Le Gamin au vélo

ECRANS | Lumineux, vif et porté par une foi conjointe dans l'homme et dans le cinéma, le nouveau film des frères Dardenne s'impose comme un sommet dans une œuvre déjà riche en œuvres majeures.

Christophe Chabert | Lundi 16 mai 2011

Le Gamin au vélo avance à la vitesse fulgurante de son jeune héros de 13 ans. Mais pour une fois, ce n'est pas la caméra sportive des frères Dardenne qui accompagne ce sprint, mais leur récit, dégraissé de tout temps mort, de toute flânerie inutile. Le film le dit dès la première bobine, quand Cyril essaie de s'échapper du centre pour enfants abandonnés avec l'espoir têtu de retrouver son père démissionnaire. Les frères tentent un moment de suivre le gosse parti au galop et tête baissée, puis stoppent brusquement leur beau travelling et le laissent s'évaporer au loin dans le cadre.

Ce sont d'impressionnantes ellipses narratives qui ramènent Cyril au centre de l'écran et l'empêchent de prendre la tangente. Le Gamin au vélo parle justement de cela : comment un adolescent va apprendre à calmer sa fougue, cesser de vouloir l'impossible et accepter modestement l'amour simple qu'on lui prodigue. C'est un parcours moral mais c'est aussi un itinéraire cinématographique et romanesque bouleversant.

Film noir solaire

Cyril est accueilli par Samantha, une coiffeuse bienveillante (Cécile de France, pas du tout déplacée dans l'univers des Dardenne), et tente sur ses conseils de renouer le contact avec son père (Jérémie Rénier, qui endosse à nouveau son rôle de L'Enfant avec quelques années de plus). Échec programmé, mais le film laisse le temps au malentendu de s'installer, puis à la vérité d'éclore dans la douleur. Fin du premier acte où les Dardenne, décidément aussi bons scénaristes que cinéastes, préparent le terrain pour une deuxième partie encore plus surprenante. La porte claquée par son géniteur ne décourage pas Cyril dans sa quête de modèle paternel ; il le trouve chez un voyou aussi louche qu'attachant, qui le couve d'égards et exploite sa prodigieuse énergie pour lui faire accomplir un délit mineur.

Le Gamin au vélo prouve une fois de plus que les Dardenne aiment le film noir et la série B, sa rapidité tranchante et son économie de moyens, son goût de l'action et sa méfiance envers la psychologie. Sauf que chez eux, ce détour par le crime est toujours une voie d'accès vers la grâce et la conscience. Malgré la noirceur de sa fable, Le Gamin au vélo est un film solaire et lumineux, un film d'été où même les cités bétonnées paraissent verdoyantes et où le spectateur sent en permanence l'humanisme derrière la cruauté. Au dernier plan, inattendu, bouleversant, les Dardenne laissent à nouveau Cyril s'échapper du cadre : mais cette fois-ci lentement et tête haute.

Le Gamin au vélo
De Luc et Jean-Pierre Dardenne (Belg-Fr-It, 1h27) avec Thomas Doret, Cécile de France...

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"Le Jeune Ahmed" : le ver dans le fruit

ECRANS | ​Après un passage à l’acte, un ado radicalisé est placé dans un centre de réinsertion semi-ouvert où, feignant le repentir, il prépare sa récidive. Un nouveau et redoutable portrait de notre temps, renforcé par l’ascèse esthétique des frères Dardenne. En compétition au Festival de Cannes.

Vincent Raymond | Mardi 21 mai 2019

Ahmed, 13 ans, vient de basculer dans l’adolescence et fréquente avec assiduité la mosquée du quartier dirigée par un imam fondamentaliste. Fasciné par le destin de son cousin djihadiste et désireux de plaire à son mentor, Ahmed commet une tentative d’assassinat sur une professeure… Toujours identique à lui-même et cependant constamment différent, le cinéma des frères Dardenne n’en finit pas de cartographier le paysage social contemporain, à l’affût de ses moindres inflexions pour en restituer dans chaque film la vision la plus rigoureuse. À eux (donc à nous) les visages de la précarité, la situation des migrants ou des réfugiés ; à eux également comme ici (avant de peut-être porter un jour leur regard sur l’exploitation "uberissime" de la misère) la radicalisation dans les quartiers populaires d’ados paumés entre deux cultures, la cervelle lessivée par de faux prophètes les brossant dans le sens du poil pour mieux les manipuler. À l’horreur économique s’est en effet ajoutée une très concrète abomination terroriste tout aussi internationalisée, usant de techniques de recrutement n’ayant rien à envier au cynisme des entreprises capitalistes : to

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"La Fille inconnue" : les Dardenne, inconnus à cette maladresse

ECRANS | de Luc & Jean-Pierre Dardenne (Bel.-Fr., 1h46) avec Adèle Haenel, Olivier Bonnaud, Jérémie Renier…

