Le Ruban blanc

ECRANS | Palme d’or à Cannes, cette sombre évocation par Michael Haneke d’une communauté protestante en Allemagne avant la Première guerre mondiale fait la généalogie d’une société puritaine, dans une forme magistrale. Christophe Chabert

François Cau | Vendredi 16 octobre 2009

Tout part d'une chute de cheval. Pas un accident, mais un fil soigneusement tendu pour faire trébucher l'animal et son cavalier. Un petit crime qui ne débouche que sur un plâtre a priori sans conséquence. Mais dans Le Ruban blanc, tout, justement, prête à conséquences. La construction diabolique du film de Michael Haneke tient à ce que sa mécanique se joue sur deux plans : celui des faits, et celui, beaucoup plus opaque, des motifs. Avant d'évoquer ce que raconte Le Ruban blanc, il faut parler de sa forme. Des plans composés au micromètre dans un noir et blanc numérique rappelant les photos de l'époque où se déroule le film : le début du XXe siècle. Une apparente objectivité, qui est la patte de Haneke depuis ses débuts ; mais dans ce film plus que dans les autres, l'action se développe autant dans ce champ contraint que dans un hors champ infini. À chaque événement sur l'écran correspond un autre qui le dépasse, et qui peut tout aussi bien être un acte aux répercussions dévastatrices ou un écho historique encore lointain, une petite bassesse passée ou un grand cataclysme à venir.

Surfaces insensibles

Derrière sa surface glaciale, presque opaque, le film bruisse de multiples arrières mondes, si bien qu'on a parfois la sensation d'assister à un film fantastique. Le mal rode comme une menace imprécise mais permanente, omniprésente et évanescente, et l'inexpressivité des protagonistes n'est que le reflet d'une culture qui leur a dicté de refouler leurs sentiments. À l'écran, ils ne sont ni noirs, ni blancs, ils réfléchissent les zones d'ombres et de lumière comme des surfaces insensibles, se fondant dans les paysages gris de la campagne allemande. Haneke filme donc cette micro-société protestante et rigoriste à la veille de la première guerre mondiale. Les personnages n'ont pas de nom, juste des fonctions : le médecin, le professeur, le pasteur… Après l'accident initial, d'autres méfaits sont commis. On accuse ; on venge, sans procès ; on tue ; on punit, au sein de sa propre famille, l'impureté de ses enfants. Tout le monde sait, mais tout le monde se tait, car c'est ainsi que la communauté se préserve et se perpétue. Personne n'échappe à cette loi du silence moral, y compris ceux qui ont une conscience. Libre à chacun, au sortir du film, de le continuer : première, seconde guerre mondiale ? Nazisme ? Stalinisme ? Ou notre monde contemporain, dont le néo-puritanisme s'épanouit à longueur de blogs, n'attendant qu'un fait-divers aussi banal qu'une chute de cheval pour montrer son vrai visage ?

Le Ruban blanc
De Michael Haneke (Fr-All, 2h24) avec Christian Friedel, Ernst Jacobi…

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"Happy End" : du Michael Haneke en quitte

ECRANS | de Michael Haneke (Fr.-Aut.-All., 1h48) avec Isabelle Huppert, Jean-Louis Trintignant, Mathieu Kassovitz…

Vincent Raymond | Lundi 2 octobre 2017

Après avoir causé la mort de sa mère dépressive par surdose d’anxiolytique, une pré-adolescente débarque chez son chirurgien de père, qui partage la demeure familiale calaisienne avec un patriarche réclamant l’euthanasie, une sœur entrepreneuse en plein tracas professionnels… Toujours aussi jovial, Michael Haneke convoque ici des figures et motifs bien connus pour une mise en pièce classique d’une caste déclinante, résonnant vaguement avec l’actualité grâce à l’irruption un tantinet artificielle de malheureux migrants. Dans le rôle du patriarche appelant la mort, Jean-Louis Trintignant joue une extension de son personnage de Amour – il y fait explicitement allusion. Quant à Isabelle Huppert, elle fronce le museau, écarquille les sourcils et incarne un bloc de béton congelé – quelle surprise ! Happy End ressemble hélas à du Haneke en kit : si

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Lettre de Cannes #3

Festival de Cannes 2017 | Ou comment la courtoisie est une valeur qui se perd, un grand cinéaste se suicide à Cannes, et Netflix invente le vidéo-film.

