Two lovers

ECRANS | Sublime drame romantique signé James Gray, "Two Lovers" impose en douceur une idée forte : la vie n’est faite que de choix illusoires dictés par les origines sociales et culturelles. Christophe Chabert

François Cau | Mercredi 12 novembre 2008

Un grand cinéaste fait toujours le même film, à ce qu'on dit… James Gray, jusqu'ici, faisait en effet toujours le même film ; mais ce qu'on appréciait dans The Yards et La Nuit nous appartient, c'était les variations qu'introduisait le cinéaste par rapport à Little Odessa, moins les ressemblances trop voyantes entre chacune de ces œuvres. Two Lovers vient redistribuer les cartes… Fini le polar, place à un drame romantique avec des pointes de comédie. Adieu les familles new-yorkaises héritières des tragédies grecques, voici l'histoire, en apparence archi-classique, du fils d'un modeste tailleur juif qui hésite entre deux femmes, sa voisine blonde, goy et en pleine confusion intime et une amie de la famille, brune, juive et les pieds sur terre. Ce qui est beau dans Two lovers, c'est que ce changement radical de genre ne fait que renforcer l'obsession fondatrice du cinéma de James Gray. Mieux : il l'exprime cette fois avec une bouleversante clarté.

La blonde ou la brune

Leonard, ado attardé et névrosé (Joaquin Phoenix, magnifique, et qui a pourtant annoncé la fin de sa carrière de comédien ; pourvu qu'il change d'avis !), vient à peine d'apparaître sur l'écran et, déjà, il se jette dans l'Hudson. Un suicide que le film ne commentera que peu et qui impacte à peine la suite immédiate du récit — mais pas sa tonalité ! Repêché par les passants, il reprend le cours de son existence comme si de rien n'était, rentre chez ses parents, se sèche dans sa chambre et se prépare pour un repas familial avec des amis. La manière dont James Gray déroule le fil des événements, plaçant avec méticulosité des détails laissant deviner le passé de l'histoire et des personnages, témoigne d'une maîtrise jamais ostentatoire de la mise en scène.

La durée mélancolique des séquences mais aussi ce sens de l'observation discrète font encore merveille dès que l'histoire se développe autour du triangle amoureux : Sandra (Vinessa Shaw) n'a pas besoin de longs discours pour prouver à quel point elle comprend Leonard, notamment son indécision et son envie de changement social. En revanche, Michelle (Gwyneth Paltrow) ne s'attache à lui que comme la promesse d'une échappatoire exotique hors d'un monde (celui des avocats d'affaire new-yorkais) qu'elle intègre par la mauvaise porte (une liaison avec un homme marié) mais qui lui tend inexorablement les bras. Exemplaires de cette fine peinture des sentiments décalés, la scène de la sortie en boîte où Leonard doit passer l'épreuve du dancefloor pour dissiper le malaise de sa présence auprès de Michelle, s'oppose en symétrie à celle où il ne pense qu'à s'échapper d'une trop familière barmitzva, et où c'est son absence qui pose problème aux yeux de Sandra.

Avec ces séquences en miroir, Gray repousse le moment où Leonard devra choisir entre celle qui est déjà chez elle (Sandra) et celle qui n'y est pas la bienvenue (Michelle). Ainsi, Sandra est celle qui partagera son lit, tandis que la relation sexuelle avec Michelle se fera sur le toit, elle qui vit pourtant juste en face ! Au passage, ces deux scènes d'amour sont d'une vérité incroyable, pudiques sans être mièvres, exprimant toute la douceur et la violence qui se neutralisent en permanence dans le film.

