Only lovers left alive

ECRANS | Retour en grande forme de Jim Jarmusch avec ce film à la force tranquille qui imagine des vampires dandy, rock’n’roll, amoureux et dépressifs, gardiens d’une culture mise en péril par la révolution numérique. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 18 février 2014

Adam et Eve ne sont ni le premier homme, ni la première femme de la création, mais les derniers amants-vampires sur terre : c'est le premier scoop du nouveau film de Jim Jarmusch, joliment ironique. Eve s'est retirée à Tanger, où elle fréquente rien moins que Christopher Marlowe – qui, en plus d'avoir écrit les pièces de Shakespeare, est lui aussi une créature de la nuit, éternelle quoique mal en point. Adam vit à Détroit au milieu de sa collection de guitares et de son studio analogique, reclus et phobique face aux « zombies » qui l'entourent – on ne saura pas si le terme qualifie péjorativement le commun des mortels ou si effectivement l'humanité est désormais divisée en deux catégories de morts-vivants.

Les liens qui les unissent relèvent autant d'un héritage romantique que d'une réalité qui passe par les moyens de communication contemporains : Eve et son iPhone en Facetime (application de visioconférence), Adam avec un bricolage mêlant câbles, télé et caméra. C'est en fait surtout la mise en scène de Jarmusch qui les réunit, comme lors de ses travellings en spirale enchaînés et fondus avec le mouvement d'un antique 33 tours. Son scénario aussi va les obliger à se retrouver : alors qu'Adam, trouvant l'éternité longue et morose, envisage de suicider, Eve vole à son secours pour l'empêcher de se renvoyer ad patres.

L'éternité des ruines

Mis à toutes les sauces ces dernières années, les vampires deviennent chez Jarmusch des remparts culturels ; ils ont croisé tous les génies des siècles passés (même si le film semble dire que le plus grand génie est celui qui choisit de ne jamais accéder à la célébrité), lu tous les livres, écouté tous les disques et, face à l'emprise galopante de la civilisation numérique, du culte de l'ego et du plaisir immédiat (incarnée par la sœur de Eve, Eva, teen vampire adepte du binge drinking là où ses aïeux consomment le sang comme des doses d'héroïne), s'enfoncent dans la mélancolie. Le cool jarmuschien se transforme en une neurasthénie bourrée d'ironie, comme si le cinéaste assumait son côté vieux con tout en s'en moquant joyeusement.

Si son couple possède le charme hipster des pubs The Kooples, le cinéaste le regarde comme des vestiges en ruine d'un temps révolu, aussi sublime que ce théâtre à l'italienne effondré et transformé en parking au cœur de Detroit. « Seuls les amants resteront en vi e» dit le titre, énigmatique jusqu'à la dernière séquence, suggérant que même si le monde disparaît, l'amour aura peut-être droit à son éternité.

Only lovers left alive
De Jim Jarmusch (All-Ang-Fr, 2h03) avec Tom Hiddleston, Tilda Swinton, Mia Wasikowska…


Only lovers left alive

De Jim Jarmusch (ÉU, 2h03) avec Tilda Swinton, Tom Hiddleston...

De Jim Jarmusch (ÉU, 2h03) avec Tilda Swinton, Tom Hiddleston...

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Dans les villes romantiques et désolées que sont Détroit et Tanger, Adam, un musicien underground, profondément déprimé par la tournure qu’ont prise les activités humaines, retrouve Eve, son amante, une femme endurante et énigmatique.


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"The Dead Don't Die" : comme un petit goût de reviens-y-pas pour Jim Jarmusch

ECRANS | Quelle mouche a piqué Jim Jarmusch (ou quel zombie l’a mordu) pour qu’il signe ce film ni série B, ni parodique, ni sérieux ; ni rien, en fait. Prétexte pour retrouver ses copains dans une tentative de cinéma de genre, ce nanar de compétition figure dans celle de Cannes 2019 dont il a effectué en sus l’ouverture.

