La Chambre bleue

ECRANS | Comme un contre-pied à "Tournée", Mathieu Amalric livre une adaptation cérébrale, glacée et radicale d’un roman de Simenon, où l’exhibition intime se heurte au déballage public, laissant dans l’ombre le trouble d’un amour fou et morbide. Intrigant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 13 mai 2014

Que s'est-il passé dans la chambre bleue ? Le film fait d'abord semblant de ne rien cacher des ébats auxquels se sont livrés Julien et Esther, qui se sont connus au lycée et se retrouvent, quadras et mariés, pour vivre une passion adultère. Mathieu Amalric filme leurs corps nus dans des compositions ouvertement picturales et fragmentées, soulignées par une image au format carré et un usage méticuleux des longues focales : une lèvre mordue, un sexe féminin, une main qui caresse un ventre ; et au milieu une goutte de sang sur un drap immaculé, qui trouvera un écho plus tard dans un éclat de confiture qui tombe sur un sol blanc.

Cette déconstruction de l'espace s'accompagne d'une déconstruction du temps : un crime a été commis et Julien se retrouve devant des policiers, un avocat, un psychologue… Qui a tué qui et pourquoi ? La Chambre bleue n'a pourtant rien d'un polar et ce qui intéresse Amalric dans le roman de Simenon, c'est un tout autre mystère : celui qui unit deux amants dont le secret est soudain dévoilé aux yeux de tous. C'est ce mystère qui rode dans les interstices des plans, au carrefour d'une mise en scène faussement exhibitionniste et du déballage médiatique et judiciaire qui jette Julien et Esther en pâture à l'opinion publique.

Cet obscur désir de l'objet

Après l'échappée belle, vitale et excentrique de Tournée, La Chambre bleue marque le retour d'Amalric à la veine cérébrale, glacée et ouvertement moderniste du Stade de Wimbledon – la maturité en plus. Si la mise en scène évoque Bresson, Resnais et même Godard, c'est curieusement le spectre de Michel Deville qui apparaît en fin de compte avec ce mélange de sensualité et de maniérisme. Ce formalisme-là fait un dommage collatéral : la narration, plutôt confuse à force de ne se vouloir qu'impressionniste, même si le scénario a l'intelligence d'ajouter régulièrement des éléments venant renverser les certitudes du spectateur et maintenir vivant son intérêt pour l'intrigue.

Amalric est en revanche très fort lorsqu'il s'agit d'exposer son sujet à travers des motifs purement visuels : les nombreuses portes et fenêtres entrouvertes qu'il dispose dans le cadre sont autant d'ouvertures vers une intimité menacée par l'intrusion de l'extérieur, que ce soit la morale, la justice ou la raison. Autant de discours et de regards qui se heurtent à un désir indicible et sulfureux que le film emporte avec lui jusqu'à sa dernière image.

La Chambre bleue
De et avec Mathieu Amalric (Fr, 1h16) avec Stéphanie Cléau, Léa Drucker…
Sortie le 16 mai (Cannes oblige)


La Chambre bleue

De Mathieu Amalric (Fr, 1h15) avec Mathieu Amalric, Léa Drucker...

De Mathieu Amalric (Fr, 1h15) avec Mathieu Amalric, Léa Drucker...

voir la fiche du film


Un homme et une femme s’aiment en secret dans une chambre, se désirent, se veulent, se mordent même. Puis s’échangent quelques mots anodins après l’amour. Du moins l’homme le croit-il...


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Mathieu Amalric : « Notre génération a fait beaucoup de progrès avec l’émotion »

Entretien | Une femme feint de quitter son mari et ses enfants ; en réalité, ceux-ci ont disparu dans une avalanche et elle préfère leur inventer une vie à part de la sienne. Tel est l’argument du nouveau film réalisé par Mathieu Amalric, kaléidoscope mental et fascinant, où chaque détail compte. Propos rapportés d’une conversation fleuve…

Vincent Raymond | Mercredi 8 septembre 2021

Mathieu Amalric : « Notre génération a fait beaucoup de progrès avec l’émotion »

