Millénium : les hommes qui n'aimaient pas les femmes

ECRANS | Avec cette version frénétique du Millenium de Stieg Larsson, David Fincher réussit un thriller parfait, trépidant et stylisé, et poursuit son exploration d’un monde en mutation, où la civilisation de l’image numérique se heurte à celle du photogramme et du récit. Critique et retour sur le premier livre consacré à ce cinéaste majeur. Christophe Chabert

François Cau | Vendredi 13 janvier 2012

Avant de voir Millenium, il faut d'abord oublier le médiocre (télé)film suédois sorti en 2009, première adaptation du best-seller de Stieg Larsson. Ce n'est pas difficile, tant la mise en scène de David Fincher, impressionnante de fluidité et de rapidité, laisse loin derrière les laborieuses velléités illustratives de Niels Arden Oplev. Mais il faut aussi oublier le livre lui-même, et se comporter comme Fincher et son scénariste Steven Zaillan l'ont fait : doubler le plaisir feuilletonesque créé par une intrigue aux ramifications multiples d'un autre récit, purement cinématographique, qui n'aurait été qu'esquissé par l'auteur entre les lignes de son propre roman. De fait, si on a pu s'interroger un temps sur l'intérêt que Fincher portait à Millénium, et se demander s'il n'allait pas, comme à l'époque de Panic room, s'offrir un exercice de style récréatif avec cette nouvelle version, le générique (comme souvent chez lui) dissipe immédiatement les soupçons : sur une musique hardcore de Trent Reznor, Atticus Ross et Karen O., des corps noirs et liquides comme du plastique fondu s'interpénètrent et se mélangent à des câbles et des circuits électroniques. C'est beau, violent, furieux et cela dit déjà tout le film à venir : la chair rencontre la technologie, l'organique copule avec le numérique, et l'un doit l'emporter sur l'autre. Reste à savoir lequel…

La ligne Blomkvist

Ainsi avance le film dans sa première moitié, suivant deux lignes clairement dessinées par chacun des protagonistes : il y a d'abord la ligne Mikael Blomkvist, journaliste déchu après s'être attaqué à plus gros que lui (un homme d'affaire qu'il soupçonnait de corruption) et qui se retrouve à déterrer les secrets d'une puissante famille suédoise. L'enjeu : savoir ce qui est arrivé à Harriett, nièce d'Henrik Vanger, industriel sur le point de solder ses affaires sentant sa fin approcher. Blomkvist, incarné par un Daniel Craig alourdi — et partant crédible — qui conserve toutefois son charisme habituel, s'installe dans cette saga nordique à la manière d'Elliott Gould dans Le Privé d'Altman : brassant des archives, préparant le feu dans la cheminée, recueillant un chat errant, faisant le tour de l'île pour tailler le bout de gras avec les différents membres de cette famille où la haine et la rancœur sont des dénominateurs communs. David Fincher traite cette partie avec une ironie discrète, comme s'il faisait de ce bout d'Europe enneigé et de ses autochtones figés dans la glace (émotionnelle) les résidus d'un monde crépusculaire, dont il ne resterait plus que les récits poussiéreux et quelques photos. Ces photos que Blomkvist tente d'animer comme un vieux flip book et dont il cherche le point de vue et le contrechamp tel un critique des Cahiers du cinéma. Le cinéaste s'offre même d'évidentes références à son œuvre passée, comme ce flic obsédé par un crime irrésolu, cousin nordique de l'enquêteur joué par Mark Ruffalo dans Zodiac. Dans cette partie, Fincher est à la limite de l'effet de signature et de la démonstration de virtuosité ; le plaisir est là, mais on reste dans le divertissement luxueux.

