Thor : le monde des ténèbres

ECRANS | Écrit n’importe comment et sans aucune ligne artistique, ce nouveau "Thor" est sans doute ce que les studios Marvel ont fait de pire. Mais est-ce vraiment du cinéma, ou seulement de la télévision sur grand écran ? Christophe Chabert

Christophe Chabert | Samedi 2 novembre 2013

Une intro pompée sur Le Seigneur des anneaux, du rétrofuturisme médiéval, de la comédie romantique, de la destruction massive, des monstres… Le brassage de ce nouveau Thor pourrait être qualifié de «pop» si on considérait qu'il y avait autre chose que des décideurs derrière. On préfèrera donc parler de pot-pourri marketing où une armée de scénaristes réunis en pool tentent de faire entrer des carrés dans des ronds avant qu'un cinéaste venu de la télé n'aille illustrer l'affaire à la va-comme-je-te-pousse — qui pourra par exemple expliquer cette succession de mises au point ratées, à moins que ce ne soit la post-production qui ait saccagé certains plans ?

Il n'est pas compliqué de mettre en pièces ce blockbuster poussif et vain à côté duquel le premier volet signé Kenneth Brangah, pourtant très moyen, prend soudain une intégrité indéniable. Par exemple, son absence totale de ligne artistique, qui peut passer d'un combat titanesque platement mis en scène dans un champ banal et sans ligne de fuite à un univers entièrement numérique complètement baroque et sans horizon, de Londres à Asgard, où la ville semble avoir été repêchée dans les décors vacants de Game of thrones — Alan Taylor, le réalisateur, en vient. Le film en a conscience, et ne cesse de noyer le poisson en accumulant les péripéties scénaristiques et les cliffhangers, au mépris de la plus absolue logique, changeant régulièrement de route et d'enjeux pour éviter que le spectateur ne regarde concrètement ce qui se passe sur l'écran.

A tout cela, Taylor et ses scénaristes ont ajouté ce qu'ils appellent sans doute de «l'humour», et qui n'est rien d'autre qu'un mépris profond pour la mythologie qu'ils manient. Déjà dans le premier volet, la deuxième partie faisait entrer une dose de ridicule dans l'histoire en confrontant les Dieux descendus de l'Olympe et quelques ploucs de l'Amérique profonde. Ici, la dérision s'insinue à tous les niveaux ; le personnage de Thor n'est pas épargné, lançant des vannes ridicules ou faisant rigoler en accrochant son marteau à un portemanteau ; mais les humains ne sont pas mieux traités, avec notamment un acharnement sur ce pauvre Stellan Skarsgard, condamné à se promener à poil ou en slip pendant une grande partie du film.

Mais le sentiment qui domine en voyant Thor : le monde des ténèbres, c'est celui de s'être fait flouer. Par la misère du spectacle proposé, certes, mais surtout par la prétention à le vendre comme du cinéma. Or, le film fonctionne exactement comme une série télé, et pas la meilleure, ça va de soi. Primat de l'écriture — conçue comme rouleau compresseur narratif qui écrase tout sur son passage — sur l'idée même de développer une mise en scène. De fait, on passe tellement de temps à essayer de suivre ce qui se raconte que rien n'imprime vraiment la rétine. Il n'y a aucune sidération visuelle, aucun plan, aucune séquence qui surnage de cette bouillabaisse (télé)visuelle. Car, malgré ses effets spéciaux, son scope, son IMAX et sa 3D, Thor est avant tout fait pour être apprécié sur des petits écrans, chez soi ou sur son téléphone portable, découpé en autant de morceaux que de stations de métro ou de fenêtres mal fermées.

