Dominique A : « Les chansons phagocytent ma vie »

Dominique A

La Belle Électrique

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Concert / À l'occasion de ses cinquante ans, Dominique Ané dit A n'a pas fait les choses à moitié avec deux albums explorant deux versants de sa palette esthétique et un livre qui retrace sa vie et son parcours en chansons. L'occasion, au moment de sa venue jeudi 21 mars à la Belle électrique, de faire le point sur une riche carrière.

Vous avez fêté vos 50 ans en octobre dernier. 2018 a ainsi été une année particulièrement riche pour vous avec deux albums, Toute latitude au printemps et La Fragilité cet automne, deux tournées et un livre, Ma vie en morceaux. Y avait-il de votre part une manière de marquer cette année d'une pierre blanche, de dresser une sorte de bilan ?

Dominique A : De marquer le coup oui, de faire en sorte d'en finir avec un cycle, certaines façons de faire, un certain rythme : un disque tous les trois ans, une tournée dans la foulée. Mais un bilan, non !

Ça, on me le sort à chaque album et j'en ai un peu marre (rires). De toute façon, un disque marque toujours quelque chose de l'ordre du check-up créatif. Moi, ce sont les retours des gens qui me renseignent sur mon degré de pertinence par rapport à tel ou tel projet.

Vous avez donc publié Ma vie en morceaux dans lequel vous revenez sur votre carrière et votre vie à travers certaines de vos chansons. Comment l’idée vous est-elle venue ?

Jusqu'à présent, j'avais sorti des livres de littérature chez Stock : Y Revenir peu après la sortie de Vers les lueurs (2012) et Regarder l'Océan simultanément à Eléor (2015). Comme je voulais continuer à écrire de manière plus légère autour de la musique, nous avons eu l'idée avec ma manageuse d'un bouquin iconographique avec des paroles de chansons et quelques textes additionnels sur le pourquoi du comment et quelques anecdotes. Flammarion a répondu favorablement à cette proposition en voulant surtout développer l'aspect écriture.

Je me suis pris au jeu et j'ai trouvé de plus en plus intéressant d'évoquer le rapport que j'entretiens avec les chansons, de quelle manière elles phagocytent ma vie, au-delà de mon parcours artistique. Ma mémoire est assez friable mais la majorité de mes synapses est accaparée par mes chansons, ce qui s'y rattache, à telle ou telle période. C'est autant un livre sur la création de chansons que sur une forme d'obsession.

Lors d'un précédent entretien en 2015, vous évoquiez la retenue que vous aviez par rapport à l'acte d'écriture s'agissant de livres, ce dont vous parlez d'ailleurs dans Ma vie en morceaux. N'avez-vous pas, avec ce livre, écrit l'autobiographie que jusqu'ici vous n'aviez qu'esquissée ?

Je ne sais pas, c'est un livre qui est assez différent, même si le matériau de base, c'est toujours moi parce que je ne sais pas écrire sur autre chose quand j'écris en prose, n'ayant pas de désir fictionnel sur ce terrain. Pour moi, l'objet de ce livre était, en quelque sorte aussi, de ne pas me soucier d'une écriture qui serait rattachable à la littérature.

J'aimais bien l'idée d'avoir assez peu de temps pour le faire, de le faire dans les interstices de mon emploi du temps, entre deux concerts, parfois dans les loges, quand je rentrais à la maison et que j'avais une heure devant moi, dans une forme d'urgence, un peu comme un article à remettre avec un certain nombre de signes, ce que j'ai pas mal pratiqué par le passé. Et dans ce rapport-là, être plus léger face à l'écriture.

Comment avez-vous sélectionné ces chansons ? Il y a évidemment des chansons incontournables de votre répertoire, mais se sont-elles toutes imposées avec évidence ?
J'en ai choisies qui ne sont pas forcément incontournables et écartées d'autres plus attendues, en fonction de ce que j'avais à raconter. C'est pour cela que j'ai inclus le duo Manque moi moins avec Philippe Katerine. Non pas je le considère comme particulièrement saignant mais parce qu'il me permettait de parler de mon rapport à quelqu'un avec qui j'ai une relation amicale et un parallélisme de parcours qu'il m'intéressait d'évoquer.

Les choix ont donc été assez simples. Au départ, il devait y avoir une vingtaine de morceaux et ça a un peu débordé. Et par hasard nous sommes arrivés à 26, ce qui est précisément le nombre d'années de ma carrière publique (rires).

Avez-vous cherché par ce livre à saisir les ressorts de l'écriture de vos chansons ?

Non pas vraiment. Je me disais, en écrivant, que certaines choses allaient m'apparaître qui étaient assez inédites pour moi mais, finalement, pas tant que ça. Je n'ai pas la sensation qu'une porte se soit ouverte pour me dire : tiens, ces chansons-là, c'est ça...

Vous abordez aussi votre rapport au succès, très tendu à une époque comme on peut le voir sur votre prestation aux Victoires de la Musique de 1996 avec le Twenty-Two Bar, et beaucoup plus apaisé aujourd'hui – quoique peut-être pas tout à fait assumé et satisfait...