Le son de votre film débute non par la Norma de Bellini du distributeur Gaumont, ni les jingles des autres coproducteurs Canal+ et Arte, mais par la musique que vous avez choisie pour votre générique. Est-ce vous qui l’avez imposé ? Mathieu Amalric : Oui oui ! Ils ont eu cette gentillesse. Ça n’a pas été un débat ni un conflit à la force du poignet. Franchement, il ne fallait pas d’autre musique, quoi ! Parfois, quand on est spectateur, il y a des logos tellement sophistiqués qu’on pense que c’est le début et… ah non ! En fait, on ne sait plus quand les films commencent. Là, ça commence par la musique jouée par Marcelle Meyer, la même pianiste qu’au générique final. Comment Je reviens de loin, la pièce que vous adaptez ici, vous est-elle parvenue ? Grâce à un ami, acteur et metteur, Laurent Ziserman. On se connaît depuis toujours : il avait joué dans mon premier court métrage, Sans rires. C’est lui qui va monter aux Célestins l’année prochaine l’adaptation de

Continuer à lire

"Boîte noire" : crime en bande réorganisée

ECRANS | Un analyste opiniâtre du BEA, ayant découvert que les enregistrements d’un crash aérien ont été truqués, se trouve confronté à l’hostilité générale… Yann Gozlan creuse le sillon du thriller politique, lorgnant ici le versant techno-paranoïde et transposant l’esprit du ciné US des années 1970 aux problématiques contemporaines. Brillamment réalisé.

Vincent Raymond | Mardi 7 septembre 2021

Après le crash du vol Dubaï-Paris, un jeune analyste prodige détecte que les pistes sonores des boîtes noires ont été trafiquées. Au fur et à mesure d’une enquête qui l’isole de plus en plus et mine son couple, il réalise la compromission de responsables industriels et politiques. Et que sa propre vie paraît, elle aussi, en danger… Toute incursion dans le thriller politique — jadis domaine régalien du cinéma américain, un peu en déshérence depuis une vingtaine d’années — est la bienvenue. À condition évidemment qu’il y ait à la fois un enjeu politique cohérent et un traitement suffisamment rythmé pour répondre aux exigences de ce registre : les barbouzeries et collusions entre officines para-gouvernementales avaient ainsi permis à Coppola (Conversation secrète), Pollack (Les Trois jours du Condor), Pakula (The Parallax View) ou De Palma (Blow Out) de placer haut la barre au Milan des années 1970, avant que le genre ne s’hybride définitivement avec des problématiques technologiques depuis Clancy, Crichton et consorts, signant l’avènement inéluctable du monde globalisé et multipolai

Continuer à lire

"La Sainte Famille" : ministère à mère

ECRANS | De et avec Louis-Do de Lencquesaing (Fr., 1h30) avec également Marthe Keller, Léa Drucker, Laura Smet…

Vincent Raymond | Mardi 17 décembre 2019

Sa femme s’éloigne, son frère se sépare, son aristocrate de mère le fait tourner en bourrique, sa grand-mère n’est plus très vaillante, sa cousine lui fait de l’œil ; il a du mal avec ses filles… Malgré cet environnement intime bancal, le novice en politique Jean est nommé ministre de la Famille… La particule de son patronyme laisse supposer que l’auteur-interprète principal a pioché dans un décor, disons, familier : celui d’une lignée enracinée dans l’aristocratie ou la grande bourgeoisie, habituée aux parquets point de Hongrie des beaux quartiers parisiens, prenant ses quartiers de campagne dans quelque gentilhommière d’Île-de-France ; où l’usage veut que les enfants voussoient leurs parents. Un contexte où sa silhouette mi-guindée, mi-ébahie, évolue visiblement en pays de connaissance. Si on ne peut dire qu’on n’a jamais vu de films avec des familles de bourges en crise (c’est même le fonds de commerce d’un certain cinéma français), ce qui tranche ici, c’est « la pudeur des sentiments », pour reprendre Gainsbourg : les situations se résolvent davantage dans l’écoute et l’étreinte que dans l’hystérie collective, tout mucu

Continuer à lire

"Je promets d'être sage" : prenez garde !

ECRANS | de Ronan Le Page (Fr., 1h32) avec Pio Marmaï, Léa Drucker, François Chattot…

