"The Grand Budapest Hotel" : Wes Anderson à tous les étages

ECRANS | Avec "The Grand Budapest Hotel", Wes Anderson transporte son cinéma dans l’Europe des années 30, pour un hommage à Stefan Zweig déguisé en comédie euphorique. Un chef-d’œuvre génialement orchestré, aussi allègre qu’empreint d’une sourde inquiétude.

Christophe Chabert | Mardi 25 février 2014

The Grand Budapest Hotel, au départ, c'est un livre, lu par une jeune fille blonde sur un banc enneigé de la ville de Lutz, à côté de la statue de son auteur. Ce livre raconte l'histoire du Grand Budapest Hotel telle qu'elle fut rapportée à l'écrivain lors d'un séjour dans ses murs au cours des années 1960 par le propriétaire de l'hôtel, Zéro Moustapha. Cette histoire est aussi celle de Mr Gustave, concierge du Grand Budapest du temps de sa splendeur dans les années 1930, juste avant le début de la guerre, mentor et ami de Zéro. Le Grand Budapest Hotel était alors un bastion du luxe et du raffinement au cœur de l'Europe, dans la République de Zubrowka.

À l'arrivée, The Grand Budapest Hotel est un film de Wes Anderson, autrement dit une pure création : rien de tout cela n'existe, tout a été réinventé par l'imaginaire du cinéaste. Mais ce monde fantaisiste laisse deviner en transparence la véritable Histoire européenne, du temps de ses heures les plus tragiques.

Partition virtuose

La narration en poupées russes qui lance le film – un récit à l'intérieur d'un récit à l'intérieur d'un récit –, redoublé par les constants changements de narrateurs et de formats de l'image, Anderson l'emprunte à l'Autrichien Stefan Zweig (1881 – 1942), dont il crée deux doubles à l'écran : l'écrivain et Mr Gustave, qui serait la version bouffonne du Zweig accablé par la mort annoncée de l'humanisme européen. Mr Gustave (extraordinaire prestation de Ralph Fiennes qui trouve ici son meilleur rôle depuis Spider), dandy décadent lettré et parfumé, est l'ancien lobby boy devenu gardien des clés de l'hôtel, mais aussi d'un certain art de vivre qu'il entend bien transmettre au jeune Zero (Tony Revolori, une révélation). Tous les deux vont se retrouver au cœur d'un complot où une veuve joyeuse décède brutalement, léguant à Mr Gustave, son dernier amant, une peinture inestimable, Le Garçon à la pomme, ce qui provoque l'ire de son fils Dmitri (Adrien Brody, désormais pilier de la famille Anderson).

Le cinéaste, avec son style inimitable où chaque plan est composé comme une scène de théâtre, se lance dans une comédie euphorique au rythme vertigineux, construite à la manière d'un morceau de musique dont il serait le chef d'orchestre virtuose. La comparaison n'est pas gratuite : il possède une maestria indéniable pour mettre en valeur ses solistes (chaque fois qu'un acteur arrive à l'écran, son "entrée" est mise en scène pour susciter les applaudissements ou le sourire complice du spectateur) pour laisser s'envoler la partition (les morceaux de bravoure sont légion, de la traque dans le musée jusqu'à l'impressionnante poursuite sur le parcours olympique) ou la stopper par un pont silencieux – le plan où Willem Daffoe, après ladite poursuite, prend le temps de savourer une rasade de sa fiole à whisky puis de la remettre dans la poche de sa veste en cuir, illustre cet art du temps qui se suspend pour mieux redémarrer en trombe ensuite.

La mise en scène toute entière est régie par des lois immuables et harmoniques : frontalité permanente et mouvements de caméra géométriques – travellings rectilignes à la Dolly, panoramiques rapides à 90° reliant deux espaces sans en révéler la couture, plus quelques zooms frénétiques qui font écho aux nombreux cadres à l'intérieur du cadre. Même le dialogue est musical : le « Ne flirtez pas avec elle » de Zéro, le laïus de Mr Gustave sur ce qu'il reste d'humanité dans un monde s'enfonçant dans la barbarie, ou encore l'extraordinaire marabout-bout-de-ficelle de la « société des clés d'or » sont autant des mélodies que des gimmicks.

