Animal Kingdom

Regard trouble d’un “innocent“ sur sa famille de criminels, Animal Kingdom, première réalisation de l’australien David Michôd, frappe l’inconscient du spectateur en le sortant de ses habitudes. Attention, grand film. François Cau

Un ado de 17 ans, Josh, regarde un jeu télévisé quelconque, sa mère dans les vapes à côté de lui sur le canapé. Les pompiers débarquent, tentent de la réanimer ; Josh continue à suivre l’émission. Apparemment, la routine ; sauf que cette fois-ci, la junkie trépasse. Toujours aussi impassible, l’ado appelle sa grand-mère pour lui annoncer la nouvelle et lui demander de l’héberger. Et Josh de rallier cette famille dont sa mère l’avait préservé : la fratrie de ses oncles criminels, chaperonnée avec une bienveillance équivoque par une effrayante matriarche (l’incroyable Jacki Weaver). Comme le montre cette introduction déstabilisante, le personnage auquel le spectateur est censé s’identifier est une surface plane, un miroir vide d’émotions, dont le jeu tout en réserve de l’étonnant James Frecheville traduit à merveille la retenue. Une carapace naturelle contre un vécu qu’on devine chaotique, et que la suite des événements ne va pas apaiser. Ce retrait assumé de notre principal repère, plongé au beau milieu de figures infiniment plus charismatiques, pourrait plomber le récit : il en deviendra au contraire la véritable raison d’être.

Lions et agneaux

Bien qu’il soit le fruit de neuf ans de réflexion et d’enquête sur le milieu de la pègre de Melbourne, Animal Kingdom est avant tout un film de genre audacieux dans le traitement de ses personnages, et un objet cinématographique dont chaque effet de mise en scène est dûment pesé en fonction de son utilité narrative. David Michôd s’est nourri de ses observations pour asseoir l’évidence de son contexte, et ainsi mieux se concentrer sur l’articulation intime de sa famille de fiction, l’engrenage implacable qui va amener Josh à se construire pour finalement en revenir au premier instinct : la survie. Cette métaphore animalière qui donne son titre au film, David Michôd l’entame dès son générique, un montage entre une gravure représentant une famille de fauves et des images de caméra de surveillance captant un braquage. Comme le rappellera l’inspecteur Leckie, flic rassurant et personnage le plus humain du film, Josh est rentré dans une fosse aux lions. L’ado taiseux, effacé, à la personnalité impossible à cerner, a rejoint une meute en plein affrontement larvé avec les forces de l’ordre. Mais pour compliquer le tout, les mœurs en vigueur dans le nouveau foyer de Josh (la grand-mère embrasse ses garçons sur les lèvres, sourit en les voyant prendre de la cocaïne) sont mises en balance avec les attentions paternalistes dont le garçon est soudainement l’objet, et les policiers vont s’avérer aussi violents, paranos et parfois couards que les criminels qu’ils traquent.

Nature humaine

C’est là toute la force de la dialectique à l’œuvre dans Animal Kingdom : cette façon de montrer une réalité brutale sans porter de jugement sur qui que ce soit, ou sans se contenter de renvoyer les protagonistes dos à dos. Pour instinctives et primales que soient leur façon de réagir, leur sort suscite invariablement une empathie savamment ambiguë grâce au sens de la dramatisation de David Michôd – même la grand-mère, de plus en plus terrifiante dès qu’il s’agit de protéger ses petits, dévoilera des moments de faiblesse. Blindé derrière son mutisme et son visage inexpressif, Josh finira par craquer et laisser parler ses émotions lors d’une séquence décisive. Traqué, en sécurité nulle part, il va devoir se prendre en main, rivaliser de ruse, et finalement, devenir un prédateur, au moment même où son humanité se révèle. Non content d’être un polar saisissant, dont la réalisation et les rebondissements scénaristiques ménagent leur lot d’émotions complexes, Animal Kingdom se joue des figures imposées en chamboulant les cartes, nous parle de la nature humaine en opérant l’équilibre parfait entre cinéma de genre et cinéma d’auteur. Une énorme surprise, qui vous reste en tête sans aller dans une quelconque esbroufe.

Animal Kingdom
De David Michôd (Aus, 1h52) avec James Frecheville, Jacki Weaver…

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