Vincent Raymond | Jeudi 25 juillet 2019

Lassé par ses années d’échec au théâtre, Franck (Pio Marmaï) se fait recruter comme gardien vacataire dans un musée. Sa présence suscite l’hostilité de Sybille (Léa Drucker), une consœur rigide, mais complète le staff et permet au conservateur de lancer un inventaire des collections. Au grand dam de Sybille … Imaginez ce que peut donner la rencontre d’un chien fou et d’une minette sauvage dans un magasin de porcelaine : à peu de choses près, voilà à quoi équivaut l’association entre Franck et Sybille ; deux caractères tellement dissonants qu’ils sont fatalement faits pour s’entendre. Cette comédie trépidante s’inscrit dans la droite ligne du cinéma de Pierre Salvadori, où prédominent fantaisie des situations, dialogue parsemés d’absurdités cocasses et courses-poursuites. Le réalisateur Ronan Le Page laisse quelques zones d’ombre bienvenues sur le passé de Sybille et donc la latitude de l’imaginer ou le déduire de ses actes. Quel plaisir : rien n’est plus agaçant qu’un scénario où la moindre intention a besoin d’être justifiée. Couronnée cette année pour une prestation dramatique (un registre dans lequel elle

Continuer à lire

"Rois & Reine" : le roi Desplechin

ECRANS | En partie tourné à Grenoble, ce film culte du fameux réalisateur français sera repris jeudi 20 juin au Méliès. Immanquable.

Vincent Raymond | Mardi 18 juin 2019

Faut-il y voir une relation de cause à effet ? Arnaud Desplechin a rencontré son plus grand succès public à ce jour avec un film tourné partiellement à Grenoble, Rois & Reine (2004). Lançant la seconde partie de sa carrière, ce long-métrage est le premier d’une série de cinq fictions où Mathieu Amalric va incarner le premier rôle, le "corps social" du cinéaste, et bien souvent un double fantasmé prénommé Ismaël. Dépressif et interné au début de cet opus, cet Ismaël dépenaillé va peu à peu se libérer de ses fantômes (déjà !) et retrouver l’équilibre en servant de repère (mais pas de père) de substitution à un enfant. Cet enfant, figure centrale et pourtant discrète de l’histoire, est celui de l’autre personnage principal, Nora (Emmanuelle Devos), âme et femme forte, devant assumer plusieurs deuils successifs… Desplechin tisse ici une fibre des plus bergmaniennes avec ce drame cruel hérissé de burlesque. Et s’il reprend quelques procédés dont il est coutumiers (comme les lettres lues face caméra), il se montre de plus en plus tenté par des approches stylistiques plus aventureuses (

Continuer à lire

"Roxane" : les œufs de la rampe

ECRANS | De Mélanie Auffret (Fr, 1h28) avec Guillaume de Tonquédec, Léa Drucker, Lionel Abelanski…

Vincent Raymond | Mardi 11 juin 2019

La coopérative du village ayant mis un terme au contrat le liant à son exploitation avicole, Raymond tente le tout pour le tout pour sauver ses poules : lui, le passionné de théâtre, se filme sur Internet en train de déclamer des vers à ses gallinacés. Au cas où ça ferait un buzz… Pas très éloigné en thématique (ni sur la carte) du pathétique Normandie nue (2018), ce premier long-métrage de Mélanie Auffret touche infiniment plus juste que la pantalonnade téléfilmesque de Philippe Le Gay. Oh, il y aura bien des esprits forts pour dénigrer par principe une comédie sociale s’inscrivant dans la ruralité ou moquer certains raccourcis. N’empêche : Roxane parle avec une appréciable fraîcheur de sujets aussi profonds que ceux abordés par Hubert Charuel dans Petit paysan (2017) : le cynisme des gros agro-industriels organisant la disparition des petites exploitat

Continuer à lire

"Le Grand Bain" : des gars des eaux

ECRANS | de Gilles Lellouche (Fr, 2h02) avec Mathieu Amalric, Guillaume Canet, Benoît Poelvoorde…

Vincent Raymond | Jeudi 18 octobre 2018

Chômeur dépressif, Bertrand rejoint un groupe de bras cassés, tous vaguement en déroute personnelle, pour former une très baroque équipe de natation synchronisée masculine. Entraînés par deux ex championnes azimutées, les gars vont se révéler aux autres et à eux-mêmes… Gilles Lellouche réalisateur, ce n’est pas une nouveauté : co-auteur de courts ainsi que d’un long avec son ancien complice Tristan Aurouet (Narco, 2004), il avait aussi participé à la trop inégale (dé)pantalonnade Les Infidèles (2012) avec un autre de ses potes, Jean Dujardin. En revanche, c’est la première fois qu’il se retrouve en solo derrière la caméra pour un long. Si son fidèle Guillaume Canet figure au générique, il n’en est pas le centre de gravité : Le Grand Bain est authentique histoire sur le groupe et la force de l’union. Pas d’un club de quadra friqués pérorant en buvant des huîtres ; plutôt une collection de paumés de la classe jadis moyenne confrontée aux fins de mois difficiles et/ou à

Continuer à lire

Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri : « Les rapports de pouvoir entre les gens nous passionnent »

ECRANS | Entre cuisine, dépendance et grand jardin, Place publique, nouveau ballet orchestré par Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri, tient de la comédie de caractère, s’inscrivant dans la lignée du théâtre de Molière – au point de tendre à respecter la triple unité classique (d’action, de temps et de lieu). Une féroce et mélancolique vanité dont on a parlé avec eux deux.

