L'épure après l'élan : Peter Doherty au Transbordeur

Publié Samedi 7 février 2026

Rock / Figure majeure de la scène britannique depuis un quart de siècle, Peter Doherty est attendu au Transbordeur pour une soirée célébrant une phase particulièrement créative de sa carrière.

Photo : Peter Doherty & Band © Roger Sargent

Le parcours de Peter Doherty peut se lire comme la coexistence de deux régimes esthétiques qui n'ont jamais cessé de se confronter. D'un côté, l'immédiateté : écrire, jouer, vivre dans un même geste, sans distance ni filtre. De l'autre, une épure progressive, une attention accrue portée à la durée, à l'intime, à la forme. Cette tension ne relève pas d'une simple évolution stylistique, mais d'une démarche singulière, persistante, qui distingue son œuvre au sein de la scène britannique contemporaine.

L'immédiateté comme principe actif

Lorsque Pete Doherty forme The Libertines en 1997, il investit pleinement le régime de l'instant : la chanson est indissociable de l'expérience qui la produit. Héritier des Kinks et des Smiths autant que de la rage punk des Clash ou des Sex pistols, ce groupe sulfureux célèbre l'élan, la présence. L'écriture et la composition se fait sur le fil, mue par ce désir formulé très tôt, à vingt ans, de « faire progresser d'un cran la courbe évolutive de la pop anglaise » (P. Doherty, Les carnets d'Albion, Florent Massot, 2010, p.20), dans une urgence presque existentielle.

Le chaos comme milieu créatif

Quand Pete Doherty fonde Babyshambles en 2003, cette immédiateté se double d'un rapport plus diffus à la forme. L'atmosphère de chaos et de camaraderie devient un véritable milieu créatif, où l'accident et l'inachèvement sont intégrés au processus. Cela se traduit musicalement en compositions moins fougueuses, enregistrées dans une intensité partagée, électrique et instable. Le groupe fonctionne alors comme un organisme ouvert, plus que comme un cadre structurant.

L'épure comme déplacement

Ses premiers projets solos introduisent un déplacement sensible. Sans renier entièrement l'urgence, Doherty adopte une écriture plus dépouillée, plus narrative. De son splendide premier album solo en mars 2009 Grace/Wastelands à Hamburg Demonstrations (en 2016) en passant par Peter Doherty & the Puta Madres (en 2019), le musicien évoque le désir d'« un truc plus organique » (P. Doherty, Un garçon charmant, Le cherche midi, 2024, p.443), d'une musique capable de respirer. Le temps s'étend, la chanson devient un espace de récit et de mémoire, moins soumise à la pression de l'instant.

L'intime orchestré

Cette démarche trouve une expression particulièrement aboutie dans sa collaboration avec Frédéric Lo, The fantasy life of poetry & crime, sorti en 2022, souvent désigné par Doherty comme « mon meilleur album » (ibidem, p.462). L'épure cohabite avec des arrangements parfois orchestraux, donnant forme à une intimité fragile mais tenue. Une nostalgie affleure, sans tentation de repli : elle agit comme une force de résistance, non comme un regard figé vers le passé.

Une esthétique transversale

Il ne faut pas oublier que cette dualité traverse aussi ses autres pratiques. Peintre, lecteur passionné, et comédien - le rôle principal dans Confession d'un enfant du siècle de Sylvie Verheyde lui allait comme un gant - Doherty n'a cessé d'explorer des formes d'expression oscillant entre exposition brute et mise à distance.

Aujourd'hui, l'immédiateté héritée des groupes et l'épure des albums solos ne s'opposent plus : elles avancent en contrepoint. L'année 2025 l'a montré avec éclat. L'artiste nous a offert un album solo (Felt better alive), une tournée avec The Libertines (avec l'inoubliable concert à Fourvière), et la renaissance de Babyshambles après la disparition de l'ancien guitariste Patrick Walden. Ce n'est non pas une dispersion, mais un mouvement de ressac, où chaque projet porte en son sein des fragments des autres.

C'est dans cette tension féconde que s'inscrit le concert à venir : un moment où l'urgence d'hier et l'intimité d'aujourd'hui se répondent, révélant un artiste pour qui la musique demeure, avant tout, une manière d'habiter le temps.

Peter Doherty et Junior Brother
Samedi 14 février 2026 à 20h au Transbordeur (Villeurbanne) ; 36€


Que peut encore la musique de Peter Doherty ?

Poésie / Il existe des trajectoires artistiques en forme de parabole : ascension fulgurante, sommet, puis lente érosion faite de redites et d'autocitations. Celle de Peter Doherty obéit à une autre logique. Elle ressemble davantage à une ligne nerveuse, saccadée, marquée par l'alternance de pics et d'abîmes, avec une constante pourtant inaltérée : la capacité à produire des œuvres qui ajoutent quelque chose au monde, plutôt que d'en répéter les formes.

La relation tourmentée et fusionnelle avec Carl Barât a donné naissance à certaines des plus belles chansons anglaises de ce siècle : une histoire qui continue de se réécrire car il semble qu'All quiet on the eastern esplanade (2024) connaîtra une suite... Mais loin de figer Doherty dans un âge d'or intouchable, ses projets témoignent d'une veine créative capable de se renouveler, jamais figée dans la nostalgie.

Installé aujourd'hui en Normandie avec son épouse Katia de Vidas - musicienne et réalisatrice du documentaire Stranger in my own skin - leur fille Billie-May et leurs chiens, Doherty semble avoir déplacé son centre de gravité. La réponse à la question « pourquoi l'écouter encore ? » se trouve dans Felt better alive, son dernier album : une œuvre baignée d'une clarté chaleureuse et réconfortante, qui frappe par sa sobriété. Né d'outtakes issus des sessions du dernier disque de The Libertines, l'album renverse toute logique d'appendice. En vingt-six minutes à peine, il s'impose comme l'un des travaux les plus aboutis d'un parcours résolument polyphonique.

Dans Un garçon charmant, Doherty écrit : « La poésie me procurait un réel soulagement, comme la croyance quasi surnaturelle que la musique et la culture pouvaient sauver le monde ». Cette conviction irrigue Felt better alive. Loin de toute naïveté, elle affirme que la musique peut encore être un vecteur de transformation socioculturelle, plutôt qu'un simple produit de confort.

Si, comme l'écrivait Oscar Wilde - auteur cher à Doherty - « tout art est complètement inutile », c'est précisément cette inutilité qui lui confère son pouvoir : une imperméabilité à la récupération, une indépendance radicale. Écouter Doherty aujourd'hui, c'est faire l'expérience d'une œuvre qui ne cherche ni à rassurer ni à répéter, mais à tenir, encore et toujours, dans la lumière fragile de ce qui fait (son) sens.

Peter Doherty

L'année dernière, Peter Doherty sortait son cinquième album solo,  Felt Better Alive, suivi d'une tournée à travers le Royaume-Uni et l'Europe. Le voici de nouveau sur le route pour revisiter tout son répertoire, des Libertines à ses projets solo en passant par Babyshambles et, peut-être, une ou deux reprises des Smiths.