Exaltante désillusion

La subtilité de Two Lovers va plus loin encore. Car le dilemme n'est pas qu'amoureux, il est aussi culturel et familial. La puissance magistrale du film consiste à montrer que ce choix n'en est pas un. L'enchaînement des événements élimine amèrement une des alternatives, et Leonard doit laisser ses désirs de côté pour composer avec le principe de réalité. On pourrait penser que ce choix forcé n'est que le fruit des circonstances ; mais le malentendu était là dès le départ, dans la moindre réplique anodine ou dans les jeux de distance et de proximité qui se multiplient à l'écran. Le film ne fait donc que dévoiler progressivement sa vérité et reprendre la conclusion terrible de La Nuit nous appartient : la liberté est une parenthèse illusoire dans une existence guidée par la raison, le poids de la culture et l'atavisme familial. James Gray a donc refait le même film, encore. Mais cette fois-ci, il est aussi triste qu'exaltant, aussi complexe qu'évident.

Two Lovers
De James Gray (EU, 1h50)
avec Joaquin Phoenix, Gwyneth Paltrow, Vinessa Shaw…

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

The Immigrant

ECRANS | Les premiers plans de The Immigrant mettent l’Amérique au cœur de son sujet : la statue de la liberté, Ellis Island, une file d’immigrants européens (...)

Christophe Chabert | Mardi 19 novembre 2013

The Immigrant

Les premiers plans de The Immigrant mettent l’Amérique au cœur de son sujet : la statue de la liberté, Ellis Island, une file d’immigrants européens attendant leur visa… C’est aussi une image forte venue du cinéma américain, celle qui ouvrait Le Parrain II. En se transportant au début du XXe siècle, James Gray semble promettre une grande fresque en costumes, éminemment romanesque, qui le placerait en descendant naturel de Coppola. Mais une fois ses rôles principaux distribués – d’un côté, Ewa, Polonaise prête à tout pour retrouver sa sœur, restée en quarantaine sur l’île, et de l’autre, Bruno, souteneur qui lui promet de l’aider si elle accepte de rejoindre sa « famille »  –, le film se jouera avant tout en intérieurs : un théâtre burlesque, des bains publics ou l’appartement de Bruno Weiss, qui devient une nouvelle prison pour Ewa. En cela, The Immigrant tient plus du roman russe que de la reconstitution hollywoodienne, et la mise en scène de Gray, somptueuse, d’une sidérante fluidité, préfère l’intimisme à la démesure. Chaque miroir, chaque vitre est à la fois un cadre enserrant Ewa à l’intérieur du cadre, mais aussi une paroi sale o

Continuer à lire

Fondu au Gray

ECRANS | "The Immigrant" n’est que son cinquième film, mais James Gray est déjà une sorte d’institution cinéphile, un auteur vénéré et une exception culturelle au sein d’un cinéma américain qui l’ignore encore royalement. Rencontre avec un cinéaste ambitieux, érudit et plein d’esprit, et critique d’un film qui alterne splendeur et frustration. Textes : Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 19 novembre 2013

Fondu au Gray

La légende James Gray commence en l’an 2000 à Cannes, où le cinéaste présente son deuxième film, The Yards, en compétition. L’accueil est mitigé et la presse déroutée par une mise en scène maîtrisée et élégante, mise au service d’un récit de genre très codifié. Quelques mois après, lors de la sortie française, le vent a tourné, le film a été revu (à la hausse) et le culte autour de Gray est lancé. Dans le même temps, Gray rentre en guerre avec son producteur, le tyrannique Harvey Weinstein, qui veut remonter le film pour son exploitation américaine. Le blocage dure longtemps et Gray semble en passe d’aller rejoindre la cohorte des cinéastes maudits. Il faudra sept ans pour qu’il tourne à nouveau, mais avec le très beau La Nuit nous appartient, le scénario se reproduit à l’identique : déception des spectateurs cannois, réhabilitation lors de sa sortie en salles, et relative indifférence aux États-Unis. Tandis que la légende du metteur en scène perfectionniste et capricieux grossit, surprise, il ne mettra qu’un an pour réaliser un nouveau film, Two Lovers

Continuer à lire