Vincent Raymond | Mercredi 15 mai 2019

Centerville, États-Unis. Depuis la fracturation des Pôles, la terre est sortie de son axe et de drôles de phénomènes se produisent : la disparition des animaux ou l‘éveil des macchabées qui attaquent la ville. Au bureau du shérif Robertson, on commence à lutter contre les zombies… Certes oui, l’affiche de The Dead Don’t Die vantant son « casting à réveiller les morts » a de la gueule. Mais empiler des tombereaux de noms prestigieux (Bill Murray, Tilda Swinton, Adam Driver, Selena Gomez, Steve Buscemi, Chloë Sevigny, Danny Glover...) n’a jamais constitué un gage de qualité, ni garanti de provoquer le tsunami de spectateurs escompté par les producteurs. Voyez les cimetières, où l’on trouve pourtant la plus forte concentration de génies au mètre carré (et une proportion non négligeables de sinistres abrutis) : outre les taphophiles, ils ne rameutent guère les foules. Blague à part, cette affiche reproduisant luxueusement celle plus brute de décoffrage de La Nuit des Morts-Vivants (1968) annonce d’emblée la couleur : Jim Jarmusch vient rejouer la partition du classique horrifique de Geor

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"Paterson" : poète, vos papiers (du véhicule)

ECRANS | Une semaine ordinaire dans la vie de Paterson, chauffeur de bus à Paterson, New Jersey, et poète à ses heures. Après la voie du samouraï, Jim Jarmusch nous indique celle d’un contemplatif alter ego, transcendant le quotidien sur son carnet. Une échappée hors du temps bienvenue.

Vincent Raymond | Mardi 20 décembre 2016

Dalí soutenait que la gare de Perpignan était le centre du monde. Alors la ville de Paterson, avec ses rues peu fréquentées, ses murs de briques rouges et sa quiétude provinciale, ne pourrait-elle pas être le nord magnétique de la poésie américaine ? Escale obligée – semble-t-il – pour une foule de maîtres du verbe, de Ginsberg à Iggy Pop, ce cadre apparemment dépourvu de pittoresque et de distractions a inspiré le poète et romancier américain William Carlos Williams tout au long de sa carrière. Il est aussi la patrie d’un bien nommé Paterson, émule du précédent ; le lieu d'où il compose son œuvre dans le secret d’un carnet de notes, sans jamais se départir de son impassibilité. Citoyen en apparence quelconque d’une ville banale, Paterson trouve dans son train-train matière à émerveillement, transmutant les choses vues en vues singulières. Carnet de notes sur revêtement de ville Emboîtant les pas de ce scribe machiniste, Jim Jarmusch révèle le caractère ininterrompu du processus d’écriture : entre la cristallisation de l’inspiration et la fixation du texte sur le papier, les mots s’affichent, s’accumulent, s’agencent dans son esprit – et, pour nou

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High-Rise

ECRANS | L’architecture du chaos selon Ballard, avec Ben Wheatley en maître d’ouvrage servi par la charpente de Tom Hiddleston… Bâti sur de telles fondations, High-Rise ne pouvait être qu’un chantier prodigieux, petits vices de formes inclus. Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mardi 5 avril 2016

High-Rise

En septembre dernier, le ministère de la Défense français emménageait dans ses nouveaux quartiers, à la froideur grise et géométrique, sur le site Balard. Au même moment était projeté à Toronto la première du film High-Rise, adaptation d’un roman publié en 1975 par J.G. Ballard, décrivant l’inéluctable échec d’un projet urbanistique. Lier ces événements synchrones autrement que par leur vague homophonie semble insensé. Cependant, tous deux nous ramènent à cette éternelle obsession humaine pour l’édification ; ce tabou sans cesse transgressé depuis Babel par des créatures se rêvant créateurs, et fabriquant des citadelles… Mais laissons pour l’heure l’Hexagone-Balard : le film métaphorique de Wheatley a plus à dire que la grande muette – sur notre société d’hier, mais aussi sur la manière dont elle a accouché d’aujourd’hui. La cité rageuse Trouble mixte entre culte nostalgique pour un passé idéalisé et franche défiance vis-à-vis d’un futur instable, High-Rise revendique sans le dater précisément son ancrage dans les seventies. Jamais trop excentriques, décors et costumes portent la marque de ce temps révolu, instaurant cette distance favorab

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The Double

ECRANS | De Richard Aoyade (Ang, 1h33) avec Jesse Eisenberg, Mia Wasikowska…

Christophe Chabert | Vendredi 25 juillet 2014

The Double

Cette adaptation du roman de Dostoïevski brille d’abord par la pertinence de ses parti-pris visuels : Richard Aoyade a en effet choisi de ne pas choisir entre la reconstitution et l’actualisation du livre, préférant inventer un monde qui renvoie autant à la bureaucratie soviétique qu’au futur orwellien de 1984. Au milieu de cet univers gris et pré-technologique vit Simon, triste employé de bureau frustré et voyeur, qui voit débarquer un jour son double, James, bien décidé à prendre sa place et à séduire la femme qu’il épie depuis sa fenêtre. On pourrait énumérer les références conscientes ou inconscientes qui défilent dans le film (Brazil, Délicatessen, Le Locataire) mais cela ne ferait que souligner ce qui devient le défaut le plus évident de The Double : il s’enferme rapidement dans un exercice de style où la forme, soumise à un contrôle maniaque (lumières, cadres, mouvements de caméra, sans parler d’une bande-son très spectaculaire dans son accumulation de détails) prend le pas sur le récit. Aoyade vise manifestement le film-cerveau en droite ligne de Kubrick, Polanski ou des Coen, mais il ne produit qu’un objet froid et répétitif.

