Vivian Maier, cette illustre inconnue

Exposition | Gardienne d’enfants, photographe autodidacte et parfaite inconnue de son vivant, Vivian Maier est devenue en quelques années une figure mythique de la photographie. Le musée de l’Ancien Évêché lui consacre une exposition, "Vivian Maier, street photographer", tirant profit du fait qu’originaire du Champsaur, elle est passée dans la région au tout début des années 1950.

Benjamin Bardinet | Mardi 19 novembre 2019

Photo : © Estate of Vivian Maier, Courtesy of Maloof Collection and Howard Greenberg Gallery, NY


Ce qui est sidérant avec Vivian Maier, c'est qu'on ne se lasse pas de découvrir ses photographies. On a beau savoir qu'elles sont plutôt réussies, on est perpétuellement émerveillé par l'exigence du regard qu'elle porte sur l'Amérique urbaine des années 1950-1960. Ses clichés ne sont clairement pas le fait d'un coup de chance : les planches-contacts présentées dans l'exposition permettent de s'en assurer. Elle ne tergiverse pas, va droit au but, consacre à tout casser deux photos à un même sujet – on est loin de la surenchère de clichés à laquelle le numérique nous a désormais habitués.
Bien que déterminée lors de ses prises de vues, l'Américaine navigue entre différents styles. Tout à fait à l'aise dans une approche formaliste valorisant des compositions éminemment graphiques qui confinent à l'abstraction, elle peut aussi bien se revendiquer d'un certain "style documentaire", frontal, direct et sans effets de cadrage, ou d'une photographie plus humaniste, valorisant les individus. L'exposition présente par ailleurs une série remarquable de photographies couleur qui révèle sa capacité à tirer parti de ce procédé à une époque où le monde de la photographie considérait que, vulgaire, il était tout juste bon à faire des images publicitaires.

Que penser de ces images ?

Si cette exposition est la deuxième consacrée à Vivian Maier sur le territoire grenoblois (elle était présentée au Mois de la Photo en 2015), c'est notamment parce que sa mère est originaire de la région et qu'elle a eu l'occasion de séjourner dans le Champsaur au tout début des années 1950. Une section de l'exposition présente une dizaine de clichés pris à l'occasion de ce séjour : des portraits de villageois réalisés avec leur consentement, à la différence des photographies américaines nettement moins posées. Car c'est en effet aux États-Unis, à New York jusqu'en 1955 puis à Chicago, des villes dont la photogénie des rues a marqué l'histoire de la "Street Photography", que son regard va s'aiguiser et son approche s'affirmer. Sur l'Amérique toute puissante de ces années-là, elle porte un regard distancié qui oscille entre témoignage, agacement et amusement : des enfants espiègles, parfois pleurnichards, de fiers ouvriers, quelques bourgeois méprisants, un clochard recroquevillé… Que penser de ces images ? Á vrai dire un peu ce qu'on veut puisque, découvert après son décès, la photographe n'a jamais été là pour nous orienter sur ses intentions. Toutefois, il apparaît clairement qu'elle porte majoritairement son attention sur des personnes de conditions modeste dans lesquelles on imagine qu'elle pouvait se reconnaître, elle qui n'a jamais cessé d'être gouvernante pour enfant.

L'obsession des autoportraits

Il y a toutefois un sujet qui la taraude et qu'elle questionne depuis les premières images en Champsaur jusqu'aux plus récentes photographies en couleurs : sa propre identité. Parmi le nombre considérable de clichés qui constituent l'archive découverte en 2007, deux ans avant son décès, près de 30 % sont des autoportraits. Un sujet obsessionnel qu'elle parvient magistralement à renouveler grâce à des jeux de miroir complexes, des reflets inattendus ou des ombres portées envahissantes qui permettent de subtiles mises en abyme. L'exposition a fait le choix pertinent de ne pas regrouper ces autoportraits dans une section dédiée mais, au contraire, de les disséminer tout au long du parcours. Ainsi, au fil des images, la silhouette et le visage de Vivian Maier apparaissent de manière affirmée ou au contraire furtive et fantomatique. Son regard tout à la fois concentré et parfaitement absent amplifie encore et toujours plus le mystère de sa personne dont on sait finalement peu de choses. Comme si ces autoportraits étaient une façon pour cette femme discrète et sans attache de s'affirmer à elle-même qu'elle existait, de se donner une forme de visibilité sociale.

