supplanterait pas sa qualité intrinsèque théâtrale. Et voilà que tout fout le camp. Avec Ňi pu tremen (au TNG jusqu’à mercredi), il n’est plus possible d’appliquer une traditionnelle grille analytique. Rien ne tient et pourtant les onze femmes sur scène face à nous émeuvent. Toutes ridées, elles convoquent leurs souvenirs de jeunesse qu’elles ont longtemps tus, dans la république de Pinochet notamment. Elles sont mapuche, minoritaire communauté chilienne souvent méprisée. Mais la toile de fond historique n’est pas dessinée. Elles font juste remonter à la surface leur vie de femme et de mère tout en travaillant la laine ou buvant du maté. Les témoignages s’égrènent, elles s’accompagnent mutuellement par de la musique et s’habillent les unes les autres de leurs costumes traditionnels. C’est simple et délicat. Et il est impossible

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Sens interdits, jour 3 : Ici on rase les barbes

SCENES | Ce jour-là (Afghanistan). Nadja Pobel

Nadja Pobel | Lundi 24 octobre 2011

Sens interdits, jour 3 : Ici on rase les barbes

Le voilà le grand spectacle que l’on attendait ! Ce jour-là est un festival a lui tout seul parce qu’il est incroyablement vivant alors qu’il nous plonge au cœur de l’Afghanistan de 1995 à aujourd’hui. Il y a là du drame, des rires, une capacité à inventer des lieux d’actions infinis et des acteurs qui se plient à ce rythme soutenu, se métamorphosent en talibans, en soldats US — à peine plus fréquentables que les premiers, et surtout en simples afghans qui regardent passer les bombes quand elles ne les anéantissent pas. Théâtre du Soleil Avant de découvrir le travail fait avec les Cambodgiens sur "L’Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge" (de mercredi à vendredi prochains), il était donné à voir ce dimanche soir aux Célestins une autre co-production du Théâtre du Soleil avec des acteurs en herbe, issus d’un pays où le théâtre est un luxe quand manger, se loger, s’habiller est déjà une sinécure : la troupe AFTAAB. Ariane Mnouchkine est allé donner des cours de théâtre en 2005 en Afghanistan. En résulte ce groupe du théâtre AFTAAB qui a bien grandit en six ans. Ils ont déjà quelques créations à leu

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Sens interdits, jour 2 : Une rigoureuse rigueur

SCENES | Conférence sur la résistance et le théâtre. Comida Alemana (Chili). Vérité de soldat (France-Mali). Nadja Pobel

Nadja Pobel | Dimanche 23 octobre 2011

Sens interdits, jour 2 : Une rigoureuse rigueur

Avant de filer voter en Tunisie ce dimanche, Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi, créateurs de "Yahia Yaïch Amnesia", se sont arrêtés aux Célestins pour discuter avec le public sur le thème «théâtre et résistance». Où l’on a pu entendre des paroles justes qui glacent le sang. Ils ont subi la censure sous Ben Ali, bien sûr (parfois de manière totalement ridicule : il ne fallait pas placer le mot Internet dans ce spectacle "Amnesia" car le chef d’Etat était un adepte de la toile et c’était donc l’évoquer indirectement !), mais la censure la plus grande vient probablement du public que des décennies de dictature ont crétinisé : «Rendez-vous compte, le public n’a par exemple connu qu’une chaîne de télévisions, celle du parti unique depuis 56 ans !» précise Fadhel Jaïbi. Puis il y a l’auto-censure. Comme d’autres artistes, ils ont dû composer avec les interdits sans se renier pour ne pas être empêché de jouer. Mais cette censure n’est pas tombée comme par magie le 14 janvier dernier. «Je ne suis jamais senti autant traqué et menacé dans ma chair que depuis la chute du régime. Les forces contre-révolutionnaires sont en marche messieurs, dames» dit-il gravement précisant qu

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Sens Interdits 2011 – Jour 1 : Boomerang

SCENES | Yahia Yaïch Amnesia (Tunisie)