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Maps to the stars

ECRANS | David Cronenberg signe une farce noire et drôle sur les turpitudes incestueuses d’Hollywood et la décadence d’un Los Angeles rutilant et obscène. Un choc ! Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 20 mai 2014

Maps to the stars

La « carte des stars » du titre fait référence à ces dépliants indiquant l’emplacement des villas appartenant aux célébrités hollywoodiennes à Los Angeles ; la carte du dernier film de David Cronenberg se résume en revanche à un cercle d’une demi-douzaine de personnages portant des prénoms impossibles, gravitant dans l’univers du cinéma et unis par des liens scénaristiques mais aussi par de tortueux liens du sang. Il y a un jeune acteur de 13 ans arrogant et cynique, star d’une franchise ridicule (Bad babysitter) et déjà passé par la case réhab' ; son père moitié gourou, moitié thérapeute new age ; une comédienne vieillissante obsédée par le fantôme de sa mère morte dans un incendie ; un chauffeur de limousine qui se rêve scénariste et acteur… Et, surtout, une fille mystérieuse qui s’incruste dans leur vie, un peu folle et portant sur son corps les stigmates de graves brûlures. Film choral ? Pas vraiment, car Maps to the stars tisse assez vite une toile réjouissante où chacun va illustrer la décadence dans laquelle s’enfonce un Los Angeles corrompu au dernier degré, réplique vulgaire et morbide de celui décrit par John Schlesinger dans son crépu

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Jarmusch : un train, des fleurs et quelques clopes…

ECRANS | Après que son très beau Only lovers left alive s’est taillé un succès au long cours dans les salles, la Cinémathèque revient en quatre films sur la carrière de Jim (...)

Christophe Chabert | Mardi 13 mai 2014

Jarmusch : un train, des fleurs et quelques clopes…

Après que son très beau Only lovers left alive s’est taillé un succès au long cours dans les salles, la Cinémathèque revient en quatre films sur la carrière de Jim Jarmusch. Choix judicieux : chacun résume assez fidèlement les voies explorées par le cinéaste, qui se rétractent toutes en un geste d’errance immobile, de langueur cool et de réinvention des icônes américaines. Dans Mystery train, trois histoires se déroulent en parallèle à Memphis, avec en guise de point de jonction un hôtel miteux et un coup de feu entendu au petit matin. On y croise le fantôme d’Elvis et un Joe Strummer bien vivant, un couple de Japonais en pèlerinage dans cette Mecque musicale et une Italienne en transit affectif et géographique. Le « train » du titre, c’est autant celui qui transporte les deux amoureux nippons que le hit de Presley ; correspondance immédiate avec l’ouverture de Dead man (photo), sublime variation autour du western, où les guitares plaintives de Neil Young accompagnent les roues d’un train qui emmène Willi

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2014 : autant en emporte le Vent…

ECRANS | Après une année 2013 orgiaque, 2014 s’annonce à son tour riche en grands auteurs, du maître Miyazaki à une nouvelle aventure excitante de Wes Anderson en passant par les vampires hipsters croqués par Jarmusch et les flics tarés de Quentin Dupieux… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 2 janvier 2014

2014 : autant en emporte le Vent…

Le Vent se lève, il faut tenter de vivre… disait le titre intégral du dernier film d’Hayao Miyazaki qui, après 25 ans au service de l’animation japonaise, a décidé de tirer sa révérence avec cette œuvre effectivement testamentaire. Réduit au seul Vent se lève pour sa sortie le 22 janvier, cette fresque narre les années d’apprentissage d’un ingénieur féru d’aviation, passion qui l’aveuglera sur la réalité de la guerre dans laquelle le Japon s’engage, mais aussi sur l’amour que lui porte une jeune fille qu’il a sauvée lors d’un spectaculaire tremblement de terre. En assumant la part la plus adulte de son cinéma et en se livrant en transparence à un troublant autoportrait en créateur obsessionnel, coupé du monde et de la vie, Miyazaki signe un chef-d’œuvre alliant splendeur plastique, force émotionnelle et intelligence du regard. Les Belles et les Bêtes Il sera le premier en cette rentrée à illuminer les écrans, mais 2014 ne sera pas en rade de grands auteurs, au contraire. On ronge bien sûr notre frein en attendant de découvrir la deuxième partie du Nymphomaniac de Lars von Trier (29 janvier), dont le