Au bord du gouffre

Justement, les détracteurs de Wes Anderson lui reprochent souvent cet abus de gimmicks et ses tics graphiques. En plus de son allégresse irrésistible, The Grand Budapest Hotel répond à ces critiques en faisant résider toute la profondeur de son propos dans ses poses les plus frivoles. Si, au départ, l'idée de dessiner une Europe par-dessus l'Europe réelle paraissait surtout une manière de libérer les velléités figuratives propres à son cinéma, cette transparence-là se révèle in fine comme une pudeur nécessaire face à l'indicible que représentent la Shoah et la terreur communiste.

D'où cette conclusion incroyable où le film se rétracte en une poignée de plans remontant toutes les époques du récit, comme s'il était aspiré par des trous noirs qui sont autant d'espaces irreprésentables, jusqu'à ce que le livre se referme sèchement. Anderson balaie toute la joie contagieuse qu'il avait pris soin de créer, mais il le fait dans un geste d'une concision sublime, avant de nous laisser entre les mains d'Alexandre Desplat pour une ultime et entraînante polka. Comme Lubitsch dans To be or not to be, Anderson rit à quelques centimètres du précipice – les personnages se retrouvent d'ailleurs régulièrement suspendus dans le vide. Si The Grand Budapest Hotel est un chef-d'œuvre, c'est un chef-d'œuvre où l'ivresse le dispute à l'amertume.

The Grand Budapest Hotel
De Wes Anderson (ÉU, 1h40) avec Ralph Fiennes, Edward Norton, F. Murray Abraham, Adrien Brody, Mathieu Amalric, Tony Revolori, Saoirse Ronan, Jude Law…


The Grand Budapest Hotel

De Wes Anderson (ÉU, 1h46) avec Ralph Fiennes, F. Murray Abraham...

De Wes Anderson (ÉU, 1h46) avec Ralph Fiennes, F. Murray Abraham...

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Le film retrace les aventures de Gustave H, l’homme aux clés d’or d’un célèbre hôtel européen de l’entre-deux-guerres et du garçon d’étage Zéro Moustafa, son allié le plus fidèle.


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"Noureev" : Paris vaut bien une (toute petite) danse

ECRANS | De Ralph Fiennes (GB, 2h07) avec Oleg Ivenko, Adèle Exarchopoulos, Raphaël Personnaz…

Vincent Raymond | Mardi 18 juin 2019

1961. Danseur au célèbre ballet du Kirov, Rudolf Noureev se distingue par son talent hors normes autant que par son caractère entier. En tournée à Paris avec le ballet russe, il se laisse griser par la vie à l’Ouest, suscitant l’ire du KGB. Au moment du départ, son destin va se jouer en quelques instants… La sympathie immense que l’on éprouve pour le comédien Ralph Fiennes ne doit pas tempérer le jugement que l’on porte sur le travail de Ralph Fiennes réalisateur et amateur de grandes destinées – Coriolan, Dickens et maintenant Noureev. Car si la fresque qu’il nous livre ici possède bien des vertus mimétiques (choix d’un clone de "Rudy" pour le rôle-titre, soin méticuleux dans la reproduction d’un Paris de cartes postales ou de pubs de parfum, jolies couleurs satinées d’époque...), elle évoque surtout ces cupcakes au glaçage impeccable mais dépourvus de saveur originale. Diluée dans ses deux heures bien tapées d’allers-retours temporels (un non-sens, quand on y pense, puisqu’il s’agit quand même de l’histoire d’un transfuge, donc d’un passage irrévocable d’un état/État à un autre), l’évocation touristique du Paris by Night so

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"Marie Stuart, Reine d'Écosse" : reines à l’arène

