Vénus Noire

ECRANS | Cinéma / Après La Graine et le mulet, Abdellatif Kechiche confirme sa place au sommet du cinéma français avec Vénus noire, un film sans concession sur le calvaire de Saartjie Baartman, exhibée, humiliée et disséquée par le peuple et l’aristocratie européenne du XIXe siècle. Christophe Chabert

François Cau | Jeudi 21 octobre 2010

Elle s'appelait Saartjie Baartman ; mais on l'exhibait sous le nom de Vénus Hottentote, d'abord dans les foires londoniennes, puis dans les salons de l'aristocratie française et enfin, post-mortem, à l'Académie Royale de Médecine de Paris. Née dans une peuplade sud-africaine, emmenée en Europe par son maître Caezar, elle n'aura été qu'un objet de fantasme et de curiosité pour ceux qui bafouèrent son identité et violèrent son corps aux proportions exceptionnelles : un postérieur et des parties génitales surdéveloppées, baptisées par la science «tablier hottentote». Du calvaire véridique de ce personnage hors du commun, Abdellatif Kechiche aurait pu tirer une fiction indignée, un film attisant la bonne conscience du public à peu de frais. Mais sa Vénus noire n'a rien de confortable ni de rassurant, et le cinéaste cherche jusqu'à son très ambivalent générique de fin à malmener le spectateur, dans une œuvre qui interroge la violence de notre rapport au spectacle et à la mise en scène.

Exhibition(s)

Vénus noire commence par sa fin : Saartjie n'est déjà plus qu'une reproduction, un moulage de son corps exposé par Georges Cuvier au cours d'une conférence visant à démontrer que cette femme est le spécimen humain le plus approchant du singe par sa morphologie. Le cours est reproduit dans son intégralité, la caméra de Kechiche se déplace du conférencier à son auditoire, également dépourvus d'émotions, cassant ainsi la dimension protocolaire de la scène.

Flashback : dans les bas-fonds de Londres, un forain attire le chaland pour assister au numéro de la Vénus Hottentote. Une plèbe indocile va se donner quelques frissons devant ce numéro outrageusement cliché de la sauvage apprivoisée, une King Kong humaine que l'on dompte avec un fouet pour qu'elle ne morde pas le public. Le film démarre donc sur deux mises en spectacle de Saartjie : la première est contrainte, la seconde non, même si la fin du numéro, où les spectateurs sont appelés à toucher le phénomène, provoque une querelle avec son maître

Car Saartjie se rêve en artiste, comédienne et danseuse, ce qu'elle expliquera avec dignité devant un tribunal qui accuse Caezar de la forcer à s'exhiber. Mais au fil du temps ce rêve se mue en cauchemar : à chaque changement de maître, à chaque pallier de sa déchéance, Saartjie se voit réduite à n'être plus qu'une enveloppe charnelle, expropriée de son individualité, de son histoire et, in fine, de son sexe ; plus elle cherche à exister, à rappeler au monde sa vérité, plus la cruauté des hommes s'abat sur elle. Quand elle raconte sa vie à un journaliste, celui-ci ne veut pas l'entendre, préférant imprimer une version positive de son existence, car c'est ce qui «plaira à ses lecteurs». Lorsqu'elle renverse la mise en scène de Caezar et émeut les spectateurs en interprétant une chanson de son pays, elle reçoit une pluie de coups. Et quand elle se met à pleurer devant des aristocrates décadents en pleine orgie, ceux-ci s'indignent car là encore, l'illusion est brisée : la bête de foire a donc une âme !

Autoportrait en vénus hottentote

Vénus noire ne fait donc pas de cadeaux au spectateur en le confrontant à son propre désir d'être berné par les clichés et les représentations faciles. Kechiche choisit d'ailleurs de montrer les numéros dans leur intégralité, jusqu'à l'écœurement, à la manière d'un Pasolini filmant les cercles de la dépravation dans Saló. À ceci près que lui ne se tient jamais à l'extérieur du cercle : la mise en scène est immersive, devant et derrière le rideau, dans le public et sur la scène.

Kechiche réussit d'ailleurs ce que Michael Mann n'avait qu'effleuré dans Public Ennemies : une reconstitution d'époque invisible car naturellement intégrée à l'action, filmée dans une HD naturaliste et jamais stylisée. Mais il y a encore plus dans cette incroyable Vénus noire : un autoportrait rageur de l'auteur en vénus hottentote. Kechiche, multicésarisé pour ses deux derniers films, clame ici à quel point il ne veut être le porte-nom d'aucune cause — les jeunes de cité ou les Français d'origine maghrébine. Ni instrument des producteurs, ni pantin d'un discours préétabli, mais artiste dont le geste de cinéma dépasserait les oripeaux sociologiques de ses sujets. Saartjie Baartman, c'est lui.

Vénus noire
D'Abdellatif Kechiche (Fr-Belg, 2h39) avec Yahima Torres, Olivier Gourmet…

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La Vie en bleu

ECRANS | Pendant solaire de son précédent "Vénus Noire", "La Vie d’Adèle" est pour Abdellatif Kechiche l’opportunité de faire se rencontrer son sens du naturalisme avec un matériau romanesque qui emmène son cinéma vers de nouveaux horizons poétiques. Ce torrent émotionnel n’a pas volé sa Palme d’or. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 3 octobre 2013

La Vie en bleu

Ce serait l’histoire d’une fille de maintenant qui s’appellerait Adèle, qui irait au lycée, qui aimerait la littérature, qui vivrait chez des parents modestes, qui perdrait sa virginité avec un garçon de son âge, puis qui rencontrerait une autre fille plus âgée et plus cultivée qui s’appellerait Emma, avec qui elle vivrait une passion au long cours. Ce serait donc un film très français, un territoire que l’on connaît par cœur : celui du récit d’apprentissage et des émois sentimentaux. Mais La Vie d’Adèle, tout en suivant pas à pas ce programme, le déborde sans cesse et nous fait redécouvrir un genre comme si jamais on ne s’y était aventuré auparavant. Par quelle magie Abdellatif Kechiche y parvient-il ? D’abord grâce à une vertu qui, depuis trois films, est devenue cardinale dans son cinéma : la patience. Patience nécessaire pour voir surgir une vérité à l’écran, faire oublier que l’on regarde de la fiction et se sentir de plain-pied avec des personnages qui n’en sont plus à nos yeux. Cassavetes, Pialat, Stévenin y sont parvenus avant lui, mais Kechiche semble vouloir les dépasser en cherchant des espaces figuratifs que ceux-là n’ont pas osés – par pudeur ou par

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