Vincent Raymond | Lundi 16 avril 2018

Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri : « Les rapports de pouvoir entre les gens nous passionnent »

Quel a été le point de départ de l’écriture de Place publique ? Agnès Jaoui : C’est très difficile pour nous de dire quand et par quoi cela a commencé : plusieurs thèmes à la fois, des idées, des personnages… Et comme souvent, quand on commence l’écriture, on se dit : tiens, peut-être que ce sera une pièce… L’unité de temps et de lieu faisait partie de notre cahier des charges personnel, au contraire du film précédent, Au bout du conte, qui avait cinquante-trois décors ! Jean-Pierre Bacri : On a des thèmes préférés, comme les rapports de pouvoir entre les gens – parce qu’il y en a forcément entre deux personnes, c’est comme ça, c’est la nature humaine et ça nous passionne de jouer ça. Avec le désir d’égratigner certains personnage

Continuer à lire

"Place publique" : le sens de la garden party

ECRANS | de et avec Agnès Jaoui (Fr, 1h38) avec également Jean-Pierre Bacri, Léa Drucker, Kévis Azaïs…

Vincent Raymond | Lundi 16 avril 2018

Pendaison de crémaillère chez Nathalie (Léa Drucker), productrice télé über-parisienne qui s’est trouvé un château à la campagne. S’y croisent Castro (Jean-Pierre Bacri), star du petit écran en perte de vitesse, son ex Hélène (Agnès Jaoui), leur fille (Nina Meurisse), ainsi qu'une foule de convives plus ou moins célèbres. Ça promet une bonne soirée… D’un côté, de petits maîtres cyniques torpillés par leur acrimonie, des jaloux vieillissants renvoyés à leur verte bile, des prétentieux décatis punis par où ils ont péché ; de l’autre, une valetaille issue du bas peuple qui finit par s’affranchir de cette caste prétentieuse en s’acoquinant au passage avec sa progéniture… Que d’êtres factices aux egos majuscules ; que d’individus attachants portant leur misère pathétique en sautoir. Avec Place publique, Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri (elle à la réalisation, eux deux au scénario et à l'écran) b

Continuer à lire

"Jusqu’à la garde" : entre la mère et le pire de famille

ECRANS | Drame familial anxiogène au réalisme brut et à l’interprétation terrifiante de vérisme, le premier long-métrage de Xavier Legrand offre à Denis Ménochet un rôle de monstre ordinaire le faisant voisiner avec le Jack Nicholson de "Shining" au rayon des pères perturbés.

Vincent Raymond | Lundi 5 février 2018

L’an dernier, il fallait en remontrer au jury de la Mostra de Venise pour se distinguer : la sélection était en effet aussi éclectique qu’éclatante, comptant notamment Three Billboards…, Mother!, The Shape of Water, Downsizing et L’Insulte. Face à une telle concurrence, qui aurait misé sur le premier long-métrage de Xavier Legrand ? Qui aurait imaginé qu’il figurerait doublement au palmarès, meilleur réalisateur et meilleur premier film ? Au moins le public de son court-métrage Avant que de tout perdre, prologue de ce film raisonnant aussi fort qu’un uppercut. Jusqu’à la garde s’ouvre dans l’intranquillité d’une audience de séparation entre les époux Besson. Elle, frêle, craintive mais décidée de s’éloigner de lui, massif, menaçant au regard lourd. Entre eux, la garde de leurs enfants. Une fille bientôt majeure et un fils, revendiqué par chacun… Legrand, comme son nom l’indique Xavier Legrand réussit à prolonger (et non adapter) l’argument d’un court-métrage qui tenait autant par l'intensité de la situation que par l’unité de temps (on y voyait une femme et ses

Continuer à lire

"Les Grands Esprits" : Denis Podalydès, le velours côtelé et la platitude

ECRANS | de Olivier Ayache-Vidal (Fr., 1h46) avec Denis Podalydès, Léa Drucker, Zineb Triki…