ECRANS | de Josie Rourke (ÉU-GB, 2h04) avec Saoirse Ronan, Margot Robbie, Jack Lowden…

Vincent Raymond | Mardi 26 février 2019

Son récent veuvage renvoie la jeune reine de France Marie Stuart dans son Écosse natale, où son trône est convoité par sa parente Elizabeth Ière d’Angleterre, laquelle se verrait bien doublement couronnée. Marie lui fait part de ses vues sur Albion. Diplomatie, trahisons et guerre à l’horizon… La Favorite de Yórgos Lánthimos vient récemment de prouver qu’il était possible d’être fidèle à l’esprit d’une époque en adoptant une esthétique décalée et volontairement anachronique. Sur un sujet voisin (grandeurs et misères des monarques britanniques), Marie Stuart offre a contrario l’exemple d’un dévoiement calamiteux de l’Histoire à la limite du révisionnisme, gâchant un bon sujet par des intentions politiquement correctes nuisant à la véracité et à l’authenticité factuelles d’un film semblant, en apparence, soigner le moindre détail au nom de son idée du "réalisme". Ce n’est pas tant la lecture "féministe" – le terme est, là encore, anachronique – dans la gouvernanc

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"Dragons 3 : le monde caché" : la flamme de sa vie

ECRANS | de Dean DeBlois (ÉU, 1h34) animation

Vincent Raymond | Mardi 5 février 2019

Mâle alpha et donc roi des dragons, Krokmou n’est plus tout à fait le seul survivant de son espèce : une femelle Furie Éclair existe et elle est entre les mains de Grimmel, un féroce exterminateur de dragons. Harold et Astrid vont devoir faire feu de tout bois pour le sauver, ainsi que leur village… Cela devait arriver. Non pas qu’un troisième volet de la franchise méga-rentable voie le jour, mais que Krokmou fasse des petits. Encore faut-il qu’il déclare au préalable sa flamme à sa dulcinée, ce qui donne lieu à une réjouissante parade où l’animal, mélange indéfinissable de félin et de saurien, balance entre le grotesque et le touchant de l’ado faisant sa cour. Harold et Astrid en étant au même stade (avec des roucoulades moins dandinantes, il est vrai), cet opus printanier exhale une fragrance saison des amours, soutenue par la thématique secondaire du film : la question du détachement, doublement métaphorisée. Car si les appariements entre jeunes entraînent le départ du nid familial, la découverte d’un nouveau monde perdu où les dragons peuvent vivre en paix implique la fin de leur domestication (ou apprivoisement) par les vikings. Sans surprise,

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"L’Île aux chiens" : Wes Anderson a toujours du chien

ECRANS | Le cinéaste Wes Anderson renoue avec le stop motion pour une fable extrême-orientale contemporaine de son cru, où il se diversifie en intégrant de nouveaux référentiels, sans renoncer à son originalité stylistique ni à sa singularité visuelle. Ces chiens eussent mérité plus qu’un Ours argenté à Berlin.

Vincent Raymond | Jeudi 5 avril 2018

Sale temps pour les cabots de Megasaki ! Prétextant une épidémie de grippe canine, le maire de la ville décide de bannir tous les toutous et les parque sur une île dépotoir. Atari, 12 ans, refuse d'être séparé de son Spots adoré. Il vole un avion pour rallier l’Île aux chiens. Ce qu’il y découvrira dépasse l’entendement… Peu de cinéastes peuvent se targuer d’être identifiables au premier coup d’œil, qu’ils aient signé un film d’animation ou en prises de vues réelles. Tel est pourtant le cas de Wes Anderson, dont le cosmos se trouve, à l’instar d’une figure fractale, tout entier contenu dans la moindre de ses images. Martelée par trois tambourineurs asiates dans une pénombre solennelle, l’ouverture de L’Île aux chiens est ainsi, par sa "grandiloquente sobriété", un minimaliste morceau de bravoure "andersonien" en même temps qu’une mise en condition du public. Au son mat des percussions, celui-ci entame sa plongée dans un Japon alternatif nuke-punk, synthèse probable entre le bidonville de Dodes'kaden ! (film d'Akira Kurosawa sorti en 1970) et le sur