Nadja Pobel | Samedi 22 octobre 2011

Sens Interdits 2011 – Jour 1 : Boomerang

Il y a décidément quelque chose qui sonne juste dans ce festival Sens interdits. Quelques minutes avant de déclarer ouverte cette semaine de festivités, Patrick Penot, son directeur, monte sur scène pour rappeler à quel point il est utile d’être curieux pour devenir plus tolérant, nous souhaitant ensuite bonne promenade (dans cette programmation) et bon voyage. CARAMBOLAGE Première escale : la Tunisie qui s’apprête à voter librement dimanche. Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi, auteur et metteur en scène de Yahia Yaïch Amnesia présentent leur spectacle deux soirs ; dimanche matin, ils prendront à l’aube un car pour rejoindre l’aéroport de Marseille et filer voter. Enfin ! Pour l’heure, ils nous demandent d’imaginer l’avant Ben Ali, période dans laquelle ils ont composé cet "Amnesia" qui semble étrangement prémonitoire. Un ministre influent vient d’être limogé et le peuple, fou de joie, exprime son bonheur dans la rue. Toute ressemblance avec un fait ayant existé n’est bien sûr que pure coïncidence. Car le spectacle a été créé à Tunis en mai 2010 ! Comme le disait encore Patrick Penot en entame de festival, «le théâtre parfois de

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Mode d’emploi

SCENES | Le festival Sens interdits se déroule dans divers théâtres de Lyon. Hormis les Célestins, les spectacles sont accueillis au TNG, aux Ateliers, à l’Élysée, aux (...)

Nadja Pobel | Vendredi 14 octobre 2011

Mode d’emploi

Le festival Sens interdits se déroule dans divers théâtres de Lyon. Hormis les Célestins, les spectacles sont accueillis au TNG, aux Ateliers, à l’Élysée, aux Subsistances, à la Croix-Rousse et au Point du Jour. Les tarifs oscillent entre 5€ (tarif jeune en 4e série dans la grande salle des Célestins) et 26€ (1ère série) Renseignements : 04 72 77 40 00 de 13h à 18h45.

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Halte là

SCENES | Dans quelques jours, le 23 octobre, les Tunisiens voteront pour trouver un successeur à Ben Ali qu’ils ont courageusement chassé le 14 janvier dernier. (...)

Nadja Pobel | Jeudi 13 octobre 2011

Halte là

Dans quelques jours, le 23 octobre, les Tunisiens voteront pour trouver un successeur à Ben Ali qu’ils ont courageusement chassé le 14 janvier dernier. Rien ne dit que l’avenir sera rose, le parti islamiste Ennahda étant largement favori, mais l’histoire est en marche. Parmi les électeurs de dimanche figureront Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi, metteur en scène, auteur et acteur de Yahia Yaïch Amnesia (l’histoire d’un ministre très influent qui apprend son limogeage à la télé !) présenté en ouverture du festival Sens interdit, les 21 et 22 octobre. Son directeur Patrick Penot ne pouvait rêver plus beau carambolage d’actualité pour l’entame de cette manifestation qu’il place sous le signe «d’un théâtre de l’urgence, un théâtre profondément politique qui dit le monde». Car l’art n’est pas déconnecté de l’espace dans lequel il s’invente. La preuve en est faite quand le théâtre évoque la guerre de Tchétchénie (Une Guerre personnelle au Point du Jour) ou le coup d’état au Mali en 1968 (Vérité de soldat à la Croix-Rousse). Il est parfois question de récits plus «quotidiens» dans des pays bien peu tranquilles : la compagnie Aftaab relate l’Afghanistan d’aujourd’hui (Ce jour-là aux Célesti

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Soleil khmer

SCENES | Théâtre / En clôture de leur appétissant festival Sens interdits dédié au théâtre d’ailleurs, les Célestins accueillent une troupe de Cambodgiens qui nous entraînent dans la douloureuse histoire récente de leur pays à travers leur Roi Norodom Sihanouk. Récit de ce projet fou et détour par les répétitions à Vincennes. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Jeudi 13 octobre 2011