Vincent Raymond | Lundi 11 septembre 2017

Un agrégé de lettres sentencieux exerçant dans un lycée prestigieux se trouve victime de sa forfanterie et muté pour un an dans un collège difficile de banlieue. Arrivant coincé comme un chien dans un jeu de quilles, il fera l’unanimité en juin auprès de ses collègues et ouailles…[bâille] Remix entre Le plus beau métier du monde, L’École pour tous et Entre les murs, ce premier long-métrage d’Olivier Ayache-Vidal ne peut décemment pas revendiquer l’originalité ; aimable, il reste bien naïf dans sa vision des choses : dans la vraie vie, ça finit rarement aussi bien. Reposant grandement sur l’aptitude naturelle de Denis Podalydès à porter du velours côtelé et à citer des grands textes (bien sûr, Luchini aussi aurait pu convenir, mais il devait avoir conseil de classe), cette comédie qui prétend se jouer des présupposés aligne les clichés comme un cancre. Vision rousseauiste des élèves, atténuation de la réalité, sauvetages-miracles... : il n’y a guère que l’évocation des filandreuses procédures internes qui soit drôle, car elle paraît pour le coup en-deçà de la réalité. Doit faire ses preuves en salles

Continuer à lire

"Barbara" : si le film est mauvais

ECRANS | de et avec Mathieu Amalric (Fr., 1h37) avec également Jeanne Balibar, Vincent Peirani…

Vincent Raymond | Lundi 4 septembre 2017

Une comédienne endosse pour les besoins d’un film le rôle de le chanteuse Barbara. On la suit hors et sur le plateau, tentant de s’approprier ce personnage fantasque et nocturne ; cette icône qui, en réalité, est une idole que fantasme un réalisateur obsessionnel… Mathieu Amalric succombe à son tour à la mode du biopic, tentant une approche conceptuelle d’un fragment de l’existence de la longue dame brune. En l’occurrence, il mêle les répétitions d’une actrice-jouant-Barbara à des images d’archives de l’authentique Barbara répétant en tournée. Un collage-hommage dont on devine l’intention : montrer la convergence de démarches artistiques absolues tout en provoquant un trouble visuel et mental chez le spectateur grâce à la "performance" de la comédienne. Las ! De confusion, il n’y a guère : le mélange d’images fait surtout rejaillir l’artifice et l’inanité du simulacre. Si Jeanne Balibar, tristement horripilante dans le surjeu maniéré dont elle est coutumière, semble donner l’impression de se regarder jouer – et de s’écouter chanter –, Amalric se ménage une issue en campant un cinéaste vivant dans ses rêves d

Continuer à lire

"Les fantômes d'Ismaël" : un Desplechin vertigineusement délicieux

ECRANS | Avec ce nouveau film présenté en ouverture, hors compétition, au festival de Cannes, Arnaud Desplechin entraîne ses personnages dans un enchâssement de récits, les menant de l’ombre à la lumière, de l’égoïsme à la générosité. Un thriller romanesque scandé de burlesque, entre John Le Carré, Ingmar Bergman, Woody Allen et Alfred Hitchcock.

Vincent Raymond | Mardi 16 mai 2017

Revoici Arnaud Desplechin en sa pépinière cannoise, là où il a éclos et grandi. Qu’il figure ou non en compétition importe peu désormais : les jurys l'ont, avec une constance confinant au gag, toujours ignoré. De par sa distribution glamour internationale, Les Fantômes d’Ismaël convient ainsi à merveille pour assouvir l’avidité multimédiatique d’une ouverture de festival. Il allie en sus les vertus quintessentielles d’un film d’auteur – d’un grand auteur et d’un grand film. Ismaël (Mathieu Amalric) en est le héros paradoxal : inventeur d’histoires, ce cinéaste se trouve incapable de tourner après que Carlotta (Marion Cotillard), son épouse disparue depuis 20 ans, a refait surface dans sa vie. Plus fort que ses fictions, ce soudain coup de théâtre a en outre provoqué le départ de sa compagne Sylvia (Charlotte Gainsbourg)… Du grand spectral Si Desplechin exprime ici un désir frénétique de romanesque, il montre que l'imprévisibilité de l'existence surpasse par son imagination la plus féconde des machines à créer... dans le temps qu'il démultiplie le

