Winter sleep

ECRANS | Palme d’or du dernier festival de Cannes, ce long et passionnant film de Nuri Bilge Ceylan inscrit désormais le cinéaste comme un héritier d’une haute idée du cinéma, empruntant au théâtre et à la littérature pour s’approcher au plus près de l’âme humaine. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 15 juillet 2014

Photo : © Nuri Bilge Ceylan


Un hôtel perdu dans les majestueux décors de l'Anatolie ; l'automne est en train de se terminer. « Voici venu l'hiver de notre déplaisir » disait le Duc de Gloucester en ouverture de Richard III ; l'hôtel s'appelle justement Othello, et son propriétaire, Aydin, règne sur ce bout de terre comme un roi fatigué, un Lear sans descendance mais entouré d'une femme beaucoup plus jeune et d'une sœur que les mauvais coups de la vie ont conduite à se réfugier ici. Aydin est un ancien acteur, mais c'est aussi un éditorialiste pétri de prétentions ; c'est surtout un héritier, ce que le premier mouvement de Winter sleep vient exposer avec ce sens de la durée romanesque qu'a adoptée Nuri Bilge Ceylan depuis Il était une fois en Anatolie.

Aydin et son homme à tout faire descendent au village réclamer un loyer impayé ; en chemin, la vitre de leur véhicule est fracassée par une pierre lancée par l'enfant du locataire en faute. Une image magnifique qui fait entrer une inquiétude sourde dans le cours des événements, comme le cinéaste en placera à intervalles réguliers dans une œuvre portée avant tout par ses dialogues admirables.

Tyran anatolien

On a beaucoup parlé de la longueur de Winter Sleep — 3h16. Si on peut regretter que le film soit montré en un seul bloc sans entracte, alors qu'il mériterait, comme au théâtre, une respiration pour le spectateur, c'est bien de cette durée fleuve qu'il tire sa force. Car il faut du temps et de la patience pour fouiller à ce point l'âme d'un homme aussi tortueux qu'Aydin, dont le sourire et la bonhomie cachent en vérité des abîmes d'égoïsme et de cruauté, pour qui l'argent est un remède infaillible permettant d'acheter le respect de sa femme ou le silence de sa sœur.

Si les affrontements verbaux qui en découlent donnent lieu aux moments les plus vertigineux et éblouissants du film, c'est souvent dans les à-côtés du récit que Ceylan dit la vérité du film. Ainsi de ce cheval, acheté pour contrer la remarque, pourtant anodine, d'un client concernant la brochure de l'hôtel ; ou cet acte d'allégeance et de contrition qu'on croirait sorti du Parrain. Autant de détails qui posent le caractère orgueilleux et tyrannique d'Aydin. Si Ceylan se place sous l'égide revendiquée de Shakespeare, c'est avant tout à Tchekhov, Dostoïevski ou Bergman auquel on pense devant son film ; des auteurs qui ont tous incarné une haute idée de l'art européen, dont le cinéaste turc est aujourd'hui le plus flamboyant continuateur.

Winter sleep
De Nuri Bilge Ceylan (Turquie, 3h16) avec Haluk Bilginer, Melisa Sözen…

Sortie le 6 août


Winter Sleep

De Nuri Bilge Ceylan (Tur, 3h16) avec Haluk Bilginer, Melisa Sözen, Demet Akbağ...

De Nuri Bilge Ceylan (Tur, 3h16) avec Haluk Bilginer, Melisa Sözen, Demet Akbağ...

voir la fiche du film


Aydin, comédien à la retraite, tient un petit hôtel en Anatolie centrale avec sa jeune épouse Nihal, dont il s’est éloigné sentimentalement, et sa sœur Necla qui souffre encore de son récent divorce. En hiver, à mesure que la neige recouvre la steppe, l’hôtel devient leur refuge mais aussi le théâtre de leurs déchirements...


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

"Le Poirier sauvage" : les fruits amers de Nuri Bilge Ceylan

ECRANS | de Nuri Bilge Ceylan (Tur, 3h08), avec Doğu Demirkol, Murat Cemcir, Bennu Yıldırımlar…

Vincent Raymond | Jeudi 19 juillet 2018

Fraîchement diplômé, Sinan rentre en Anatolie où son père instituteur, plutôt que de rembourser ses dettes de jeu, passe son temps à creuser un puits. Se rêvant écrivain, Sinan tente de réunir des fonds pour éditer son premier roman. Mission ardue dans la Turquie contemporaine… Entre saga et chronique sociale, ce portrait d’une jeunesse désenchantée naturellement en rupture avec ses aînés (le père de Sinan, traînant petits mensonges, son insolvabilité chronique et poussant ses ricanements satisfaits à tout bout de champ, donne carrément le bâton pour se faire battre) montre cette même jeunesse sans perspective : n’étant pas assurés d’obtenir un emploi d’enseignant, ou déprimés à l’idée d’être affectés à l’intérieur des terres, les diplômés préfèrent rejoindre les forces anti-émeutes pour casser sans remords du manifestant – voilà qui en dit long sur l’état de l’État. Sans attaquer directement le régime d’Erdogan, Nuri Bilge Ceylan, Palme d'or en 2014 pour Winter Sleep, montre la délaïcisation de la Turquie et la prise en main de

Continuer à lire

Cannes 2014, jour 3 : Films d’horreurs

ECRANS | "Captives" d’Atom Egoyan (sortie le 1er octobre). "Relatos salvajes" de Damian Szifron (sortie le 17 septembre). "Mr Turner" de Mike Leigh (date de sortie non communiquée). "Winter sleep" de Nuri Bilge Ceylan (sortie le 13 août).