Bien sûr, entre temps, Gravity est passé par là. On a beaucoup entendu à son propos que le film «manquait de scénario» ; étrange reproche pour un film qui vise si clairement l'épure et la stase visuelle, qui prend le temps non pas de la surenchère mais de l'immersion dans un univers et dans le drame d'un personnage, qui n'oublie jamais d'écrire parfaitement par le dialogue la quotidienneté des situations et qui, surtout, propose au spectateur une expérience de contemplation qui est l'essence même du cinéma depuis son invention. Pendant que Cuarón réinventait le cinéma fait pour le cinéma, Marvel, Taylor et ses sbires sans talent ne font que du home cinéma, c'est-à-dire un avatar médiocre de ce que la télévision propose déjà jusqu'à l'overdose, et qu'aujourd'hui les studios américains produisent en série — et la scène post-générique indique que l'on n'est pas près d'en voir la fin.


Thor : Le Monde des ténèbres

D'Alan Taylor (ÉU, 2h10) avec Chris Hemsworth, Natalie Portman... Thor se bat pour restaurer l’ordre dans le cosmos, mais une ancienne race, sous la conduite du terrible Malekith, un être assoiffé de vengeance, revient pour répandre les ténèbres.
Pathé Cordeliers 20 rue Thomassin Lyon 2e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Clip sur porcelaine

Insolite | Les lieux de culture étant très largement fermés, pourquoi ne pas se laisser surprendre par la dernière proposition de la galerie Showcase ? On est allé faire faire un tour du côté de ce drôle d'endroit pour une rencontre artistique...

Benjamin Bardinet | Vendredi 22 janvier 2021

Clip sur porcelaine

Ce lieu d’exposition singulier est tout à la fois le plus petit de l’agglomération, mais aussi le plus visible et finalement celui qui rassemble le plus large public, puisque, ouvert sept jours sur sept, 24 heures sur 24, il se situe en plein cœur du centre ville historique de Grenoble. La galerie Showcase (puisque c’est donc son nom) est une ancienne vitrine étrangement incrustée dans un mur de la place aux herbes investie par l’Association pour l’agencement des activités (AAA). Depuis 2012, cette énigmatique association y programme régulièrement des interventions d’artistes contemporains qui sont libres d’y faire des propositions de micro-installations ou de mini-expositions. Cette vitrine est ainsi devenue un îlot de résistance culturel au cœur d’une zone piétonne essentiellement dédiée au commerce. Et même si les interventions proposées sont exigeantes, et parfois un poil abscons, il est toujours assez réjouissant, en tant que promeneur, de se laisser surprendre par leur univers artistique – ceci d’autant plus en ces temps troubles où la culture est gentiment remisée au placard. Jusqu’à la fin du mois, on peut donc découvrir dans la fameuse vitrine une série de six

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"Mon ninja et moi" : doudou et dur à la fois

Animation | De Anders Matthesen & Thorbjørn Christoffersen (Dan., 1h21) animation

Vincent Raymond | Mardi 7 juillet 2020

Depuis que sa mère s’est remise en ménage, Alex a hérité d’un "demi-frère" de son âge qui le tyrannise à la maison et au collège. Quand son oncle excentrique lui offre une poupée de ninja magique ramenée de Thaïlande, Alex pense tenir sa revanche. Mais la contrepartie sera rude… La toute neuve société de distribution Alba Films tient sa première authentique pépite avec ce long métrage danois méritant d’être le succès d’animation de l’été 2020. Mon ninja et moi marque en effet une réjouissante révolution dans l’univers plutôt corseté et policé des productions destinées au "jeune public" (vocable flou qui rassemble des bambins jusqu’aux ados). À présent que tous les studios d’animation ont globalement atteint une excellence technique comparable à celle développée par Blue Sky, Dreamworks ou Pixar et uniformisé leur style graphique, le récit (et son traitement) est devenu l’ultime refuge de la singularité. Un retour aux fondamentaux pour spectateurs blasés des prouesses visuelles asymptotiques. Auteur et coréalisateur de Mon ninja et moi,

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"Border" : la pas si monstrueuse parade

ECRANS | La rencontre de deux êtres à la monstruosité apparente, une enquête sur des monstruosités cachées et des éveils sensuels peu humains… Chez Ali Abbassi, la Suède est diablement fantastique et plus vraie que nature.