Continuer à lire

Avec "À Jamais", Benoît Jacquot s'essaie au film de fantôme

ECRANS | de Benoît Jacquot (Fr.-Port., 1h30) avec Mathieu Amalric, Julia Roy, Jeanne Balibar…

Vincent Raymond | Mardi 6 décembre 2016

Avec

Un réalisateur meurt dans un accident alors qu’il travaille à un nouveau projet. Sa nouvelle compagne et actrice investit alors son absence, au point de ressentir comme une étrange résurgence de sa présence… Inspiré par sa nouvelle muse Julia Roy, l’infatigable Benoît Jacquot poursuit une œuvre habitée par le trouble en s’essayant au film de fantôme. Poursuivre, c’est d’ailleurs le principe de ce thriller "métapsychologique" adoptant un chemin labyrinthique, dupliquant réalité et souvenirs transformés ; faisant la part belle à l’onirisme et aux contours flous de l’état modifié de conscience. Les séquences s’enchaînent dans une splendide disjonction, comme une cascade de songes en mouvement. Sommes-nous dans le dédale d’un deuil impossible dégénérant en pathologie, ou bien assiste-t-on au contraire à son accomplissement – certes particulier ? L’ambiance que dispense Jacquot rappelle celle du mal-aimé Femme Fatale (2002) de De Palma ou de Alice ou la dernière fugue (1976), dont son réalisateur Chabrol disait qu’il était "hélicoïdal" ; des films envoûtants dans lesquels il faut savoir s’abandonner et oublier les repères logique

Continuer à lire

Trois souvenirs de ma jeunesse

ECRANS | Conçu comme un "prequel" à "Comment je me suis disputé...", le nouveau et magistral film d’Arnaud Desplechin est beaucoup plus que ça : un regard rétrospectif sur son œuvre dopé par une énergie juvénile, un souffle romanesque et des comédiens débutants remarquables. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 19 mai 2015

Trois souvenirs de ma jeunesse

En 1996, Paul Dédalus avait trente ans, tentait de terminer sa thèse de philosophie et se séparait de sa compagne Esther. Vingt ans après, il finit une mission d’anthropologue au Tadjikistan, où il partage son lit avec une ravissante autochtone et s’apprête à rentrer en France pour travailler au Quai d’Orsay. De Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) à Trois souvenirs de ma jeunesse (Nos Arcadies), Dédalus n’a pas seulement vieilli (et son interprète avec lui, Mathieu Amalric, fiévreux et génial), il a aussi été transformé par l’œuvre d’Arnaud Desplechin. Lorsqu’il démarre un vaste retour sur lui-même, sur son enfance et son adolescence, ce Dédalus-là n’est, comme l’eau du fleuve selon Héraclite, plus tout à fait le même, mais pas tout à fait un autre non plus. Ce n’est pas qu’une affaire de torsion entre le premier film et son "prequel" ; il y en a, puisque l’anthropologie remplace la philosophie et que Desplechin a pris des libertés avec la chronologie de son histoire avec Esther. Cela a aussi à voir avec la manière dont

Continuer à lire

Arrête ou je continue

ECRANS | De Sophie Fillières (Fr, 1h42) avec Emmanuelle Devos, Mathieu Amalric…

Christophe Chabert | Mardi 4 mars 2014

Arrête ou je continue

Un chat, un chat hérissait déjà le poil ; Arrête ou je continue donne sérieusement envie d’en finir avec le cinéma de Sophie Fillières, désormais pris au piège de son autarcie, comme coupé de la réalité – du monde comme du cinéma d’aujourd’hui. Pour raconter la peur du temps qui passe chez une quadragénaire qui voit ses enfants grandir, son corps lui échapper et l’amour pour son mari s’éroder, elle en passe par des situations où seule l’intention de la scène compte, jamais sa mise en forme à l’écran. Dialogues signifiants et surécrits (à côté, ceux des Larrieu paraissent naturalistes), direction artistique proche de zéro (murs blancs, accessoires choisis au supermarché du coin), figurants livrés à eux-mêmes (la scène de la fête atteint des sommets en la matière) et absence hallucinante de rythme : tout concourt à une grande caricature d’auteurisme à la française, à la fois arrogant et pauvre, où l’on ne voit ni les personnages, ni l’histoire, juste Fillières riant toute seule de ses piètres trouvailles – elle s’appelle Pomme, il s’appelle Pierr