La ligne Salander

Sauf que cette ligne Blomkvist est littéralement secouée par la ligne Lisbeth Salander, qui progresse en (montage) parallèle et qui s'y oppose point par point. Salander est une suicide girl au look à la fois punk et gothique, une guerrière dont le passé traumatique a fait d'elle une créature de vitesse pure, pirate informatique invisible et redoutable, fantôme errant dans la nuit de Stockholm et prête à tout pour survivre. Fincher fait d'elle, après Mark Zuckerberg (The Social Network), Tyler Durden (Fight Club) ou Robert Graysmith (Zodiac), l'un de ces êtres produits par la civilisation numérique, à mi-chemin entre le réel et le virtuel, dont la pensée et les mouvements épousent le rythme des processus informatiques. À ceci près que Lisbeth Salander est aussi un corps ultra-sexué (féminine et masculine, naturellement bisexuelle), une incarnation de ce nouveau monde encore en construction et qui entre en collision avec le monde d'avant. Une magnifique incarnation aussi, car l'incroyable Rooney Mara empoigne le personnage en faisant un doigt d'honneur au puritanisme hollywoodien ambiant — ça faisait longtemps qu'un blockbuster américain n'avait à ce point repoussé les limites de la censure, et ça fait un bien fou. Avec elle, le pouls du film s'accélère, dans une tachycardie spectaculaire dont le sommet est sans doute la sous-intrigue de viol et vengeance dont elle est tour à tour la victime et le bras armé. Millenium déploie ainsi avec une science particulièrement habile de la construction son véritable enjeu : lequel de ces deux corps va l'emporter sur l'autre, et quel monde va sortir de leur rencontre ?

La ligne Fincher

Fincher repousse donc longuement le moment où la ligne Blomkvist et la ligne Salander vont se croiser. Ce choc attendu, le cinéaste le met en scène dans sa plus grande littéralité : l'enquête du journaliste est électrisée par les méthodes de la punkette, certes ; mais surtout le corps mûr et contraint du premier entre en contact avec celui, sans entrave et désinhibé, de la seconde, dans une scène de cul hallucinante où c'est elle qui prend l'initiative mais surtout le dessus (là encore, littéralement). Cet accouplement engendre un nouveau film où chaque plan semble habité par une fureur irrépressible, où les distances géographiques et temporelles sont abolies, où la violence se répand partout comme un mauvais virus et où même le récit semble sortir de son cours naturel. Dans The Social network, Zuckerberg le parvenu affrontait les jumeaux Winklevoss et leur morgue d'héritiers, raillant leur savoir pour affirmer son audace et sa volonté de puissance. Lisbeth Salander devient, devant la caméra de Fincher, sa sœur de fiction : grâce à elle, une page de l'Histoire suédoise se tourne (le rapport au nazisme, sur lequel le cinéaste ne s'appesantit pas, et c'est mieux comme ça) ; avec elle, une justicière ultra-contemporaine apparaît, corps désirable mais trop rapide pour être désiré, chevalier noir au féminin dont le Gotham city serait une Europe en proie à la corruption et à la mondialisation des échanges financiers. Héros négatif contre héroïne positive, mais les deux se retrouvent dans une même solitude, comme si les enfants du numérique ne pouvaient sortir de leur chambre ou sortir de l'ombre pour prendre le pouvoir sans subir l'ostracisme de ceux qui le détenaient jusqu'alors. À tous ceux qui pensaient voir dans ce Millenium américain un remake du Millenium suédois, le cinéaste leur répond qu'en grand auteur de films, il ne fait que remaker ses propres œuvres…

Millénium : les hommes qui n'aiment pas les femmes
de David Fincher (ÉU, 2h38) avec Daniel Craig, Rooney Mara, Robin Wright, Christopher Plummer…

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"Millénium : ce qui ne me tue pas" : dure à cuire (et tant mieux)

ECRANS | de Fede Alvarez (ÉU, avec avert, 1h57) avec Claire Foy, Sverrir Gudnason, Sylvia Hoeks…

Vincent Raymond | Mardi 13 novembre 2018

Quand elle ne "corrige" pas les hommes trop violents avec leur épouse, Lisbeth Salander fait commerce de son génie du hacking. Or, l’une de ses missions va très mal tourner : il faut dire qu’elle a piraté la NSA pour récupérer un logiciel capable de déclencher le feu nucléaire… Extra-ordinaire à bien des égards, la saga littéraire Millénium a trouvé en David Lagercrantz un prolongateur zélé qui l’a développée autour de son atout majeur : le personnage de Salander. Moins lisse et plus intrigant que le héros théorique Mikael Blomkvist, la pirate tatouée et surdouée est, dans son genre, un fameux modèle féminin. En inversant les rôles, c’est-à-dire en plaçant ici Lisbeth au premier plan et Blomkvist en force d’appoint, Millénium prendrait-il un virage féministe ? En apparence seulement : si on le soumet au test de Bechdel, on s’aperçoit vite que les rares femmes donnant la réplique (ou faisant face) à Lisbeth ont un homme au centre de leurs conversations – quand il ne niche pas dans leur passif commun. Voire, plus retors, qu’elles se substituent à des figures masculines sous leu