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"Lady Bird" : au nid soit qui mal y pense

ECRANS | de Greta Gerwig (ÉU, 1h34) avec Saoirse Ronan, Laurie Metcalf, Tracy Letts…

Vincent Raymond | Lundi 26 février 2018

Exigeant d’être appelée Lady Bird par son entourage, Christine ambitionne d’étudier à New York. Pour l’heure lycéenne à Sacramento, elle cache ses origines modestes, tendant à se rapprocher de ses condisciples plus populaires et plus huppées. Quitte à trahir ses amis… ou elle-même. Chronique du tournant du siècle, ce portrait d’une ado aspirant à une vie intellectuellement exaltante, hors d’un ordinaire familial qu’elle toise d’un regard systématiquement dépréciatif, s’inspire du passé de la réalisatrice. Quinze ans après les faits, Greta Gerwig les revisite en effet dans la position de celle qui a franchi les obstacles, figurant aujourd’hui parmi une certaine élite branchée du cinéma. Dans la bande de Noah Baumbach (il partage sa vie) et Wes Anderson (elle partage son producteur), frayant quand ça lui chante avec les studios, la comédienne fait ici ses débuts solo de cinéaste. Qui croirait qu’elle a gravité dans une mouvance alternative au vu du résultat ? Film indé formaté, avec personnage d’ado de province rebelle, ultra mature mais naïf (ça plaît à NY, LA ou en Europe), enjeu social et premières amours décevantes, cet auto-biopic s’inscri

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Oh, les amoureux !

ECRANS | Que faire lorsqu'on est en couple et cinéphile — mais aussi quand on est cinéphile et en quête de l’âme sœur ? Se rendre dans une salle obscure, pardi ! (...)

Vincent Raymond | Mardi 7 février 2017

Oh, les amoureux !

Que faire lorsqu'on est en couple et cinéphile — mais aussi quand on est cinéphile et en quête de l’âme sœur ? Se rendre dans une salle obscure, pardi ! Chacun(e) vous le dira : c’est le meilleur endroit pour vivre une histoire passionnée ou, à défaut, passionnante. Alors, si vous promenez vos guêtres du côté de Seyssins, le 14 février prochain, jour de la Saint-Valentin, plongez dans un grand bain d’affection et de tendresse, seul(e) ou accompagné(e), grâce au double programme consacré à Wes Anderson : vous en sortirez réconcilié avec la vie et scotché à votre galant(e). Avec À bord du Darjeeling limited (2008), vous suivrez une fratrie en train de se rabibocher à l’occasion d’un voyage de deuil dépaysant ; et dans le somptueux La Vie aquatique (2005) — vrai faux biopic de Cousteau plus crédible et poétique que L’Odyssée (2016) — vous partagerez le quotidien d’un impavide explorateur des hauts fonds, Steve Zissou, incarné par le non moins impassible Bill Murray, su

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Brooklyn

ECRANS | de John Crowley & Paul Tsan (Irl./G.-B./Can., 1h53) avec Saoirse Ronan, Domhnall Gleeson, Emory Cohen…

Vincent Raymond | Mardi 8 mars 2016

Brooklyn

Avec Une éducation, on avait découvert que le cœur de l’auteur britannique Nick Hornby était plus vaste qu’un stade de foot, et que son âme vibrait à d’autres musiques que sa playlist de 33t rock. Brooklyn, dont il est à nouveau scénariste, enfonce le clou puisqu’il y raconte à nouveau le parcours semé d’embûches d’une jeune femme s’affranchissant de toutes les tutelles (parentale, religieuse, culturelle…) pour s’accomplir, quitte à faire le deuil d’une partie de son identité. Portrait de femme moderne (dans l’acception du XXe siècle, mais qui pourrait revenir à la mode eu égard au conservatisme ambiant), d’une migrante qui plus est (sujet brûlant d’actualité), Brooklyn ne s’écarte pas du classicisme attendu. Saoirse Ronan n’est pas à blâmer : elle s’en tient aux limites de son personnage et de ce film plus anecdotique que définitif. Quant à Hornby, espérons pour lui qu’il s’ouvre à d’autres schémas… VR