Vincent Raymond | Mardi 8 janvier 2019

Dotée d’un physique ingrat, Tina possède un odorat hors du commun lui permettant de repérer les fraudeurs à la frontière où elle est douanière. Un jour, elle détecte Vore, suspect au physique aussi repoussant que la sien. En sa compagnie, elle va découvrir qui elle est réellement… Par ses personnages rivalisant avec l’immonde Jo "Le Ténia" Prestia (Irréversible) ou le répugnant Willem "Bobby Peru" Dafoe (Sailor & Lula), le cinéaste Ali Abbasi interroge ici en premier chef la féconde question de la monstruosité, travaillant le traditionnel syntagme affichée/effective : la disgrâce physique n’étant pas le réceptacle obligé d'une âme hideuse. Le fantastique abonde d’exemples contraires : souvenons-nous de Freaks ou de La Belle et la Bête. Mais s’il tient du conte initiatique, Border ne se borne pas à traiter des seules apparences et oppositions ; il explore cette zone grise, intermédiaire, aux contours indistincts et flous constituant la frontière, dans les nombreuses acceptions du concept. Et montre que toute démarcation doit être perçue comme relative, surtout quand on la donne

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"Sale temps à l'hôtel El Royale" : welcome to the Hotel California & Nevada

ECRANS | de Drew Goddard (ÉU, 2h22) avec Chris Hemsworth, Dakota Johnson, Jon Hamm…

Vincent Raymond | Mardi 6 novembre 2018

Fin des années 1960. Construit à cheval entre la Californie et le Nevada, l’hôtel El Royale a connu des jours meilleurs. C’est pourtant dans ce décor décrépit que se retrouve une poignée de voyageurs en apparence ordinaire. Ne vous a-t-on jamais dit de vous méfier des apparences ? Distribution de prestige, première séquence intrigante, décor prometteur… Le réalisateur américain Drew Goddard sort du bois avec du costaud dans la musette. Sous l’apparence d’un polar mode-vintage, un peu exagérément série B, à la manière d’une fantaisie des frères Coen, et chapitré/déstructuré à la Tarantino, Sale temps à l’hôtel El Royale cristallise dans ses coursives un concentré des obsessions, des hantises et des traumas ayant frappé la société américaine au tournant des années 1960, alors qu’elle faisait le deuil de ses soldats morts au Vietnam, de(s) Kennedy, des Trente Glorieuses et de nombreuses illusions… Derrière le paravent du film de braquage, c’est en ce lieu symboliquement frontière que le mythe d’une nation éternellement adolescente prend du plomb dans l’aile (et dans la cervelle) en se confrontant à ses faces sombres. Ic

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"Woman at War" : en vert et contre tout

ECRANS | de Benedikt Erlingsson (Is, 1h41) avec Halldora Geirhardsdottir, Davíd Thór Jónsson, Magnús Trygvason Eliassen…

Vincent Raymond | Mardi 3 juillet 2018

Avec son arc, ses flèches et son culot, la combative Halla sabote les installations électriques islandaises afin de pénaliser l’industrie de l’aluminium et surtout préserver l’environnement. Parallèlement, elle espère depuis trois ans obtenir un feu vert pour adopter une petite fille… Les cinémas du Nord usurpent rarement leur réputation d’excentricité, pas plus qu’ils ne manquent une occasion de valoriser leurs territoires. En prenant pour héroïne une activiste écolo cheffe de chœur et quasi quinquagénaire, Benedikt Elingsson met donc la barre haut question singularité ; dommage qu’il incorpore à son récit une sœur jumelle, vieille lune scénaristique dont il est évident dès son apparition à l’écran qu’elle aura un rôle décisif dans le dénouement. Cela gâche, sinon la férocité du propos politique et poly-militant (en faveur de l’adoption par des femmes seules, contre la marchandisation des ressources naturelles, contre le délit de faciès...), la qualité globale du film. Même s’il va dans le sens de l’Histoire ; même s’il est joliment emballé dans une esthétique ultra-léchée (avec bande originale visible car jouée à l’image par un trio d’enfer

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"We blew it" : les États-Unis entre le road movie et la mort

ECRANS | Comment a-t-on pu passer de "sex, summer of love & rock’n’roll" au conservatisme le plus radical ? Sillonnant la Route 66, le réalisateur français Jean-Baptiste Thoret croise les témoignages d’Étasuniens oubliés des élites et désillusionnés avec ceux de hérauts du Nouvel Hollywood. Balade amère dans un pays en gueule de bois.

