Très bien, merci

Critique / Dans certains spots de prévention domestique, on entend ce slogan : “Il suffit d’un geste pour que votre vie bascule...”. Cette phrase revient en mémoire à la vision de Très bien, merci, impressionnante comédie noire et inquiète d’Emmanuelle Cuau. La vie d’Alex (Gilbert Melki, juste génial) bascule parce qu’il a eu le malheur de ne pas passer son chemin un soir en rentrant chez lui, préférant assister impassible à un contrôle de police à l’encontre d’un couple de jeunes gens. Ensuite : garde à vue, demande d’explications, internement psychiatrique, perte de son emploi... La machine étatique emporte un quidam dans sa logique aveugle : s’il est là (en prison, puis à l’hôpital), c’est forcément parce qu’il a fait quelque chose. Mais quoi, personne n’en sait rien ! Évidemment, Très bien, merci peut se lire comme une version libre et contemporaine du Procès de Kafka ; mais Cuau ajoute à l’effrayante descente aux enfers bureaucratiques d’Alex un prologue et un épilogue qui viennent élargir ce qui aurait pu n’être qu’un bilan à charge des dérives politiques, récentes ou plus anciennes. Car tout aurait pu basculer plus tôt : quand ce comptable stressé avait essayé de tenir mollement tête à son patron ou quand, scène d’ouverture, il avait allumé un peu trop tôt sa cigarette dans le métro. Et tout pourrait rebasculer ensuite : dans sa tentative dérisoire de revenir dans un jeu social dont il n’a plus envie d’approuver les codes, conscient d’un coup de l’absurdité du monde. Alex n’a pourtant pas le faciès à ce qu’on commette un délit envers lui : ni jeune, ni basané, ni pauvre, ni révolté ! Malgré tout, ce cadre ordinaire devient un caillou dans la chaussure d’un quotidien normatif. Ce que le film interroge ainsi, c’est l’espace de liberté qui est imparti à l’individu dans la société française d’aujourd’hui. Ce que l’on peut dire et faire et ce qui nous est refusé, jusqu’à ce qu’on l’intériorise comme une contrainte nécessaire, normale. Société du contrôle arrivée à son terme où c’est l’homme qui se contrôle tout seul, censure ses actes et ses paroles, s’enfonce dans la trouille et la parano. Pascale Ferran, à la sortie de Lady Chatterley, citait cette phrase de Gilles Deleuze : «Le système nous veut triste et peureux». Très bien, merci est la plus parfaite illustration de ce commentaire terriblement actuel ! CCTrès bien, mercid’Emmanuelle Cuau (Fr, 1h40) avec Gilbert Melki, Sandrine Kiberlain...

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