Continuer à lire

L’Amour est un crime parfait

ECRANS | Derrière une intrigue de polar conduite avec nonchalance et un manque revendiqué de rigueur, les frères Larrieu offrent une nouvelle variation autour de l’amour fou et du désir compulsif. Si tant est qu’on en accepte les règles, le jeu se révèle assez fascinant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 10 janvier 2014

L’Amour est un crime parfait

Dans le campus suisse hi-tech où se déroule une partie de L’Amour est un crime parfait, débarquent à mi-film des spécialistes américains des techniques scénaristiques, venus à la pêche aux jeunes talents parmi les classes de lettres de l’université. Ce que Marc, le professeur de littérature incarné par un Mathieu Amalric frénétique, passant de l’exaltation à l’angoisse avec le même regard fiévreux, voit comme une menace. Plus tard, le même Marc, rejoignant son chalet isolé dans les montagnes enneigées, y découvre sa sœur Marianne (Karin Viard) avachie sur le canapé avec son rival Richard (Denis Podalydès), tous deux affublés de lunettes ridicules pour voir sur un écran plasma gigantesque la version 3D des Derniers jours du monde, le précédent film des frères Larrieu… Deux digressions sans rapport avec le récit policier qu’ils nous racontent, mais qui font office de plaidoyer pro-domo rigolard envers leur méthode, peu soucieuse d’efficacité ou de rigueur narrative. En cela, L’Amour est un crime parfait est peut-ê

Continuer à lire

« Jimmy P. est un buddy movie »

ECRANS | Rencontre avec Arnaud Desplechin autour de son dernier film, "Jimmy P." et des nombreux échos qu’il trouve avec le reste de son œuvre, une des plus passionnantes du cinéma français contemporain. Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 11 septembre 2013

« Jimmy P. est un buddy movie »

Votre cinéma a un rapport important avec la psychanalyse, bien avant Jimmy P. : la séance d’ouverture de Comment je me suis disputé…, l’internement de Mathieu Amalric dans Rois et reine, même la scène finale de La Sentinelle… Pourquoi avoir tourné autour de la psychanalyse avant d’y consacrer non pas le sujet, mas le cœur d’un de vos films ?Arnaud Desplechin : C’est une réponse décevante mais je ne sais pas bien pourquoi. Je sais que ce sont des scènes que j’aime beaucoup dans les films ; c’est sûrement aussi la lecture des romans de Philip Roth où les personnages sont en analyse. Au lieu de donner une explication du personnage, ça ouvre le champ des angles sur lui. Au début de Comment je me suis disputé…, le personnage est chez son analyste avec qui manifestement ça ne se passe pas très bien, mais tout d’un coup il y a une plongée dans ses souvenirs, dans une parole libre avec des moments où on ne sait pas si le personnage se ment à lui-même ou s’il dit la vérité. Je n’aimerais pas l’idée d’un privilège qui ferait d

Continuer à lire

Jimmy P.

ECRANS | Changement d’époque et de continent pour Arnaud Desplechin : dans l’Amérique des années 50, un ethnologue féru de psychanalyse tente de comprendre le mal-être d’un Indien taciturne. Beau film complexe, "Jimmy P." marque une rupture douce dans l’œuvre de son cinéaste. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 4 septembre 2013

Jimmy P.

Quelque part dans les plaines américaines au début des années 50 ; James Picard, Indien Blackfoot ayant combattu sur le front français durant la deuxième guerre mondiale, souffre depuis de vertiges et de malaises à répétition. Interné dans un hôpital, on diagnostique sa schizophrénie, sans toutefois trouver de lésions cérébrales. Les médecins décident de faire appel à l’ethnologue français Georges Devereux, spécialiste des tribus indiennes mais aussi adepte des méthodes freudiennes, qu’il entend appliquer pour éclaircir le cas Jimmy P. Le dépaysement que provoque le nouveau film d’Arnaud Desplechin tient autant à la transplantation de son cinéma dans un espace résolument en rupture avec ses films précédents, qu’à l’inflexion qu’il donne dès les premières images à sa mise en scène. Comme si la confrontation avec l’Amérique était aussi une confrontation avec le cinéma américain, Desplechin s’inscrit ici dans une lignée classique qui irait de Ford à Eastwood. Cette quête de fluidité et d’élégance peut dérouter au premier abord ; mais la recherche de la simplicité est un des enjeux narratifs de Jimmy P., et elle se fait à travers un pourtant complexe et tortueux che

Continuer à lire

Tournée

ECRANS | De et avec Mathieu Amalric (Fr, 1h51) avec Miranda Colclasure, Suzanne Ramsey…

