Arrêt sur images

Les années 80 version kitsch : c’est ce que propose le Magasin pour le deuxième volet de son exploration consacrée à cette décennie foisonnante. Si on reste un peu sceptiques sur la lisibilité de l’exposition, certaines œuvres présentées restent néanmoins très percutantes. Aurélien Martinez

Après Espèces d’espace qui s’intéressait aux différentes interactions entre les sphères privée et publique, Images et (re)présentations se propose de mettre en exergue la vision des artistes sur le rôle des images dans le processus d’effacement progressif entre les deux sphères précitées. Les années 80 consacreront ainsi le règne de ces images, que ce soit dans la publicité, le cinéma, la mode, le graphisme, la presse, la bande-dessinée… Les artistes de l’époque n’y sont forcément pas restés insensibles, s’emparant de ces supports parfois anodins, abscons ou artistiquement nuls pour les détourner, les retravailler, les déformer, et ainsi offrir une vision très critique du monde qui les entoure. Ce foisonnement créatif est très bien restitué au cours de cette exposition d’une grande richesse, qui malheureusement devient rapidement illisible du fait de la profusion d’œuvres et d’un choix de présentation parfois hasardeux (on ne voit pas toujours le pourquoi du comment de chaque salle). Néanmoins, exposées ici et là, certaines pièces à elles seules méritent que l’on s’y penche un moment.

Sauvons l’art

Qualifié d’artiste appropriationniste (une mouvance apparue à New York au début des années 80), l’Américain Mike Bildo résume bien l’esprit qui régnait durant cette décennie : une certaine libération vis-à-vis des figures tutélaires passées, et une réappropriation des codes esthétiques en vigueur. Il soulève ainsi la question de l’image et de ses représentations en réalisant des copies de tableaux de référence, et en utilisant la négative pour les nommer. Le Magasin en présente deux, Not Pollock et Not Warhol. Dans le second cas, l’effet recherché est parfaitement atteint, Bidlo s’attaquant à l’une des œuvres de Warhol connue de tous : sa Marilyn. Il replace ainsi – non sans une certaine insolence – ces tableaux dans le contexte d’une époque marchande férue de sacralisation, ou finalement qu’une élite restreinte ne bénéficie de cet art. Avec Bidlo, plus que la production artistique en elle-même, c’est donc le processus de création qui intrigue, et ses questionnements sous-jacents. L’Américain Peter Nagy est lui aussi dans la critique d’une certaine perversion de l’art, mais par les médias. Avec sa pièce Entertainment erases history (le divertissement efface l’histoire), il réalise une grande fresque sur l’histoire de l’art, en remplaçant à chaque période les images d’œuvres par la technologie qui produit le média émergent à ce moment-là (le téléphone, la télévision...) : à la sacro-sainte idée d’histoire de l’art se substituerait selon l’artiste un monde de l’immédiateté symbolisé par l’apparition constante de nouvelles technologies. Pour illustrer cette idée, le Magasin a ainsi mis face à l’œuvre de Nagy celle de Steven Parrino représentant un poste de télévision dont l’écran est masqué par un carton noir. Tout est dit.

American dream

La décennie 80 est aussi celle du partage du monde en deux blocs : celui de l’Ouest, monstre informe dévolu à la consommation sans retenue, et celui de l’Est, respectant l’être humain et promulguant des valeurs saines de partage et d'harmonie. Du moins c’est ce que l’on disait à l’artiste praguois Milan Kunc, qui y vit là une supercherie. Dans son tableau Nomenklatura (photo), empli d’un esthétisme pop très occidental, il représente l’intérieur cossu d’une famille de l’époque, avec chien, fleurs et aspirateur. Sauf que derrière cette image que l’on pourrait croire venue des États-Unis se cache (façon de parler, car cela saute plutôt aux yeux) les symboles communistes par excellence de la faucille et du marteau, servant de mobilier. Façon de dire, à un moment où chaque bloc utilise les images pour vanter ses mérites, que la société soviétique n’est finalement pas si différente dans ses valeurs que celle qu’elle décrie avec tant d’ardeur. Et c’est justement cette uniformisation des modes de vie vantant la consommation à outrance que l’artiste semble vouloir dénoncer avec Angel of Death, son autre tableau présenté dans l’exposition : ici, la mort tient dans sa main l’image d’un soi-disant bonheur parfait (une belle maison, une belle voiture, un beau jardin).

Le roi danse

Mais la partie de l’exposition la plus réussie sur toutes ces questions relatives aux images est l’espace central. Plusieurs œuvres d’artistes ont été convoquées et agencées de manière assez pertinente (notamment en ayant recours à la projection d’images sur les murs). Sans tomber dans la liste exhaustive qui gâcherait le plaisir des visiteurs, sachez que l’on trouve une œuvre de Dan Graham sur le cinéma, ou encore une sculpture collective très kitsch intitulée Louis XIV danse, du nom du monarque qui a le mieux symbolisé la notion de superposition entre espace privé et publique, notamment grâce à toute une iconographie savamment étudiée. Parler des années 80 en revenant 300 ans en arrière, il fallait y penser.

IMAGES & (RE)PRÉSENTATIONS
Jusqu’au 6 septembre, au Magasin

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