Vivian Maier, street photographer
Au musée de l'Ancien Évêché jusqu'au 15 mars


Vivian Maier, street photographer

Photographie de rue. Le musée présente le travail de Vivian Maier à travers 140 images, vues de New York et Chicago pour l’essentiel, mais aussi du Champsaur, sans oublier quelques témoignages de son passage, en 1959, à Grenoble
Musée de l'Ancien Évêché 2 rue Très-Cloîtres Grenoble
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Les six expositions à ne pas louper cet automne à Grenoble (avec, forcément, Picasso)

Panorama de rentrée culturelle 2019/2020 | Suivez-nous au Musée de Grenoble, au Centre du graphisme ou encore dans divers musées départementaux.

La rédaction | Mardi 24 septembre 2019

Les six expositions à ne pas louper cet automne à Grenoble (avec, forcément, Picasso)

Picasso, au cœur des ténèbres (1939-1945) Blockbuster en perspective ! Mais attention, si le Musée de Grenoble consacre une exposition à ce monstre sacré de la création du XXe siècle qu’est Picasso, c’est pour se pencher sur une période peu connue et peut-être pas toujours facile à aborder : celle des années de guerre. Pas d’œuvres archi-connues à l’horizon, ni aucune représentation directe de la guerre, mais plutôt une sorte de journal intime et pictural de ces années sombres que le maître espagnol choisit, a contrario de bon nombre d’artistes, de passer à Paris, sous occupation allemande… Au Musée de Grenoble du 5 octobre au 5 janvier Alain Le Quernec, du dernier cri Alain Le Quernec a la particularité d’avoir toujours mené conjointement sa carrière de graphiste à celle de professeur d’arts plastiques. Un goût pour la pédagogie qu’il tient peut-être de sa formation avec un affichiste polonais dont il a suivi la formation et auquel le centre du graphisme a rendu ho

Continuer à lire

Vivian Maier, miroir des autres

Exposition | Rarement l'art contemporain aura connu si grand mystère : Vivian Maier (1926-2009), nourrice et photographe durant une vie entière, est récemment sortie de l'anonymat grâce à un certain John Maloof. Une découverte rocambolesque qui a mis à jour un talent photographique incroyable, à découvrir à l'Ancien musée de peinture. Mais avant les clichés, tentons d’élucider l’énigme Maier.

Charline Corubolo | Mardi 3 novembre 2015

Vivian Maier, miroir des autres

Avec quelque 200 000 négatifs accompagnés de films vidéo, l’œuvre de Vivian Maier est considérable, mais aussi totalement mystérieuse. Un secret artistique, malgré de nombreuses investigations, parsemé de zones d'ombre qui soulèvent bien des questions. Car en presque 50 années de pratique photographique, Vivian Maier, nourrice toute sa vie, n'a jamais montré ses clichés. Jusqu'au jour où, fin 2007, John Maloof, agent immobilier à la recherche d'images pour réaliser un livre sur son quartier de Chicago, acquiert en salle des ventes un carton rempli de négatifs de la nurse anonyme. La partie de Cluedo est alors amorcée. Il faudra à John Maloof, reconverti pour l'occasion en détective amateur, plusieurs années pour découvrir l'identité de la photographe qui se cache derrière ces images. En 2009, Vivian Maier décède dans l'anonymat et la pauvreté. C'est à ce moment qu'Internet donne à Sherlock Maloof la première pièce du puzzle : le nom de l'auteure. Armé de sa meilleur preuve, il découvre que Vivian Maier n'a pas seulement laissé derrière elle un nombre impressionnant de photographies, mais aussi un garde-meuble rempli d'une vie à collecter des journaux, des tickets et de

Continuer à lire

Vivian Maier : campagne, mon amour

ARTS | Zoom sur l'exposition consacrée à la photographe récemment découverte.

Charline Corubolo | Mardi 3 novembre 2015

Vivian Maier : campagne, mon amour

Certes, l'histoire du Champsaur n'a, fort heureusement, rien à voir avec celle du film Hiroshima, mon amour. Mais la référence permet cependant d'évoquer l'histoire passionnelle entre Vivian Maier et cette campagne française située dans les Alpes. Une relation discrète, à l'image de sa vie, mais intense comme en témoignent les photographies réalisées dans ces montagnes aux environs des années 1950. Et si aujourd'hui l'Américaine au Rolleiflex est connue pour ses clichés de rue à Chicago et à New York, la Maison de l'image, en partenariat avec l'association "Vivian Maier et le Champsaur", met en lumière pour la troisième édition de sa manifestation photographique annuelle dans l'Ancien musée de peinture un patrimoine visuel riche de la paysannerie de l'époque, tout aussi important que le pendant "street photography" américain. D'origine française par sa mère, Vivian Maier a vécu dans la région du Champsaur, haute vall

Continuer à lire