Christophe Chabert | Samedi 17 mai 2014

Cannes 2014, jour 3 : Films d’horreurs

Vendredi confession : on ne la sentait pas trop, sur le papier, cette compétition. Trop de cinéastes mal aimés, trop de films trop longs, trop d’outsiders sortis du chapeau… Cette troisième journée est venue confirmer nos craintes et y a ajouté un autre facteur : une programmation au bas mot catastrophique dans l’ordre de présentation des films qui a sérieusement amoindri l’impact de ce qui était pourtant l’événement du jour, la projection du Winter sleep de Nuri Bilge Ceylan, dont on parlera à la fin de ce billet. Disons-le clairement : pourquoi avoir placé le film en séance unique en plein milieu de l’après-midi plutôt qu’à la place de ces deux navets que sont Captives d’Egoyan et Relatos salvajes de Damian Szifron ? À cause de sa durée fleuve — 3h15 ? Sans doute, mais on a envie de dire qu’il vaut mieux, quand les années sont si manifestement pauvres en œuvres dignes de figurer dans la Ligue 1 de Cannes, limiter le nombre de films qu’en envoyer autant au casse-pipe comme de vulgaires hamburgers dans un fast food. L’impression de gavage n’a jamais été aussi forte qu’aujourd’hui et aussi cruelle, testant notre résistance physique et notre capa

Continuer à lire

Il était une fois en Anatolie

ECRANS | Critique / À Cannes, Il était une fois en Anatolie avait un peu achevé tout le monde. Loin du tumulte, le nouveau film de Nuri Blidge Ceylan se laisse (...)

François Cau | Vendredi 28 octobre 2011

Il était une fois en Anatolie

Critique / À Cannes, Il était une fois en Anatolie avait un peu achevé tout le monde. Loin du tumulte, le nouveau film de Nuri Blidge Ceylan se laisse mieux approcher avec ses 2h30 au ralenti. Virée nocturne dans les steppes d'Anatolie, le film suit une bande de flics errant avec deux criminels pour retrouver le corps mort de celui qu'ils ont assassiné. Le cadre est désertique, étrange, presque d'un autre monde. Aucune âme qui vive dans les espaces traversés, sauf pour une halte dans un village, où la fille du maire apparaît comme une déesse de la nuit devant des hommes fatigués. Autant être clair, le film est ardu, à la fois linéaire et digressif ; chaque scène ou conversation s'étire, bégaie ou bloque sur un détail. Ceylan, travaillant par touches, plonge, touille, puis replonge, dessinant imperceptiblement les contours de son film, ses personnages et leurs cadres. Ce n'est qu'au bout de deux heures que le tout prend forme. C'est long, avec beaucoup de gras, de décalages absurdes qui sentent le cinéma d'auteur mondialisé. Pourtant, ces lentes circonvolutions finissent aussi par créer un enlisement qui touche au coeur du film. Par l'affinement des points de vue, que Ceylan lais

Continuer à lire

Cannes jour 11 : À sec

ECRANS | Il était une fois en Anatolie de Nuri Bilge Ceylan. La Source des femmes de Radu Mihaileanu. Elena d’Andrei Zviagintsev.

François Cau | Lundi 23 mai 2011

Cannes jour 11 : À sec

Le mystère des sélections cannoises n’étant pas si impénétrable que ça, il faut dire ici que des fuites avaient eu lieu concernant la présence en compétition du dernier Nuri Bilge Ceylan, Il était une fois en Anatolie. Le metteur en scène turc, autrefois chéri du festival (double prix pour Uzak, sélection officielle pour Les Climats, Prix de la mise en scène pour Les Trois singes), allait en 2011 prendre la place du cinéaste qui vient à Cannes pour «se suicider», après Mikhalkov en 2010, Tsai Ming Liang en 2009 et Wenders en 2008. La projection officielle de ce film fleuve (2h37) le samedi à 22h30 en disait assez long sur l’envie de le planquer sous le tapis, sachant qu’à cet instant du festival, la plupart des accrédités ont déjà fait leurs valises pour rentrer à la maison. Plans tableaux sans fin, dialogues en boucle, personnages opaques : au bout d’une heure, non seulement il ne s’était toujours rien passé à l’écran, mais on n’avait aucune idée de là où Bilge Ceylan voulait en venir. Du coup, on est tout bonnement rentré se coucher pour être frais le lendemain. Mais si j’avais su qu’une autre épreuve m’atte

Continuer à lire