Vincent Raymond | Mardi 7 novembre 2017

Sans doute Jean-Baptiste Thoret aurait-il aimé ne jamais avoir à réaliser ce documentaire. Mais par l’un de ces étranges paradoxes dont l’histoire des idées et de la création artistique regorge, son édification a découlé d’une déprimante série de constats d’échec – ou d’impuissance. Elle se résume d’ailleurs en cette sentence laconique donnant son titre au film : « We Blew it » – « On a merdé ». Empruntée à Peter Fonda dans Easy Rider (1969) de Dennis Hopper, la réplique apparaît à bien des égards prémonitoire, voire prophétique. Roots et route La route est longue de Chicago à Santa Monica : 2450 miles. Prendre le temps de la parcourir permet de mesurer (au sens propre) l’accroissement incessant de la distance entre les oligarques du parti démocrate et la population. De constater la paupérisation et la fragilité de celle-ci. D’entendre, également, son sentiment de déshérence ainsi que sa nostalgie pour un "âge des possibles" (et de toutes les transgressions) révolu. Une somme de frustrations capitalisées par un Donald Trump prompt à faire miroiter le rétroviseur : dans son « Make America Great Again »

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"Jackie" : queen Kennedy, queen Portman

ECRANS | de Pablo Larraín (E.-U., 1h40) avec Natalie Portman, Peter Sarsgaard, Greta Gerwig…

Vincent Raymond | Mardi 31 janvier 2017

Novembre 1963. JFK vient d’être assassiné et sa désormais veuve Jackie Bouvier-Kennedy reçoit un journaliste dans sa résidence glacée pour évoquer l’attentat de Dallas, mais aussi son avenir. Au fil de la discussion, elle se remémore pêle-mêle les jours heureux à la Maison-Blanche, les préparatifs des obsèques et la journée fatale… À l’instar de Neruda sorti il y a un mois, Jackie est un biopic transgressif où le sujet principal ayant la pleine conscience de sa future place dans l’Histoire se permet d’en soigner les contours en abrasant la moindre irrégularité apparente : la si lisse Mrs. Kennedy affirme ainsi ne pas fumer… en écrasant une de ses innombrables cigarettes ; la si droite Jackie tient debout… gavée de calmants et d’alcool. Dans la famille Kennedy, l’apparence prime sur l’expression publique d’un quelconque affect privé ; qu’importent les circonstances, Jackie se doit de participer à l’écriture de la glorieuse geste de cette dynastie. La construction achronologique du fi

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Folk panoramique signé Andy Cartwright

MUSIQUES | Le musicien anglais officiant maintenant sous le nom de Seabuckthorn sera vendredi 3 juin à la Casse, à l'invitation des Grenoblois de [reafførests].

Damien Grimbert | Mardi 31 mai 2016

Folk panoramique signé Andy Cartwright

Pour son dernier concert de la saison, ce vendredi 3 juin à 19h30 à la Casse, la valeureuse équipe de [reafførests] propose une soirée « sous le signe des déserts intérieurs et guerres extérieures ». Une jolie formule pour un très beau plateau, qui réunira sur la même scène Lynwood, projet solo de Chloé Della Valle combinant « voix cristalline, boucles vibrantes et basse à l'archet », Torticoli, trio post-punk instrumental lyonnais à mi-chemin entre nervosité et tentation prog-rock, et enfin Seabuckthorn (en photo), projet solo de l'Anglais Andy Cartwright dont l’écoute du dernier album (They Haunted Most Thickly, sorti l’an dernier chez Bookmaker Records) nous a laissés durablement envoûtés. Auteur de paysages musicaux subtils, inspirés et mélodiques, évoluant quelque part entre folk traditionnel et ambient, Seabuckthorn compose une musique qui marque instantanément, et évoque chez l’auditeur une sensation diffuse de dépaysement et de familiarité mélangées. De quoi expliquer l’étiquette, finalement assez juste, de "folk panoramique" qui lui est souvent associée.