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Lost River

ECRANS | Après un petit tour en salle de montage, le premier long de Ryan Gosling arrive en salles dans une version sensiblement plus digeste que celle vue à Cannes. Et s’avère un objet singulier, dont la poésie noire se distille au gré de ses fulgurances visuelles. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 7 avril 2015

Lost River

À Cannes, ce premier long métrage de Ryan Gosling nous était tombé des yeux. Le hiatus entre une narration bordélique et l’envie flagrante de copier ses modèles tel un étudiant d’art passant sa journée au Louvre donnait à Lost River une dimension à la fois prétentieuse et vaine. À peine pouvait-on décerner à son chef opérateur, le brillant Benoît Debie, un satisfecit pour avoir créé une matière visuelle parfois fulgurante. Probablement refroidi par l’accueil glacial réservé au film, Gosling est donc retourné en salle de montage pour mettre un peu d’ordre dans ce foutoir et enlever dix-sept minutes qui ne manquent pas, loin de là, à la version définitive. On cerne donc enfin son propos qui, à défaut d’être particulièrement novateur, a maintenant le mérite de la clarté : un adolescent, Bones (référence sans doute au bouquin de Russell Banks), traîne dans les ruines industrielles de Détroit à la recherche de tuyaux en cuivre qu’il revend pour se faire un peu d’argent de poche. Sa mère (la rousse Christina Hendricks, échappée de Mad Men) se voit proposer par un patron de club lubrique de devenir danseuse dans un cabaret macabre et gore – l’occas

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La Voie de l’ennemi

ECRANS | De Rachid Bouchareb (Fr-ÉU, 1h58) avec Forest Whitaker, Harvey Keitel, Brenda Blethyn…

Christophe Chabert | Mardi 6 mai 2014

La Voie de l’ennemi

Remake contemporain de Deux hommes dans la ville de José Giovanni, La Voie de l’ennemi remplace la ville française par un désert américain à la frontière mexicaine et ne s’intéresse qu’à un homme sur deux, un prisonnier condamné pour le meurtre d’un Marshall qui, à sa libération, tente de retrouver le droit chemin guidé par sa conversion à la religion musulmane. Mais, dans ce sud de l’Amérique frileux entre lutte contre l’immigration clandestine, économie mafieuse et trauma post-11 septembre où l’Islam est le nouvel ennemi d’une Nation en guerre, le criminel repenti devient suspect désigné d’un shérif rancunier. Bouchareb avance donc sa thèse avec une lourdeur éléphantesque et un académisme plombant où chaque scène est annexée au propos développé, laissant de côté toute tension dramatique. Le cinéaste n’a par ailleurs aucun sens du contre-emploi, chaque acteur venant faire peu ou prou ce qu’on attend de lui – Whitaker joue la victime, Keitel le flic obsédé, Blethyn la bonne âme désarçonnée, Guzman le bad guy latino… On se croirait face à un vieux téléfilm rempli de clichés et de chromos sur une Amérique que Bouchareb investit pour mieux lui cra

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How I live now

ECRANS | L’éducation sentimentale d’une jeune Américaine névrosée chez ses cousins anglais en pleine troisième guerre mondiale : Kevin MacDonald mixe SF réaliste et romantisme sans jamais dégager de point de vue cinématographique sur ce qu’il raconte. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 13 mars 2014