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"Kings" : Los Angeles, 1992

Historico-urbain | de Deniz Gamze Ergüven (Fr-ÉU, 1h32) avec Halle Berry, Daniel Craig, Kaalan Walker…

Vincent Raymond | Jeudi 5 avril 2018

Mère courage, Millie (Halle Berry) accueille sans compter tous les gamins à la rue. Si la tension est continue entre les forces de l’ordre et les habitants de son quartier de Los Angeles, la tenue du procès des policiers ayant tabassé le jeune Afro-américain Rodney King déclenche des émeutes. Et Millie a peur pour ses enfants… Le succès international de Mustang (2015) ayant ouvert grandes les frontières à sa réalisatrice Deniz Gamze Ergüven, celle-ci a consenti à franchir l’Atlantique… sans pour autant succomber à l’appel des studios : projet personnel porté de longue date, Kings n’aurait sans doute pas correspondu, dans sa forme et son fond, aux critères hollywoodiens. Volontiers hybride avec ses surimpressions visuelles, ses inclusions d’images d’actualités, ses parenthèses lyriques, drolatiques ou abstraites venant éclater le réalisme contextuel, cette chronique chorale d’un quartier populaire rappelle la tension moite et revendicative des Spike Lee ou John Singleton d’antan, autant qu’elle évoque

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"A Ghost Story" : sublime amour fantôme

ECRANS | Comme attaché à la maison où il a vécu ses derniers jours terrestres, le fantôme d’un homme attend quelque chose sans trop savoir quoi, imperméable au temps qui passe. Un "Paranormal (in)activity" dépouillé et sublimé, signé par un David Lowery à l’intersection entre Gus van Sant et Stanley Kubrick.

Vincent Raymond | Lundi 18 décembre 2017

Un homme et une femme paraissent filer le plus parfait amour dans leur belle maison. La mort brutale du premier change la donne, et pousse la seconde à quitter les lieux. Pourtant, le fantôme de l’homme persiste à hanter leur demeure commune, dans l’attente d’un hypothétique contact… Sur le papier, A Ghost Story tient de la chimère. Irréductible à un genre, irrespectueux des codes, ce film fantastique ET sentimental à l’ascétisme radical semble s’ingénier à se saborder : minimalisme assumé, refus des effets spéciaux attendus, recours à une représentation du fantôme plus que désuète car usée jusqu’à la trame et risible (le vieux drap troué de deux orifices pour les yeux !), occultation totale du comédien principal pendant plus d’une heure (Casey Affleck, pourtant dernier récipiendaire de l’Oscar), quasi mutisme des personnages… Et pourtant. À force de clichés détournés, d’extrémisme narratif et de paris insensés, le cinéaste américain David Lowery atteint une étrangeté poétique fascinante. Melo-drap-ma Confiant l’instance narrative à un être sans réelle "essence", il donne cependant une

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"Song To Song" : Terrence Malick, toujours une note au-dessus

ECRANS | Retour à une forme plus narrative pour le désormais prolifique Terrence Malick, qui revisite ici, avec des grands noms (Natalie Portman, Ryan Gosling, Michael Fassbender, Rooney Mara...), le chassé-croisé amoureux dans une forme forcément personnelle et inédite.

Vincent Raymond | Mardi 4 juillet 2017

Deux hommes, deux femmes : leurs histoires d’amour et professionnelles, croisées ou réciproques dans l’univers musical rock d’Austin… Après le sphérique et autoréférenciel Voyage of Time (amplification des séquences tellurico-shamaniques de Tree of Life façon poème mystique à liturgie restreinte), le réalisateur Terrence Malick renoue avec un fil narratif plus conventionnel. Avec ce que cela suppose d’écart à la moyenne venant du réalisateur de À la Merveille. Song To Song prouve, si besoin en était encore, que ce n’est pas un argument qui confère à un film son intérêt ou son originalité, mais bien la manière dont un cinéaste s’en empare. Le même script aurait ainsi pu échoir à Woody Allen ou Claude Lelouch (amours-désamours chez les heureux du monde et dans de beaux intérieurs, avec les mêmes caméos de Val Kilmer, Iggy Pop, Patti Smith), on eût récolté trois films autant dissemblables entre eux que ressemblants et identifiables à leur auteur. Persistance de la mémoire En deux heures bien tassées, Malick nous offre ici un foisonnement visuel rare : un enchaînement vertigineux d