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"The Revenant" : littérature grandeur nature

ECRANS | Alors que sort cette semaine sur les écrans "The Revenant" d'Alejandro González Iñárritu, on s'intéresse au livre qui a inspiré le film.

Vincent Raymond | Mardi 23 février 2016

Aux racines du film d'Iñárritu se trouve un livre éponyme récent de Michael Punke, romançant l’épopée de Hugh Glass. Car l’histoire extraordinaire du trappeur de la Rocky Mountain Fur Company, abandonné vivant en 1823 par ses compagnons (pensant qu’il ne survivrait pas à ses blessures infligées par une ourse), est authentique. Elle appartient même à ces légendes fondatrices du continent nord-américain, circulant de bouche (édentée) de pionnier à oreille (déchiquetée) de maréchal-ferrant, colportées de péripatéticienne en tenancier de saloon. L’auteur évoque d’ailleurs dans son ouvrage d’autres figures emblématiques de la conquête de l’Ouest (tel George Drouillard) ayant payé de leur vie leur soif de grands espaces, de fortune et d’aventures. Disposant de sources lacunaires, Punke reconnaît avoir laissé son inspiration galoper : sa trame se révèle d’une tonalité plus noire, moins mystique et complexe que celle développée dans le film. Iñárritu a ajouté la concurrence de pilleurs de peaux, histoire brodée sur le passé f

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Hacker

ECRANS | Ce devait être le grand retour de Michael Mann après le décevant "Public enemies", mais ce cyber-thriller ne fait oublier un scénario aux enjeux dramatiques faibles et aux personnages superficiels que lors de ses scènes d’action époustouflantes et novatrices. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 17 mars 2015

Hacker

Pour son retour au cinéma après six ans de silence (et une série HBO avortée, Luck), Michael Mann s’est fixé un défi à la hauteur de sa réputation : filmer les flux du cyberespace et la manière dont cette mondialisation des données affecte le monde réel. Hacker va donc défier David Fincher, l’autre grand cinéaste numérique du XXIe siècle, sur son terrain de prédilection, et il le fait d’abord en matérialisant les circuits informatiques qui relient un cyberpirate à une centrale nucléaire chinoise, provoquant une catastrophe aux conséquences géopolitiques inattendues. En effet, la police chinoise doit pactiser avec le FBI américain pour retrouver l’auteur de l’attaque, qui pourrait avoir des liens avec un ancien hacker purgeant une peine de prison, à qui l’on accorde donc une gracieuse liberté conditionnelle le temps de l’enquête. On sent que Mann se plaît à amener son cinéma vers de nouveaux territoires, que ce soit celui des effets spéciaux numériques ou celui de l’empire capitaliste chinois avec ses villes polluées et ultratechnologiques. En revanche, il ne trouve de moyen pour les faire se rejoindre qu’un "action man" bodybuildé et prompt

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1001 grammes

ECRANS | De Bent Hamer (Norv-All-Fr, 1h30) avec Ane Dale Thorp, Laurent Stocker…

Christophe Chabert | Mardi 10 mars 2015

1001 grammes

Marie, scientifique norvégienne, a une mission : protéger précieusement le kilo national pour l’amener à la conférence du Bureau International des Poids et Mesures à Paris, où tous les pays viennent étudier les infimes variations subies par leur étalon au fil des ans. À la différence de ce travail soigneusement organisé, la vie de Marie est un chantier : la santé de son père est vacillante et ses amours sont au point mort. Lorsqu’elle croise un jardinier philosophe nommé Pi (le frenchy Laurent Stocker de la Comédie-Française), elle entame un marivaudage en sourdine, que Bent Hamer choisit de mettre en scène à la Norvégienne, c’est-à-dire avec cet humour à froid embastillé dans des cadres calculés au micromètre. La comédie se joue donc à deux à l’heure, tandis que la romance se déploie moins vite encore ; on peut trouver ça charmant, mais c’est surtout un peu gentillet. Les jeux de répétition — de plans, de lieux, de déplacements — rajoutent à ce petit précis d’horlogerie sentimentale, où tout n’est que calcul de précision — c’est le sujet, mais c’est aussi la forme du film. Christophe Chabert