Le succès, c'est une histoire de curseur. Est-ce que c'est cartonner un jour ou est-ce que c'est durer ? Bien sûr, il y a une troisième voie : cartonner sur la durée (rires). Pour être honnête, certains jours, je suis pleinement satisfait : j'ai une reconnaissance publique, une reconnaissance de mes pairs, des gens qui me suivent depuis longtemps et me permettent de travailler dans de bonnes conditions.

Et puis d'autres où je me dis que le grand public, ce ne sera jamais pour moi. J'ai alors l'impression de passer à côté de quelque chose, d'être dans une sorte de confinement. Mais quand je fais mon Calimero, il y a toujours des gens de mon entourage pour me dire : tu ne te rends pas compte de la chance que tu as, de ton parcours. En la matière, il y a des jours printaniers et des jours automnaux (rires).

Vous disiez que les portes se ferment pour des artistes tels que vous ?

C'est clair, là on va bouffer de la musique urbaine pendant dix ans dans le mainstream. Pour des gens comme moi, l'histoire est pliée et s'écrit autrement. Je ne dis pas que j'attendais le jour où ça exploserait, mais je suis convaincu qu'en termes de notoriété, mon histoire est toute tracée. Faut-il s'en plaindre, ce qui est un péché d'orgueil, ou simplement en prendre acte ? Il y a des jours où je m'en plains, d'autres où simplement j'en prends acte.

Dans votre œuvre, très imprégnée de mélancolie, il y a une vraie obsession du temps qui passe, des choses disparues, mais aussi de la vie moderne qui ronge l'ancienne. Rien que sur vos deux derniers albums, on pourrait citer des chansons comme Le Temps qui passe sans moi, Le Grand silence des campagnes, Corps de ferme à l'abandon, qui peuvent faire écho à Je suis une ville ou Rendez-nous la lumière. À cinquante ans, ces thématiques deviennent-elles de plus en plus prégnantes ?

En fait, elles l'ont toujours été pour une raison simple : enfant, j'étais déjà vieux. Je suis retombé sur des choses que j'avais faites gamin, et je traitais déjà ces sujets. Comme j'étais déjà dans le memento mori au départ, ça ne risque pas de s'améliorer (rires). Mais ce qui n'était pas là et auquel je me trouve plus sensible aujourd'hui, c'est une forme de colère. Être en colère, c'est le signe que vous n'êtes pas complètement désabusé.

Quant à la thématique du temps, elle est là mais ce n'est pas une déploration. Quand je chante Comme au jour premier, il y a là quelque chose d'élégiaque, certes, mais je le vois moi comme une sorte de célébration. De la même façon, Le Temps qui passe sans moi est une manière de s'en remettre au spectacle du monde et de se réjouir de ce spectacle.

Avec le recul et après l'écriture de ce livre, quels sont l'album et la chanson de votre répertoire qui vous représentent le mieux ?

C'est une question cruelle (rires). Mais je dirais que les disques les plus justes sont ceux que j'ai faits en solo : La Fossette (1992), La Musique (2009) et La Fragilité (2018). Et j'y ajouterais L'Horizon (2006), un disque que j'aime vraiment, dans son déroulement.

Et longtemps j'ai trouvé que la chanson la plus forte c'était Rue des Marais (sur l'album L'Horizon). Il y a quelque chose dans sa réalisation et dans son propos qui me semble assez synthétique de mon travail.

Dominique A
À la Belle électrique jeudi 21 mars à 20h30


Haut, bas, fragile

Dominique A l'affirme dans l'interview qu'il nous a accordée : il a toujours été vieux. C'est pourtant vers une seconde jeunesse que le musicien de 50 ans s’est tourné en octobre dernier avec La Fragilité, revenant, comme au temps de La Fossette, il y a un plus d'un quart de siècle, mais aussi de La Musique (deux de ses albums préférés), à l'intimité de sa chambre. Là où s'épanouit l'épure de l'enregistrement solitaire sur un 8 pistes en la seule compagnie d'une boîte à rythmes et, surtout, de la guitare acoustique aux nylons usés achetée au moment de La Mémoire neuve (1995). Une sorte de contre-pied à Toute latitude, sorti au printemps 2018 et brûlant de rage électro-rock – la terreur sourde de Corps de ferme à l'abandon...

Ici, la chose éclot en douceur avec La Poésie, écrite au lendemain de la mort de Leonard Cohen et de l'élection de Donald Trump le jour suivant, deux sacrés coups portés à la poésie du monde. Poésie dont Dominique A sauvegarde la flamme sur son Songs from a room à lui, avec des titres tels que Comme au jour premier et La Splendeur, se réjouissant dans une ambiance mélancolique de la contemplation de la vie qui va de ses hauts, donc, comme de ses bas (Le Ruban, Le Grand silence des campagnes), de sa fragilité aussi (J'avais oublié que tu m'aimais autant, Le Soleil, le rassérénant Le Temps qui passe sans moi, la chanson-titre La Fragilité), en une tentative sans cesse répétée, comme il le chante sur la chanson-titre, justement, de « ne pas devenir insensible ».

Sensible, humant l'air du temps et épongeant les non-dits de l'existence, Dominique A n'a jamais cessé de l'être, malgré les années qui blindent parfois l'esprit. Ce disque d'une infinie délicatesse, grand frère lumineux du mal peigné La Fossette et chambre d'écho de ses obsessions de toujours, en est le fragile témoignage.

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