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Remember

ECRANS | de Atom Egoyan (Can., 1h35) avec Christopher Plummer, Martin Landau, Bruno Ganz…

Vincent Raymond | Mardi 22 mars 2016

Remember

Dénué de quiétude, le cinéma d’Atom Egoyan porte en lui les remous d’un drame originel, d’une fracture violente dont chaque film observe les conséquences — ou plutôt, les séquelles. Nul besoin d’être grand clerc pour déceler dans cette obsession comme dans ses nombreux films marqués par les voyages ou les pèlerinages, des références au cataclysme que fut le génocide des Arméniens. Egoyan a fait de la mémoire des disparus l’un des piliers majeurs de sa carrière, et des survivants leurs dépositaires luttant pour qu’elle ne soit pas oblitérée. Sans doute le plus connu, De beaux lendemains (1997) en constitue un exemple loin d’être isolé : Exotica (1994) ou plus récemment Captives (2014) racontaient en adoptant la forme du thriller comment ceux qui restent dissolvent leur vie présente dans réactivation obstinée de leurs souvenirs. Remember croise à nouveau les genres en mêlant thématique historique (de la grande Histoire, puisqu’il s’agit de la traque d’un ancien nazi)

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007 Spectre

ECRANS | 24e opus de la franchise officielle James Bond, "007 Spectre" n’a rien d’une fantomatique copie. À la réalisation comme pour "Skyfall", Sam Mendes poursuit son entreprise subtile de ravalement du mythe, consistant à jouer la continuité tout en reprenant le mâle à la racine…

Vincent Raymond | Lundi 9 novembre 2015

007 Spectre

De tous les "serials" modernes, James Bond est le seul dont on puisse garantir la survie, quelles que péripéties que connaisse le monde. À l’écran depuis 1962, s’il a connu une seule éclipse entre 1989 et 1995, elle n’était même pas liée à la fin de la Guerre froide et n’a eu aucune incidence sur son succès – à peine dût-elle troubler son cocktail martini. Davantage qu’un personnage, 007 est une marque, un label en soi, dont l’aura dépasse celle de tous les interprètes prenant la pose dans son smoking. D’avatars en résurrections, chaque épisode parvient à battre des records techniques, artistiques ou, le plus souvent, économiques. Le dernier en date, Skyfall (2012), ne s’est pas contenté de dépasser le milliard de dollars de recettes au box office ni de glaner (enfin) l’Oscar de la chanson originale grâce à Adele – on pourrait parler là de bénéfices collatéraux. Il s’était surtout distingué par une écriture renouvelée, qui coupait court avec les incertitudes et les bricolages de Casino Royale (2006) et de

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Gone Girl

ECRANS | Film à double sinon triple fond, "Gone Girl" déborde le thriller attendu pour se transformer en une charge satirique et très noire contre le mariage. Et permet ainsi à David Fincher de compléter une trilogie sur les rapports homme / femme après "The Social Network" et "Millenium". Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 7 octobre 2014

Gone Girl

Dans le commentaire audio de The Game, David Fincher affirme qu’il avait tourné là son dernier film pensé pour le soir de sa « première ». Tournant majeur qui consiste à ne plus vouloir scotcher le spectateur sur son siège par une succession d’effets de surprise, mais à s’inscrire dans un temps plus long où le film gagnerait en profondeur et en complexité, révélant à chaque vision de nouvelles couches de sens. C’est ce qui a fait, en effet, le prix de Fight club, Zodiac et The Social Network. Gone Girl, cependant, a les apparences du pur film de « première » : le calvaire de Nick Dunne, accusé de la disparition de sa femme le jour de leur cinquième anniversaire de mariage, repose sur un certain nombre de retournements de situations importés du roman de Gillian Flynn qu’il convient de ne pas révéler si l’on veut en préserver l’efficacité. La matière est donc celle d’un bon thriller psychologique : un écrivain raté et falot est transformé en coupable idéal par des médias avides de