How I live now

Quand l’Américaine Daisy débarque chez ses cousins anglais, c’est d’abord le choc des cultures : d’un côté, une post-ado grunge névrosée — elle entend des voix et souffre d’anorexie — de l’autre, une famille rurale dont la mère, inexplicablement, s’affaire à des questions de politique internationale. Il faut dire que la troisième guerre mondiale menace et que le péril nucléaire plane au-dessus de Londres — Paris, on l’apprend dans un flash télé, a déjà été réduite en cendres. Alors que Daisy s’amourache du solide Eddy et qu’ils folâtrent entre cousins au bord d’une rivière bucolique, le souffle d’une explosion et une pluie de cendres signalent que le conflit a commencé, et que l’heure n’est plus à la rigolade. Ça s’appelle une rupture de ton, et c’est tout le pari d’How I live now : passer presque sans transition du récit d’apprentissage à la SF réaliste, de la romance teen au survival post-apocalyptique. Comment Kevin MacDonald, documentariste brillant (voir son récent Marley) mais cinéaste de fiction balourd (Le Dernier roi d’Écosse,

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Wes Anderson : « Mes tournages sont assez chaotiques »

ECRANS | Dans la reproduction de la chambre d’Antoine Lumière à Lyon (qui pourrait être le décor d’un de ses films) et à l'occasion de la sortie de "The Grand Budapest Hotel", rencontre avec Wes Anderson à propos de Stefan Zweig, de sa famille d’acteurs, de transmission et des tatouages d’Harvey Keitel…

Christophe Chabert | Mardi 25 février 2014

Wes Anderson : « Mes tournages sont assez chaotiques »

Wes Anderson : Est-ce un «entretien» [en français dans le texte, NdlR] ou une interview ? Appelons-ça un «entretien»… The Grand Budapest Hotel est votre premier film à se dérouler en Europe et c’est aussi votre premier film historique… Faire un film sur l’Europe, c’était le point de départ. J’ai passé beaucoup de temps en Europe au cours des dix ou douze dernières années et, plus récemment, j’ai beaucoup lu Stefan Zweig et d’autres textes à propos de l’Europe. C’est pour cela aussi que j’ai choisi un contexte historique. Mon ami Hugo et moi avions l’idée d’un personnage inspiré par quelqu’un que l’on connaît, mais nous l’avons situé dans le passé uniquement à cause de Zweig. Sans adapter une histoire de Zweig, nous avons essayé d’adapter sa personnalité d’écrivain. Vous avez choisi une époque, mais vous avez inventé un pays imaginaire. Est-ce pour être fidèle à votre style personnel ou est-ce pour éviter des références trop directes à la guerre, la Shoah ou le communisme ? Non, je pense que nous nous y référons malgré tout. Et je me fich

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Le Congrès

ECRANS | Ari Folman va là où on ne l’attendait pas après "Valse avec Bachir" : une fable de science-fiction qui interroge le futur du cinéma et mélange prises de vue réelles et animation vintage. Ambitieux, inégal mais souvent impressionnant, "Le Congrès" est aussi un formidable hommage à son actrice, Robin Wright. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 3 juillet 2013

Le Congrès

La mort du cinéma, annoncée depuis maintenant trois décennies, produit ce curieux paradoxe : chaque fois qu’un metteur en scène s’empare du sujet, il en tire une œuvre qui, à l’inverse, semble célébrer ses capacités de résistance. On se souvient du Holy motors de Carax, mais c’est aussi le cas du Congrès d’Ari Folman. Pas d’ambiguïté sur le discours du film : ce monde où les studios proposent aux acteurs de signer le «dernier contrat de leur carrière», avant de les scanner intégralement puis d’utiliser leur image dans des productions sur lesquelles ils n’ont plus aucun droit de regard, ressemble à une extrapolation cauchemardesque du passage au numérique actuel. C’est ce que décrit le premier acte du film, très impressionnant : Robin Wright, dans son propre rôle, est pressée par son agent (Harvey Keitel) et par le chef particulièrement odieux et inculte du studio Miramount (Danny Huston) de mettre un terme au lent calvaire qu’est devenu son parcours de comédienne en acceptant ce deal à la fois monstrueux et salvateur. Le choix de Robin W