Soleil khmer

Il s’agit d’une fable théâtrale comme seule la Cartoucherie sait en produire ; sauf que sans l’implication des Célestins (co-producteurs et producteurs délégués), l’épilogue ne serait pas le même. La pièce qui sera présentée en première mondiale les 26, 27 et 28 octobre prochains à Lyon et au titre à rallonge — L’Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge — est un miracle que Patrick Penot, directeur et instigateur du festival Sens interdits, a ardemment désiré. Ce spectacle avait pourtant déjà eu une première vie. Flashback. Vincennes, 1985 En 1985, Ariane Mnouchkine et son Théâtre du Soleil créent cette pièce écrite par la collaboratrice fidèle de la troupe, Hélène Cixous, dix ans seulement après l’arrivée des Khmers Rouges dans Phnom Penh. Comme souvent à la Cartoucherie de Vincennes, le projet est démesuré. Cixous a écrit deux textes, deux «périodes» selon la terminologie de l’auteur, de cinq actes chacune. Au bout du compte : neuf heures de théâtre qui relatent l’histoire cambodgienne de 1955 (Le Roi Sihanouk cède le trône à son père) à 1979 (les Viêtnamiens font tomber le Kampuchea Démocratique

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D’autres vies que la nôtre

SCENES | Avec la deuxième édition du festival Sens interdit à l’automne, Patrick Penot, directeur artistique, et par ailleurs co-directeur des Célestins, fait une promesse : réaffirmer l’essence politique du théâtre. Décryptage du contenu de cette programmation aussi alléchante que nécessaire. NP

Nadja Pobel | Vendredi 2 septembre 2011

D’autres vies que la nôtre

En 2009, Patrick Penot avait porté ce projet un peu fou de proposer du théâtre d’ailleurs. Cinq pays étaient alors invités dans dix salles de l’agglomération. La thématique casse-gueule «Identités, mémoires et résistances» n’a pas effrayé le public qui est venu en masse. Il est donc possible d’être exigeant et de répondre aux attentes des spectateurs dans un même élan. En deux ans, c’est un euphémisme de dire que la scène politique française a passé à la broyeuse ces concepts forts en les offrant en pâture au populisme via, par exemple, un vrai-faux débat sur l’identité nationale. Patrick Penot a donc gardé la même thématique et convié onze spectacles venus de dix nations de tous les continents (à l’exception de l’Océanie) joués en douze langues (du dari au mapuche, du khmer au bambara en passant par les plus usités arabe, russe, anglais, néerlandais, allemand, polonais ou espagnol). Mais au-delà des chiffres, ce festival est surtout une cage de résonance aux cris venus de différents endroits du globe à commencer par la Tunisie pré-révolution. Ailleurs, c’est iciQuelques mois avant le renversement du despote Ben Ali le 14 janvier dernier, Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi c

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Une Biennale Politique

SCENES | Propos / 'Sens Interdits', une nouvelle Biennale de Théâtre, se déroulera à Lyon du 17 au 26 septembre. Organisé par le Théâtre des Célestins, ce festival se donne pour objectif d’explorer les «mémoires, les identités et les résistances» au cœur du continent européen. Propos recueillis lors de la présentation de l’événement par DA

Dorotée Aznar | Jeudi 3 septembre 2009

Une Biennale Politique

Avant d’explorer plus avant la programmation de 'Sens Interdits' qui se déroulera du 17 au 26 septembre dans diverses salles de spectacles de Lyon, voici comment les principaux organisateurs et soutiens de l’événement définissent ce festival de théâtre engagé mettant en scène des artistes polonais, croates, russes, turcs et afghans. Patrick Penot, codirecteur des Célestins «Nous n’avons pas voulu faire une énième copie d’un festival de théâtre généraliste. Nous observons le monde et il nous semble que le théâtre, arme artisanale et fragile, est un moyen adéquat pour évoquer des problématiques essentielles pour les jeunes générations : la mémoire, l’identité et la résistance. /…/ Avec 'Sens Interdits', nous voulons montrer sans jugement, sans idéologie et sans censure». Claudia Stavisky, codirectrice des Célestins «Nous avons souhaité montrer une diversité artistique la plus large possible. Ce qui nous guide, c’est le sens, dans un monde où les doutes, les ruptures et le danger ont pris une place essentielle… Il faut comprendre les forces qui interagissent pour construire le vivre ensemble. 'Sens Interdits' est un acte militant, militant pour la libre circulation des artistes et

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