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Les Amants du Texas

ECRANS | De David Lowery (ÉU, 1h37) avec Rooney Mara, Casey Affleck, Ben Foster…

Christophe Chabert | Vendredi 13 septembre 2013

Les Amants du Texas

L’ombre de Terrence Malick plane d’un bout à l’autre de ces Amants du Texas, à commencer justement par son atmosphère planante, cotonneuse, mais aussi par sa voix-off qui, sous couvert d’échanges épistolaires, emmène le film vers des rivages poétiques proches du grand Terry. Sans parler de son intrigue, où un couple de jeunes braqueurs se retrouve séparé, lui en prison, elle en liberté et enceinte. Quatre ans plus tard, il s’évade pour la retrouver, mais la distance s’est creusée, sa responsabilité de mère l’emportant sur sa jeunesse fougueuse. Sans parler du rôle joué par un shérif prévenant, qui pourrait faire un bon père de substitution. Il y a du Badlands là-dedans, mais aussi dans les paysages peints par Lowery, où la nature semble aussi apaisée que les amants sont tourmentés. Les Amants du Texas souffre cependant de ce maniérisme paralysant, qui impacte particulièrement le jeu des acteurs : leur retenue paraît forcée, et le film s’emploie à tout dédramatiser, jusqu’à tendre vers l’anodin et l’ennui. Dommage, du coup, d’avoir embarqué la sublime Rooney Mara dans l’aventure : explosive et sensuelle chez Fincher, elle semble pétrifiée ici, s

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Le Congrès

ECRANS | Ari Folman va là où on ne l’attendait pas après "Valse avec Bachir" : une fable de science-fiction qui interroge le futur du cinéma et mélange prises de vue réelles et animation vintage. Ambitieux, inégal mais souvent impressionnant, "Le Congrès" est aussi un formidable hommage à son actrice, Robin Wright. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 3 juillet 2013

Le Congrès

La mort du cinéma, annoncée depuis maintenant trois décennies, produit ce curieux paradoxe : chaque fois qu’un metteur en scène s’empare du sujet, il en tire une œuvre qui, à l’inverse, semble célébrer ses capacités de résistance. On se souvient du Holy motors de Carax, mais c’est aussi le cas du Congrès d’Ari Folman. Pas d’ambiguïté sur le discours du film : ce monde où les studios proposent aux acteurs de signer le «dernier contrat de leur carrière», avant de les scanner intégralement puis d’utiliser leur image dans des productions sur lesquelles ils n’ont plus aucun droit de regard, ressemble à une extrapolation cauchemardesque du passage au numérique actuel. C’est ce que décrit le premier acte du film, très impressionnant : Robin Wright, dans son propre rôle, est pressée par son agent (Harvey Keitel) et par le chef particulièrement odieux et inculte du studio Miramount (Danny Huston) de mettre un terme au lent calvaire qu’est devenu son parcours de comédienne en acceptant ce deal à la fois monstrueux et salvateur. Le choix de Robin W

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Effets secondaires

ECRANS | Dans l’étourdissant sprint de sa prétendue fin de carrière, Steven Soderbergh marque le pas avec ce thriller psy qui ne retrouve que partiellement le charme de ses dernières réalisations, un peu écrasé par un script qui ne laisse que peu de place aux expérimentations de la mise en scène. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Dimanche 7 avril 2013

Effets secondaires

Pourquoi, depuis Contagion, le cas Soderbergh s’est-il remis à nous intéresser, au point d’en faire un des cinéastes majeurs de ces dernières années ? Pas seulement parce que le bougre, pas à un paradoxe près, tournait à une vitesse folle des films qui affichaient un appétit de cinéma dément, tout en clamant à qui voulait l’entendre qu’il allait mettre fin à sa carrière… Aussi parce que Soderbergh semblait avoir trouvé ce qu’il cherchait depuis longtemps : une remise systématique sur le métier de son rôle de metteur en scène, cherchant à chaque nouvelle œuvre une forme différente pour enrichir des scripts souvent maigres, répondant à des codes dont il prenait soin de s’écarter. Du flux d’images mondialisées de Contagion au grand écart entre la chronique réaliste et le pur film chorégraphique de Magic Mike, en passant par les combats en temps réel et en plans larges de Piégée, c’était toujour

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Skyfall

ECRANS | C’était à prévoir : avec Sam Mendes aux commandes, ce nouveau James Bond n’est ni efficace, ni personnel, juste élégamment ennuyeux et inutilement cérébral. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 29 octobre 2012