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Effets secondaires

ECRANS | Dans l’étourdissant sprint de sa prétendue fin de carrière, Steven Soderbergh marque le pas avec ce thriller psy qui ne retrouve que partiellement le charme de ses dernières réalisations, un peu écrasé par un script qui ne laisse que peu de place aux expérimentations de la mise en scène. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Dimanche 7 avril 2013

Effets secondaires

Pourquoi, depuis Contagion, le cas Soderbergh s’est-il remis à nous intéresser, au point d’en faire un des cinéastes majeurs de ces dernières années ? Pas seulement parce que le bougre, pas à un paradoxe près, tournait à une vitesse folle des films qui affichaient un appétit de cinéma dément, tout en clamant à qui voulait l’entendre qu’il allait mettre fin à sa carrière… Aussi parce que Soderbergh semblait avoir trouvé ce qu’il cherchait depuis longtemps : une remise systématique sur le métier de son rôle de metteur en scène, cherchant à chaque nouvelle œuvre une forme différente pour enrichir des scripts souvent maigres, répondant à des codes dont il prenait soin de s’écarter. Du flux d’images mondialisées de Contagion au grand écart entre la chronique réaliste et le pur film chorégraphique de Magic Mike, en passant par les combats en temps réel et en plans larges de Piégée, c’était toujour

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"Moonrise Kingdom" : l'amour à hauteur d'enfant

ECRANS | Poussant son art si singulier de la mise en scène jusqu'à des sommets de raffinement stylistique, Wes Anderson ose aussi envoyer encore plus loin son ambition d'auteur, en peignant à hauteur d'enfant le sentiment tellurique de l'élan amoureux.

Christophe Chabert | Lundi 21 mai 2012

Revoici Wes Anderson, sa griffe de cinéaste intacte, dès les premiers plans de Moonrise Kingdom. Sa caméra explore frontalement une grande demeure comme s'il visitait une maison de poupée dont il découperait l'espace en une multitude de petits tableaux peuplés de personnages formidablement dessinés. Au milieu, une jeune fille aux yeux noircis au charbon, cousine pas si lointaine de Marion Tenenbaum, braque une paire de jumelles vers nous, spectateurs. Ce n'est pas un détail : d'observateurs de ce petit théâtre, nous voilà observés par cette gamine énigmatique, dont on devine déjà qu'elle a un train d'avance sur les événements à venir. L’art de la fugue Par ailleurs, la bande-son se charge, via un opportun tourne-disque, de nous faire un petit cours autour d'une suite de Benjamin Britten. Où l'on apprend que le compositeur, après avoir posé la mélodie avec l'orchestre au complet, la rejoue façon fugue en groupant les instruments selon leur famille. Là encore, rien d'anecdotique de la part d'Anderson. Cet instant de pédagogie vaut règle du jeu du film à venir, où il est question d'enfance (qui n'est pas un jeu), de f

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Detachment

ECRANS | De Tony Kaye (ÉU, 1h30) avec Adrien Brody, Marcia Gay Harden…

François Cau | Vendredi 27 janvier 2012

Detachment

Sorte de réponse américaine à Entre les murs, le nouveau Tony Kaye démontre que le cinéaste d’American History X fait figure d’Oliver Stone du pauvre, inventant des centrifugeuses à images sans éthique ni point de vue pour rendre compte de sujets «actuels». Ici, le système scolaire américain, dont on peine à croire qu’il est aussi délabré, et qui sent surtout les clichés à plein nez — à peine rentré dans sa salle de classe, le prof a droit à des menaces de la part d’un black agressif ! Entre deux saynètes surjouées (les acteurs cabotinent comme c’est pas permis) et des fautes de goût invraisemblables (la fin, grotesque), le pauvre Adrien Brody traîne sa plus belle mine de chien battu en citant Albert Camus. Malgré cela, toutes les femmes du film finissent par l’adorer et par avoir envie de coucher avec lui. Une certaine idée du service public à l’Américaine, peut-être… CC

