"Bacurau" : qui s'y frotte…

Bacurau
De Kleber Mendonça Filho, Juliano Dornelles (Fr-Br, 2h10) avec Sônia Braga, Udo Kier, Barbara Colen...

Après "Aquarius", Kleber Mendonça Filho s’associe à Juliano Dornelles pour livrer une fable picaresque futuriste, entre "Les Chasses du Comte Zaroff" et "Les Aventures d’Astérix" version brésilienne. Corrosif, sanglant et… visionnaire ? Prix du Jury à Cannes 2019.

Nordeste brésilien, dans un futur proche. De retour à Bacurau pour enterrer sa grand-mère, Teresa remarque que le village est de plus en plus enclavé, comme coupé du monde. Les choses vont s’aggraver en présence de bien curieux étrangers. Mais Bacurau n’a pas dit son dernier mot !

Il y a trois ans, Kleber Mendonça Filho nous assénait une claque cuisante qui, à bien des égards, prophétisait métaphoriquement les prémices du populisme bolsonarien : on assistait en effet, dans Aquarius, à la déliquescence d’une société où le bon droit valait tripette face au poids des intérêts privés (et à leur omnipotence acquise par la corruption) ; où la maison Brésil semblait dévorée de l’intérieur, ses fondations menaçant de rompre à tout moment.

Comme s’il souhaitait mettre entre parenthèses le temps présent, le cinéaste – en duo ici avec Juliano Dornelles – en propose, avec Bacurau, une manière d’extrapolation, histoire d’en mesurer les conséquences. Et de se montrer encore plus critique avec le pouvoir en place, sans (trop) avoir l’air d’y toucher.

Légitime défonce

À la fois chronique et saga, Bacurau saute volontiers d’un genre à l’autre, ne se refusant de fait aucune digression, aucune rupture de ton, aucune absurdité apparente. Certes, il s’agit d’un maelström hétéroclite où surgissent, entre autres et dans le désordre, un ovni, un vieux chaman expert en psychotropes, des mercenaires à moto, un gouverneur en campagne électorale. Ce chaos apparent, semblable à la luxuriance imprévisible de la forêt amazonienne, est au moins aussi inquiétant que les déclarations outrancières de l’actuel président de la République fédérative.

Mais l’inquiétude ici change de camp : dès qu’on touche aux enfants, les opprimés font bloc pour s’opposer à leurs oppresseurs, fussent-ils investis de pouvoirs discrétionnaires ou d’armes dernier cri. Et ce qui s’annonçait comme un ball-trap sur des villageois supposés vulnérables se transforme en curée jouissive au détriment des agresseurs, dans une explosion libératoire de violence à la Peckinpah – ou à la Cattet & Forzani : avec ses couleurs brûlées, l’image éclaboussée de sang dessine des compositions d’une abstraction presque… poétique. Mais sous le caillot d’un gore pailleté de réalisme magique, c’est le geste héroïque d’une société unie, diverse, démocratique et tolérante qui est contée, le souvenir ainsi que la promesse d’une révolution sans merci contre les ennemis de sa liberté. Pas pour aujourd’hui, mais pour juste avant demain. Là-bas, il n’y a pas le feu au lac, mais à la forêt

Bacurau
de Kleber Mendonça Filho & Juliano Dornelles (Br., 2h12) avec Barbara Colen, Sônia Braga, Udo Kier…

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