Skyfall

Rappel des faits : avec Casino Royale, la plus ancienne franchise de l’histoire du cinéma tentait un lifting radical, à la fois retour aux origines du héros et volonté de lui offrir une mise à jour réaliste. Globalement salué, notamment à cause de l’implication de Daniel Craig pour camper un James Bond badass et pourtant vulnérable, ce premier volet s’est vu immédiatement entaché par une suite catastrophique, Quantum of Solace, qui courait pathétiquement derrière les Jason Bourne de Paul Greengrass et ne produisait que du récit indigent et de l’action illisible. Le prologue de Skyfall montre que les producteurs ont bien retenu la leçon : sans être révolutionnaire, il offre une scène d’action parfaitement claire et plausible, filmée avec calme et élégance — Roger Deakins, le chef op’ des Coen, est à la photo et cela se sent. La conclusion montre une fois de plus un Bond fragile, qu’une balle pourrait bien envoyer ad patres — là encore, beau plan sous-marin qui embraye sur un générique tout de suite plus kitsch, mais c’est la l

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Pixels, codes et signes

ECRANS | Livre / Le titre du court essai (93 pages) de Guillaume Orignac en dit déjà long sur sa thèse : David Fincher ou l’heure numérique. Pas «à» l’heure numérique, (...)

François Cau | Vendredi 13 janvier 2012

Pixels, codes et signes

Livre / Le titre du court essai (93 pages) de Guillaume Orignac en dit déjà long sur sa thèse : David Fincher ou l’heure numérique. Pas «à» l’heure numérique, mais bien «ou» ; pour l’auteur, Fincher a défini les modalités de ce changement de paradigme où le numérique a remplacé l’argentique et l’analogique, et en a fait la matière de ses films sinon leur sujet. Reprenant le cinéma qui l’a marqué, celui des années 70, (Butch Cassidy et le kid, Les Trois jours du Condor, À cause d’un assassinat), il le met à jour grâce aux techniques contemporaines. Pour Fincher, «représenter un monde numérisé, c’est avant tout numériser sa représentation». L’interprétation des signes, grand enjeu du Nouvel Hollywood, devient alors leur simple reproduction (les pages de codes de Zuckerberg, les rébus du Zodiac ou l’appartement Ikea de Fight club). «Fincher ne filme pas les machines, rejetées dans le capharnaüm des technologies passées. Il s’intéresse à la langue qu’elles produisent et au bourdonnement des signes informatiques», écrit Orignac. Fincher utilise ainsi les possibilités offertes par le numérique (notamment en post-production) pour remodeler sans cesse ses images tout en effaçant les tra

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Fincher, 10 ans d’histoire

ECRANS | Analyse / Vilipendé à la sortie de "Fight club", David Fincher est dix ans plus tard acclamé pour les mêmes raisons : sa capacité à créer des héros ambivalents synchrones avec l’ère numérique. CC

François Cau | Vendredi 8 octobre 2010

Fincher, 10 ans d’histoire

Dans Fight club, Edward Norton se retrouvait piégé dans un environnement aseptisé, reflet d’une société de consommation standardisée, made in Ikea, qu’il pulvérisera en s’inventant un double anarchiste et punk ; dans The Social network, Mark Zuckerberg crée un site à travers lequel chacun peut se créer une identité virtuelle, dans laquelle on raconte sa vie, réelle ou fantasmée. Comme une parenthèse ouverte à l’aune des années 2000 et close quelques mois après leur fin, David Fincher a tourné deux films, l’un visionnaire, l’autre récapitulatif, sur le bouleversement majeur de la décennie : l’irruption du virtuel et du numérique comme un événement fondamental. Des rides et des pixels Cinématographiquement pourtant, tout a changé. La furia visuelle de Fight club, avec ses images subliminales, ses plans impossibles qui traversent les corps et les murs, ses décors qui s’animent comme un catalogue vivant, a laissé la place à un cinéma de la parole et des visages, où la direction artistique est toujours aussi remarquable mais nettement moins ostentatoire. Par ailleurs, les effets numériques de Fight club se greffaient sur un film qui non seulement ét

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Sorkin, politique d’un auteur

ECRANS | The Social network n’est pas que le dernier exemple en date des noces fécondes entre Hollywood et les créateurs de l’âge d’or des séries télé. Si Aaron Sorkin (...)