Vincent Raymond | Mardi 11 octobre 2016

Une jeune médecin, s’estimant responsable de la mort d’une fille à qui elle avait refusé d’ouvrir la porte de son cabinet, mène son enquête en parallèle de la police pour établir son identité. Ses recherches perturbent beaucoup de monde… Jamais, auparavant, les Dardenne n’ont donné cette impression de passer à côté de leur film en racontant une histoire à laquelle on ne croit pas ; où l’on anticipe le moindre retournement scénaristique, même le plus improbable. Tous leurs ingrédients habituels se trouvent pourtant réunis : précarité, lâcheté, culpabilité, Gourmet, Renier, rédemption… Mais ici, ça ne prend pas. Rien que le fait de contenir une actrice explosive comme Adèle Haenel (revoyez Les Ogres ou Les Combattants pour bien apprécier l’énergie de son jeu) dans un rôle quasi statique et un cadre exigu ne cessant de se restreindre, induit de la distorsion à leur effet de réel. Et puis la vivacité

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Deux jours, une nuit

ECRANS | Nouvel uppercut des frères Dardenne, qui emprunte les voies du thriller social pour raconter comment une ouvrière tente de sauver son travail en persuadant ses collègues de renoncer à une prime, et interroger ce qui reste de solidarité dans la société actuelle. Magnifique. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 20 mai 2014

Deux jours, une nuit

Lève toi et marche. Au premier plan de Deux jours, une nuit, Sandra (Marion Cotillard, formidable, se fond génialement dans l’univers des frères Dardenne, comme Cécile De France avant elle dans Le Gamin au vélo) émerge d’un sommeil médicamenteux et sort de son lit pour répondre au téléphone. C’est le film qui l’arrache de cette dépression dont on ne connaîtra jamais le motif mais qui est devenue la source de son malheur actuel : juste avant son retour de congé maladie, elle apprend qu’elle va perdre son emploi, le patron de son entreprise de panneaux solaires ayant choisi d’accorder une prime aux autres ouvriers contre le "départ" d’une des leurs. Décision cruelle à laquelle Sandra refuse de se plier ; avec son mari Manu (Fabrizio Rongione), elle va aller à leur rencontre, tentant de les convaincre un par un de revenir sur leur vote. Les frères Dardenne suivent donc à la trace leur héroïne, toujours en mouvement ; elle encaisse les coups, trébuche, tombe, se relève, repart à l’assaut et se recharge avec les quelques rayons de solidarité qui l

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Le Club s’offre les frères Dardenne

ACTUS | Vendredi 24 janvier, le dernier coup de pinceau sera appliqué sur la devanture du Club, marquant une nouvelle étape dans l’existence du cinéma. Racheté au groupe Pathé en 2012 par Martin Bidou, Pierre de Gardebosc et Patrick Ortéga, le cinéma remis à neuf accueille les frères Dardenne pour la cérémonie d’inauguration. Patrick Ortega, directeur des lieux, nous explique ce choix. Propos recueillis par Guillaume Renouard

Guillaume Renouard | Jeudi 23 janvier 2014

Le Club s’offre les frères Dardenne

Vendredi, le Club fait peau neuve… Patrick Ortéga : Si on veut ! Ce sera l’aboutissement d’une aventure qui a débuté en mars 2012, lorsque Martin Bidou, Pierre de Gardebosc et moi-même avons racheté le cinéma. Nous avons depuis effectué des travaux considérables qui touchent aujourd’hui à leur fin. Vendredi marquera l’inauguration officielle du cinéma, ou en tout cas sa réouverture sous la forme que nous souhaitions lui donner en le rachetant. Les frères Dardenne seront présents en tant que parrains. Parrains ? Oui. Ils font partie de notre faisceau de connaissance depuis quelque temps, et leur distributeur est un partenaire de longue date. Nous apprécions les valeurs humanistes qu’ils véhiculent à travers leur œuvre. C’est un cinéma intime, humain, qui ouvre les yeux sur les autres, loin de l’esbroufe du grand spectacle. Les frères Dardenne nous invitent à ausculter l’existence d’individus banals, que l’on côtoie au quotidien, et par là même à changer notre regard et à avancer. Un cinéma de proximité, bien plu

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Le silence de Lorna

ECRANS | De Jean-Pierre et Luc Dardenne (Fr/Belg, 1h45) avec Arta Dobroshi, Jérémie Rénier…

François Cau | Mercredi 27 août 2008

Le silence de Lorna

Lorna a obtenu la nationalité belge en épousant Claudy, héroïnomane paumé qui voit dans cette glaciale expatriée albanaise sa planche de salut. Mais Fabio, truand à l’origine du mariage blanc, veut que Lorna se débarrasse de son “époux“ afin de la jeter dans les bras d’un mafieux russe. Encore plus que dans L’Enfant, les frères Dardenne installent ici un dispositif cinématographique à la cohérence implacable. L’apparente froideur du récit, développée au gré d’une poignée de scènes à l’impact émotionnel fracassant, se délite peu à peu pour accompagner avec justesse le revirement psychologique de leur héroïne. Les audaces de la mise en scène s’intensifient avec maîtrise, le récit se permet de (fausses) digressions et des ellipses fulgurantes, bouleversant sans cesse l’âme et le propos du film. Autant de partis pris courageux, qui trouvent leur pleine justification dans l’immédiate réception de cette œuvre coup de poing. On sort groggy de la projection, terrassé par ce lent chant du cygne d’idéaux bafoués, au nom d’une quête de simili respectabilité sociale dont chaque étape se paie le prix fort. Rarement personnage n’aura, dans l’œuvre cinématographique des

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