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Hanna

ECRANS | De Joe Wright (GB/All/EU, 1h57) avec Saoirse Ronan, Eric Bana…

François Cau | Jeudi 30 juin 2011

Hanna

Après une introduction relativement originale, voyant une ado entraînée avec une radicale obstination par son paternel en vu d’une obscure mission, plus il abat ses cartes, et plus cet improbable thriller devient limite gênant, pour devenir franchement grotesque lors de sa grande révélation finale. Pour relever l’intérêt, encore eut-il fallu un réalisateur un minimum investi par son sujet ou doué d’un talent certain ; mais avec aux commandes Joe Wright, réalisateur du pompeux Reviens-moi, il ne fallait pas s’attendre à grand-chose, et c’est effectivement ce que l’on obtient : un film dont le plus grand exploit est d’être arrivé à faire mal jouer Cate Blanchett. FC

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"Fantastic Mr. Fox" : fantastique M Anderson

ECRANS | Fable pour enfants et conte pour adultes, divertissement majuscule et immense film d’auteur, leçon de vie et leçon de cinéma : "Fantastic Mr. Fox" de Wes Anderson est une œuvre majeure.

Christophe Chabert | Jeudi 11 février 2010

Un couple de renards joue les Bonnie & Clyde dans les poulaillers de la région. Pendant un casse qui tourne mal, Mrs. Fox avoue à son bandit d’époux qu’elle est enceinte. Fox prend donc une décision radicale : s’embourgeoiser. Il enfile un costard et une cravate, trouve un vrai boulot (éditorialiste dans le canard local) et un vrai terrier, tandis que sa belle se met à la cuisine végétarienne et que Ash, son fiston au physique chétif, subit les moqueries des brutes de l’école. Fox recueille aussi son neveu, dont les parents sont malades, et qui s’avère un enfant modèle : sportif, élancé, éloquent. Ce joli portrait de famille est en fait pour Mr. Fox une prison domestique. Lui, le voleur de poules, voit ressurgir son instinct animal : il prépare donc un dernier coup, le cambriolage de trois fermes qui forment un consortium industriel. Ce génie du crime s’associe pour l’occasion avec Badger, un blaireau lent à la détente, et prend soin de camoufler son plan au reste de la maisonnée. Maison de poupées Fantastic Mr. Fox, inspiré par un roman de Roald Dahl, tient la distance de ce premier tiers étourdissant. La vivacité du

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"À bord du Darjeeling Limited" : Wes Anderson l'humaniste

ECRANS | Après "La Vie aquatique", Wes Anderson raffine encore son art de la comédie pince-sans-rire avec un film maîtrisé, libre et touchant sous influence manifeste de la Nouvelle Vague.

Christophe Chabert | Jeudi 13 mars 2008

Surprise ! En première partie d’À bord du Darjeeling Limited, vous verrez un petit court-métrage intitulé Hôtel Chevalier, aussi réalisé par Wes Anderson. Soit une chambre d’hôtel parisien où un homme mutique et maniaque (Jason Schwartzman, qui n’avait pas vu son talent comique si bien servi depuis Rushmore du même Anderson) attend une femme (Natalie Portman, simplement sublime). On peut considérer ce film bref et éclatant comme le sommet provisoire de la carrière de Wes Anderson : le décor se prête à son jeu favori, le plan de coupe latéral où l’on observe l’action comme si on regardait une maison de poupée ou une scène de théâtre. L’utilisation répétée d’un tube ringard, les déplacements chorégraphiés des acteurs, le recours au ralenti (a-t-on déjà écrit que les ralentis de Wes Anderson sont les plus beaux du cinéma mondial ?) et la mélancolie érotique qui se dégage de l’ensemble donnent à cette miniature son charme irrésistible. Mother India Cet "avant programme" n’est pas sans rapport avec le "grand" film qui va suivre. Parce que le personnage principal du court devient un des trois

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