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Snowpiercer

ECRANS | Après "The Host" et "Mother", Bong Joon-ho frappe à nouveau très fort avec cette adaptation cosmopolite d’une bande dessinée française des années 80, récit de SF se déroulant dans un train tournant sans fin autour d’un monde rendu à l’ère glaciaire. Épique et politique, une fable très sombre d’une grande intelligence dans son propos comme dans sa mise en scène. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 24 octobre 2013

Snowpiercer

Même après sa fin, le monde continue de tourner. Enfin, pas exactement, car ce sont plutôt les humains qui le peuplent, derniers survivants d’une hasardeuse expérience scientifique ayant plongé la planète dans une nouvelle ère glaciaire, qui en sont réduits à faire des révolutions à bord d’un train-arche en mouvement perpétuel. La révolution, à l’autre sens du terme, couve dans les wagons de queue, où sont stockés dans des conditions de salubrité dégradantes les miséreux, à qui l’on enlève leurs enfants pour les emmener dans les wagons de tête, ceux des nantis. Bong Joon-ho, génial cinéaste sud-coréen de The Host et de Mother, a trouvé dans Le Transperceneige, BD française culte parue dans les années 80, cette cruelle métaphore d’une lutte des classes qui survit à l’apocalypse, repensant l’habituelle distribution verticale des rôles (les riches en haut, les pauvres en bas) dans une habile horizontalité. C’est à peu près tout ce qu’il a gardé du récit original, se laissant toute liberté créative p

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Cannes, jour 10 : bouquet final

ECRANS | "The Immigrant" de James Gray. "Only lovers left alive" de Jim Jarmusch. "La Vénus à la fourrure" de Roman Polanski.

Christophe Chabert | Samedi 25 mai 2013

Cannes, jour 10 : bouquet final

Au moment où n’importe quel festivalier voit apparaître sur son visage des rides de fatigue qui le font ressembler à Bruce Dern dans Nebraska, il fallait pourtant se ressaisir d’urgence, car Thierry Frémaux, dans un hallucinant tir groupé final, avait placé en fin de compétition de très gros morceaux signés par de très grands cinéastes. C’est d’ailleurs à l’aune de cette attente, pour le coup gigantesque, que The Immigrant de James Gray a déçu. Attention, tout de même… Gray, dont les quatre derniers films ont tous été présentés en compétition, y a systématiquement récolté les mêmes commentaires perplexes ou frustrés, avant que lesdits films, à leur sortie, ne reçoivent un accueil enthousiaste d’une presse ayant revu son jugement à la hausse, et de spectateurs qui ont l’avantage considérable de ne pas s’être empiffré 35 films en dix jours. Mais la déception est soigneusement entretenue par Gray lui-même. En effet, The Immigrant part sur une piste qu’on identifie immédiatement comme coppolienne façon Parrain 2. Plan sur la stat

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Stoker

ECRANS | Après avoir croisé Thérèse Raquin et un film de vampires dans "Thirst", Park Chan-wook se délocalise en Australie pour passer "L’Ombre d’un doute" d'Hitchcock au filtre de l’horreur gothique. Le résultat, ultra stylisé et plutôt distrayant, se présente comme une récréation dans son œuvre. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 23 avril 2013

Stoker

Une veuve éplorée, un oncle bellâtre prénommé Charlie revenu d’un long voyage à l’étranger et une adolescente introvertie nommée India à l’imaginaire macabre : voici les ingrédients de Stoker, drôle de film longtemps attendu qui marque les premiers pas de Park Chan-wook hors de sa Corée du Sud natale. Pas exactement aux États-Unis, mais sous la bannière australienne, avec une actrice principale du cru – Mia Wasikowska, épatante – et une autre, par ailleurs coproductrice, néo-zélandaise – Nicole Kidman, dont la carrière se risque de plus en plus vers des rivages troubles qui lui vont plutôt bien. Plus exotique encore, le scénario est signé Wentworth Miller, le beau gosse de la série Prison break. On aimerait bien jeter un œil à son script tant celui-ci reprend – sans le citer, et c’est sans doute un tort – L’Ombre d’un doute d’Hitchcock. Dans son précédent Thirst, Park Chan-wook s’amusait déjà à relire l’intrigue du Thérèse Raqu

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"Moonrise Kingdom" : l'amour à hauteur d'enfant

ECRANS | Poussant son art si singulier de la mise en scène jusqu'à des sommets de raffinement stylistique, Wes Anderson ose aussi envoyer encore plus loin son ambition d'auteur, en peignant à hauteur d'enfant le sentiment tellurique de l'élan amoureux.