Christophe Chabert | Vendredi 8 octobre 2010

Sorkin, politique d’un auteur

The Social network n’est pas que le dernier exemple en date des noces fécondes entre Hollywood et les créateurs de l’âge d’or des séries télé. Si Aaron Sorkin s’est fait connaître du grand public en signant À la maison blanche pour NBC, il a fait ses armes en tant qu’auteur dramatique sur les planches de Broadway. Il n’a que 28 ans au moment de la création de sa première pièce, Des hommes d’honneurs, saluée unanimement par la critique et dont il signera l’adaptation cinématographique réalisée par Rob Reiner. Comme tous les grands auteurs anglo-saxons, Aaron Sorkin s’intéresse avant tout aux histoires qu’il raconte et aux enjeux que celles-ci véhiculent, autant qu’à la parole, pourtant vertigineuse, des personnages. À la maison blanche, sa deuxième série après l’inédite Sports night, lui donne toute latitude pour exercer son don de dialoguiste et son goût : en créant une fiction où un Président américain et son administration doivent traverser, grosso modo, les événements qui arrivent réellement à George W. Bush, ses conseillers et ses secrétaires d’état, Sorkin invente une uchronie au long cours, mettant en perspective l’His

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Le monde selon Facebook

ECRANS | Cinéma / David Fincher et Aaron Sorkin retracent l’ascension de Mark Zuckerberg, le créateur de Facebook, de ses années à Harvard jusqu’aux deux procès intentés contre lui, dans un film passionnant et d’une folle ambition sur la naissance d’une nouvelle forme de capitaliste. Christophe Chabert

François Cau | Jeudi 7 octobre 2010

Le monde selon Facebook

Première séquence de The Social network : Mark Zuckerberg et sa petite amie Erica discutent autour d’une bière. Il lui explique avec arrogance l’intérêt d’entrer dans les clubs selects de Harvard, et qu’elle n’y parviendra pas sans lui ; en retour, elle le plaque sèchement, ce qui trouble à peine sa détermination. Prologue brillant où s’épanouit la verve inimitable d’Aaron Sorkin ; le créateur d’À la maison blanche retrouve ici son terrain de prédilection : les coulisses de l’Histoire racontées comme des marivaudages quotidiens, au plus près de la parole et des problèmes personnels de ses protagonistes. Restait à savoir comment le texte de ce virtuose allait être interprété par un cinéaste qu’on qualifie, par paresse, de «visuel» : David Fincher. Plus que jamais proche de l’intelligence cinématographique d’un Kubrick, Fincher a choisi d’adapter sa mise en scène à ce matériau scénaristique, ne cherchant ni à l’aérer, ni à l’agiter gratuitement, sans pour autant refuser d’y apposer une vision personnelle. C’est la première et immense qualité de The Social network : la rencontre de deux grands artistes pour un dialogue tantôt complémentaire, tantôt contra

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Millénium 2 - La Fille qui rêvait d'un bidon d'essence et d'une allumette

ECRANS | De Daniel Alfredson (Suède, 2h09) avec Michael Nyqvist, Noomi Rapace…

François Cau | Jeudi 24 juin 2010

Millénium 2 - La Fille qui rêvait d'un bidon d'essence et d'une allumette

La première adaptation cinématographique de la trilogie de Stieg Larsson avait séduit les fans des romans par son ambiance putride, soulignant les déliquescences d’une société suédoise montrée sous son jour le plus corrompu et misogyne. Malgré ses défauts de rythme manifestes, le long-métrage de Niels Arden Oplev s’en tirait avec les honneurs, bien aidé par son binôme d’acteurs principaux. Pour la suite de la saga, un nouveau réalisateur prend le relais, et tout de suite, c’est une autre paire de manche. Daniel Alfredson se repose entièrement sur le cahier des charges esthétiques du premier volet, s’efface au point de rendre sa mise en scène totalement transparente. Et l’intrigue de dévider ses maigres soubresauts avec un manque d’efficacité tout à fait remarquable, encore un peu plus entamé par une poignée de scènes complètement à côté de la plaque (dont un combat de boxe valant son pesant). D’héroïne emblématique, Lisbeth Salander est reléguée au rang de justicière de série Z, et Mikael Blomkvist tire la tronche. Le dernier volet sort dans un mois, on l’attend avec une infinie patience. FC

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