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Rush

ECRANS | Autour de la rivalité entre Niki Lauda et James Hunt, Ron Howard surprend en signant un film à la fois efficace et discret où, par-delà l’affrontement sportif, l’important est de se trouver un meilleur ennemi. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 23 septembre 2013

Rush

Pour toute une génération, Niki Lauda est ce champion de Formule 1 autrichien défiguré après un accident spectaculaire, un visage monstrueux autant qu’une légende de son sport. Diverses plaisanteries pas très fines ont achevé d’en faire un mythe, et Rush en ajoute une dernière, accessible au seul public français, en faisant incarner le coureur par l’excellent Daniel Brühl… Cette transformation est le pivot dramatique du film de Ron Howard, son climax un peu obscène – les scènes d’hôpital ne sont pas du meilleur goût en termes de mise en scène – mais c’est aussi là que se joue sa séduisante alliance d’efficacité et de subtilité. Rush n’est pas exactement une bio filmée de Lauda, du moins est-elle couplée à une autre consacrée à son rival sportif et intime, l’Anglais James Hunt – très bon Chris Hemsworth, qui Thor ici le cou à ses détracteurs. La première partie pose leur antagonisme : Lauda est cérébral, impassible et pas très glamour, mais sa science de la mécanique et de la conduite le rendent imbattable sur les circuits ; Hunt est impulsif, dragueur, fêtard, beau gosse et, malgré ses audaces en course, il finit fréquemment dans le fossé ou da

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Aux micros citoyens

CONNAITRE | Documentaire / Le documentariste Jean-Pierre Thorn fait mouche en 2011 avec la sortie de son 93 la belle rebelle, manifeste militant qui dit la fougue (...)

Laetitia Giry | Vendredi 22 juin 2012

Aux micros citoyens

Documentaire / Le documentariste Jean-Pierre Thorn fait mouche en 2011 avec la sortie de son 93 la belle rebelle, manifeste militant qui dit la fougue et l’énergie positive émanant des zones de banlieue communément stigmatisées. Recentré sur le département du 9-3, le documentaire a l’énorme avantage d’aborder la "cité" par une sorte d’histoire de la musique, du punk au hip-hop, en passant par le slam, illustrée par des extraits d’émissions télé qui viennent constituer le tout en mine d’archives intelligemment ordonnées. Dans un entretien de novembre 2011 mené par le Couac (collectif urgence d’acteurs culturels), Thorn évoque pour expliquer l’impopularité des quartiers populaires une « politique délibérée des classes dominantes depuis toujours, d’ostraciser le peuple », une « volonté délibérée et systémique de rabaisser le peuple, dire qu’il ne produit rien, qu’il n’a pas de culture », regrettant le fait que « traiter les classes populaires de voyous, de racailles est une constante. » C’est contre ces préjugés que la lutte est dirigée, prouvant à chaque image que la force de création et de culture n’est pas le propre d’une élite mais appartient

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Avengers

ECRANS | La réunion des super-héros Marvel, pas toujours très bien servis séparément lors de leurs aventures individuelles, trouve en Joss Whedon l’homme de la situation : un amoureux des récits multiples et des comics, un cinéaste à la fois efficace, intelligent et élégant. Une vraie réussite. Christophe Chabert