Christophe Chabert | Lundi 21 mai 2012

Revoici Wes Anderson, sa griffe de cinéaste intacte, dès les premiers plans de Moonrise Kingdom. Sa caméra explore frontalement une grande demeure comme s'il visitait une maison de poupée dont il découperait l'espace en une multitude de petits tableaux peuplés de personnages formidablement dessinés. Au milieu, une jeune fille aux yeux noircis au charbon, cousine pas si lointaine de Marion Tenenbaum, braque une paire de jumelles vers nous, spectateurs. Ce n'est pas un détail : d'observateurs de ce petit théâtre, nous voilà observés par cette gamine énigmatique, dont on devine déjà qu'elle a un train d'avance sur les événements à venir. L’art de la fugue Par ailleurs, la bande-son se charge, via un opportun tourne-disque, de nous faire un petit cours autour d'une suite de Benjamin Britten. Où l'on apprend que le compositeur, après avoir posé la mélodie avec l'orchestre au complet, la rejoue façon fugue en groupant les instruments selon leur famille. Là encore, rien d'anecdotique de la part d'Anderson. Cet instant de pédagogie vaut règle du jeu du film à venir, où il est question d'enfance (qui n'est pas un jeu), de f

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We need to talk about Kevin

ECRANS | Troublant, ambigu, inquiétant, le nouveau film de la Britannique Lynne Ramsay repose sur un propos fort et complexe, ainsi que sur une actrice formidable — Tilda Swinton. Mais sa mise en scène, faite de tics visuels et de symboles appuyés, aurait gagné à jouer la simplicité. Christophe Chabert

François Cau | Jeudi 22 septembre 2011

We need to talk about Kevin

Eva se réveille un matin, quelques mois après le drame qui a détruit sa vie. Sa maison, une bicoque branlante aux volets continuellement clos, a été aspergée de peinture rouge sang. Plus tard, au supermarché, elle doit subir les regards accusateurs des autres clients. Mais plutôt que de se révolter, elle semble leur donner raison et s’enfoncer dans la culpabilité. De quoi se sent-elle coupable ? De la tuerie commise par son fils Kevin dans son lycée, allusion à peine voilée au massacre de Columbine ? Oui, mais la raison est plus profonde encore. Au fil du maillage temporel savamment tressé par Lynne Ramsay (d’après un roman de Lionel Shriver, qui racontait l’histoire à travers la correspondance de la mère à son fils emprisonné), le spectateur va découvrir qu’Eva était une femme libre, passionnée, cultivée, qui s’est mariée trop tôt à un homme trop conformiste. À la naissance de Kevin, ce n’est pas une épiphanie maternelle qui s’est produite, mais une sorte de dépression post-partum qui l’a conduite à détester cet enfant, ses cris et ses caprices. Portrait crashé d’une famille modèleEn grandissant, Kevin est devenu un monstre froid, manipulateur et cruel. Mais la causali

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Mort d’un voyageur

ECRANS | Critique / Les puristes du chamanisme (certes peu nombreux sur Grenoble, mais bon) pourront arguer du fait que le film de Jim Jarmusch ne traite de (...)

| Mercredi 28 février 2007

Mort d’un voyageur

Critique / Les puristes du chamanisme (certes peu nombreux sur Grenoble, mais bon) pourront arguer du fait que le film de Jim Jarmusch ne traite de leur sujet de prédilection uniquement de façon connexe. On se permettra de leur répondre que la vision de Dead Man plonge le spectateur dans une véritable transe cinématographique, ne nécessitant l’absorption d’aucune substance psycho-active, et ce dès sa première scène. La (superbe) musique de Neil Young, construite sur une poignée d’accords répétés en boucles quasi liturgiques, se fait entendre sur le périple ferroviaire de William Blake. Les rencontres et scènes incongrues se succèdent, liées sans suite apparente par une série de fondus au noir. Le grain de l’image, le noir et blanc somptueux, l’attention apportée au moindre détail pour recréer un ouest sauvage américain basé sur ses clichés sans pour autant exalter ses derniers (sinon de façon grotesque), le jeu tout en contradiction de Johnny Depp : Jarmusch a trouvé l’équation idéale pour ce voyage poétique de vie à trépas, et il nous le fait sentir directement, sans surligner ses effets. Dead Man absorbe ses inspirations esthétiques pour imposer son propre rythme, lancinant, et s

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