Christophe Chabert | Mardi 23 mai 2017

Lettre de Cannes #3

Cher PB, Au son d’un hélicoptère tournoyant dans le ciel, loin au-dessus de la croisette, je t’écris à nouveau pour te parler de cinéma. Mais avant, j’aimerais te raconter un petit jeu que je pratique avec quelques amis depuis que je me rends au festival. Ce jeu, qui est plutôt une forme de compétition honorifique, s’appelle le Prix de la courtoisie. Rien à voir avec la radio d’extrême droite éponyme — cela me rappelle qu’autrefois, quand moi-même je faisais de la radio, un des animateurs ne cessait de présenter les titres musicaux en parlant d’albums « éponymes », sans trop savoir ce qu’il racontait puisqu’il allait jusqu’à dire de certains qu’ils étaient « parfaitement éponymes », laissant penser que d’autres étaient « un peu éponymes » et d’autres encore « moyennement éponymes »… Le Prix de la courtoisie consiste à saluer chaleureusement TOUS les agents d’accueil que l’on croise avant d’accéder aux projections, de les remercier chaque fois qu’ils font quelque chose pour nous (biper nos badges, nous indiquer nos places…) et, plus globalement, de leur sourire et de ne pas les traiter comme des paillassons. La base, quoi… Sauf au festival de Cannes

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De l’amour, pour mémoire

ECRANS | Le Club et l'association Isère Gérontologie organisent une projection-débat autour du (très grand) film de Michael Haneke. Du coup, on en redit du bien. Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mardi 1 mars 2016

De l’amour, pour mémoire

Si vous avez déjà oublié qui a obtenu la Palme d’Or à Cannes en 2012, courez (sans trébucher) voir ou revoir le film-choc de Michael Haneke, Amour, lors de la séance programmée par Le Club. Fidèle à ses thématiques dérangeantes, à son cinéma de la claustration et à sa manière frontale, dépourvue de complaisance, de représenter la souffrance, le cinéaste autrichien avait saisi la Croisette avec l’histoire d’un octogénaire confronté à la démence sénile subite de son épouse. La douceur résolue, absolue, de Jean-Louis Trintignant face à l’absence de plus en plus insoutenable d'Emmanuelle Riva, et ce lien qui jamais ne se rompt entre eux par la parole, ciment à prise lente, devenant analgésique… Coutumier du fait, Haneke brise un nouveau tabou en osant montrer ici le double visage de la maladie et de la déchéance, ordinairement réservé au domaine occulté de l’intime. Ce n’est évidemment pas par provocation malsaine, mais pour affronter ce spectre et en tirer une vision tant forte, touchante que poétique. Assimilé par lui, le réel devient surréel, dépasse le champ de l’i

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L'amour à mort

ECRANS | Avec "Amour", palme d'or du dernier festival de Cannes, Michael Haneke filme le crépuscule d’un couple face à la maladie et l’approche de la mort. Mais son titre n’est pas trompeur : sans perdre ni sa lucidité, ni sa mise en scène au cordeau, Haneke a réalisé son film le plus simple, émouvant et humain, grâce notamment à ses deux acteurs, Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 18 octobre 2012

L'amour à mort

Au milieu du Ruban blanc, on voyait un des enfants de cette communauté rigide et protestante offrir à son pasteur de père un oiseau pour remplacer celui qui venait de mourir. C’était un acte d’amour, un instant sentimental dans une œuvre où, justement, le mal qui rongeait les personnages était alimenté par la répression de leurs émotions. C’est d’ailleurs ce qui se passait à l’écran : le père retenait des larmes que la caméra de Michael Haneke, à la bonne distance, ne manquait pas de laisser deviner. Le cinéaste est trop lucide et pessimiste sur la nature humaine pour faire croire au spectateur que ces larmes-là auraient changé la face du monde ; mais il n’y a aujourd’hui plus de doute à la vision d’Amour : cette pointe de pathos, aussi discrète soit-elle, a changé la face de son cinéma. L’inéluctable, ces ténèbres qui viennent engloutir les vies humaines, est ici atténué par quelque chose de plus grand et de plus fort qui va même, lors de la sidérante scène finale du film, résister à la mort : l’amour donc, regardé comme une réalité empirique, un fa

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Beaucoup d’amour, peu d’érections

ECRANS | Le 65e festival de Cannes arrive déjà à mi-parcours de sa compétition, et celle-ci paraît encore bien faible, avec ce qui s’annonce comme un match retour de 2009 entre Audiard et Haneke et une forte tendance à la représentation du sentiment amoureux. Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Lundi 21 mai 2012

Beaucoup d’amour, peu d’érections

Serait-ce la nouvelle loi cannoise ? Pour une année de compétition passionnante, la suivante serait forcément décevante ou mineure. Le cru 2009 était exceptionnel, celui de 2010 fut cauchemardesque ; l’édition 2011 était brillante, celle de 2012 a démarré piano. Tout avait pourtant bien commencé avec un film d’ouverture extraordinaire, Moonrise kingdom de Wes Anderson, et la projection du Audiard, De rouille et d’os. Puis vint le temps des désillusions : par exemple Après la bataille de Yousri Nasrallah, qui se complait dans une forme de soap opéra ultra-dialogué alors qu’il avait manifestement l’envie de retrouver le lustre des grands mélodrames égyptiens. Évoquant la Révolution récente, le cinéaste tombe dans le piège du cinéma à sujet, didactisme balourd que l’intrigue sentimentale ne vient pas alléger, au contraire. Nasrallah veut aborder tous ses enjeux en même temps, mais oublie complètement de les mettre en scène. Catastrophe aussi avec Paradis : Amour d’Ulrich Seidl, où la misanthropie du réalisateur éclate à tous les plans. Fustigeant à la fois les vieilles Autrichiennes qui vont au Kenya pour se payer une tranche de tourisme sexuel e

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