Aurélien Martinez | Jeudi 26 avril 2012

Avengers

C’était une gageure : comment faire tenir dans un seul film de 2h20 cinq héros de comics ayant donné chacun un ou plusieurs films autonomes, sans tomber dans le zapping frénétique dicté par leur temps de présence à l’écran ? Avengers y répond sur la fin par un plan qui fait figure de déclaration d’intention : au beau milieu d’une bataille épique, monstrueuse, où les super-héros affrontent des centaines d’aliens, Joss Whedon s’offre un looping visuel magistral où il relie, par la grâce du numérique, chacun d’entre eux luttant à sa façon contre les envahisseurs. Le plaisir n’est pas que celui de la virtuosité technique : il tient aussi à ce prodige enfin accompli, qui consiste à leur donner l’épaisseur nécessaire — et l’iconisation qui va avec —  pour qu’aucun ne puisse bénéficier des faveurs du spectateur. Tous égaux, tous unis ; tous respectés par le cinéaste, qui cherche avant tout à prendre au sérieux (même si le film ne s’interdit ni l’humour, ni l’ironie) les figures qu’il déploie à l’écran. Esprit de sérieux Pour en arriver là, Whedon commence par installer patiemment les diverses lignes de son récit. Une scène très réussie lui permet notamment de

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Thor

ECRANS | De Kenneth Branagh (ÉU, 1h54) avec Chris Hemsworth, Natalie Portman…

François Cau | Jeudi 21 avril 2011

Thor

L’association Marvel / Kenneth Branagh avait de quoi faire ricaner sur le papier… Pourtant, le début de Thor donne tort aux rieurs tant on y trouve un souffle inattendu qui n’a pas seulement à voir avec le blockbuster de super-héros en 3D (inutile, au passage). Branagh filme ses Dieux avec sérieux et arrive à rendre l’environnement rétrofuturiste crédible, piochant du côté de la mythologie grecque et nordique mais aussi, bien sûr, de Shakespeare. Au bout de ces trente minutes pas mal du tout, Thor est déchu et envoyé sur terre et là, le film amorce comme lui une irréversible dégringolade. Le choix du panel humain (des abrutis gonflés à la bière, des men in blacks rigides et une équipe de scientifiques) conduit soit à de la comédie style Les Visiteurs en Amérique, soit à des conflits dramatiques mous — le personnage faiblard de la chercheuse Natalie Portman est vite acquise à la cause de Thor. Quand les potes de Thor débarquent d’Asgard avec leurs costumes ridicules poursuivis par un robot géant, Branagh s’embourbe dans la série Z et laisse sa mise en scène aller à vau-l’eau, se contentant de faire des cadres penchés. Même le climax final, dont l’enjeu est la destruction d’un pon

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"Black swan" : Darren Aronofsky et Natalie Portman mènent la danse

ECRANS | Une jeune danseuse introvertie cherche à se dépasser pour incarner le double rôle d’une nouvelle version du "Lac des cygnes". Sans jamais sortir d’un strict réalisme, Darren Aronofsky fait surgir le fantastique et le trouble sexuel dans un film impressionnant, prenant et intelligent.

Christophe Chabert | Jeudi 3 février 2011

Éternel espoir d’une prestigieuse troupe de ballet new-yorkaise, Nina est à deux pas d’obtenir le sésame qui fera décoller sa carrière : le premier rôle d’une nouvelle création du Lac des Cygnes montée par un énigmatique et ambigu chorégraphe français, Thomas. Elle réussit haut la main les auditions dans la peau du cygne blanc, mais sa puérilité et son manque d’érotisme laissent planer un doute sur sa capacité à incarner son envers démoniaque, le cygne noir. D’autant plus qu’une jeune recrue, Lily, paraît bien plus à l’aise qu’elle, libre dans son corps et assumant une sexualité agressive qui nourrit sa prestation. Nina est un personnage polanskien, cousin de celui de Deneuve dans Répulsion, mais accomplissant un trajet inversé : plutôt que de choisir la claustration conduisant à une folie homicide et autodestructrice face à la "menace" du désir, Nina doit au contraire sortir d’elle-même et de l’appartement dans lequel elle vit avec une mère surprotectrice, danseuse ratée reportant sur sa progéniture ses ambitions avortées — là, on est plutôt du côté du Carrie de De Palma. Elle subira cette révélation du sexe comme une transformation monstrue

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