François Cau | Jeudi 24 juin 2010

Tournée

Débordant de vie, avec tout ce que cela comporte d’euphorie, de déprime, de coups de cœur et de coups de gueule, Tournée est avant tout un film de flux et de fluides. On y suit une troupe de New Burlesque drivée à travers la France par Joaquim Zand, autrefois producteur star à la télé, aujourd’hui has been, mauvais père et ex-mari : c’est le flux de départ, son trajet principal. Mais d’autres lignes viendront croiser ce parcours : Joaquim qui se rend à Paris dans l’espoir d’y trouver une salle pour accueillir le spectacle et qui ne fait que se prendre des gnons et des portes claquées ; ou cet ultime embranchement qui conduit le groupe vers un hôtel désaffecté, lieu d’utopie et d’apaisement. Les flux sont aussi des flux d’amour, souvent incontrôlés : un quickie avec un informaticien dans les toilettes pendant un mariage vietnamien ; une conversation aussi touchante qu’hilarante avec une vendeuse de station-service ; ou sa réplique cauchemardesque, une engueulade avec une caissière de supermarché un peu trop fascinée par la mise à nu de ces filles à la beauté paradoxale. Quant aux fluides, ils sont le carburant d’un film qui boit, baise et pleure en toute liberté. La fluidité est

Continuer à lire

Amalric, tour et détours

ECRANS | Acteur prodige dont la réputation déborde aujourd’hui les frontières françaises, Mathieu Amalric signe avec "Tournée" son quatrième — et meilleur — film en tant que réalisateur. Rencontre. Propos recueillis par Christophe Chabert

François Cau | Jeudi 24 juin 2010

Amalric, tour et détours

Comment avez-vous géré ces années où vous n’avez été qu’acteur et pas réalisateur ? Était-ce grisant ou frustrant ?Mathieu Amalric : Je n’ai rien géré du tout, c’est ça le problème. Mon histoire d’acteur vient du lycée, de mes années de timidité ; il fallait casser la coquille. Ça m’est tombé dessus grâce à Arnaud [Desplechin, NDLR], grâce à son extra-lucidité ; je ne sais pas ce qu’il a vu dont je n’avais pas conscience. Mais à partir du moment où j’ai continué à jouer, il y avait un poste d’observation dément sur comment travaillent Téchiné, Biette, Assayas. C’est amusant l’histoire de la griserie… Oui, au début, sur Comment je me suis disputé, la rencontre avec Jeanne [Balibar, NDLR], des envolées très intimes qui peuvent donner de la force pour ne pas se mentir à soi-même, pour s’approcher de désirs de cinéma. Mais au bout d’un moment, ce n’est plus du tout grisant. C’est beaucoup plus grisant d’approcher des gens qui ne savent absolument pas qui vous êtes, par exemple ces filles du New Burlesque. Tournée évoque le moment d’un tournage ou d’une tournée promo. Est-ce que l’écriture du film s’es

Continuer à lire

Un conte de Noël

ECRANS | Avec cette tragi-comédie familiale aux accents mythologiques, Arnaud Desplechin démontre à nouveau qu’il est un immense cinéaste, entièrement tourné vers le plaisir, le romanesque et le spectacle. Christophe Chabert

François Cau | Jeudi 22 mai 2008

Un conte de Noël

Le nouveau film d’Arnaud Desplechin s’ouvre sur un petit théâtre de marionnettes, où l’on nous raconte en accéléré l’histoire familiale qui fonde le récit. Ensuite, chaque personnage sera introduit par une photo de lui enfant ou adolescent, son nom clairement inscrit à l’écran, un style musical lui étant associé (du jazz au hip-hop). Enfin, la reine-mère de ce clan en plein délitement viendra face caméra présenter les enjeux de la tragi-comédie en cours. Pourquoi le cinéaste choisit-il de décliner ainsi, avec divers artifices, la même scène primitive ? Non pas pour briller par-dessus son sujet, mais pour poser une bonne fois ce que ses inconditionnels savent depuis longtemps : Desplechin est du côté du spectacle, de l’action et de la générosité, pas dans l’économie du discours et de la parole. Un conte de noël est, comme son précédent Rois et reine, une machine à produire du romanesque et des émotions fortes, un grand huit existentiel qui fait coexister dans le même espace-temps le trivial et le sublime, la surface et la profondeur. La parabole du fils indigne Dans la famille Vuillard, il y a donc Joseph, le fils absen

Continuer à lire