Son côté punk

MUSIQUES | Portrait énamouré de Patti Smith. François Cau

François Cau | Vendredi 28 octobre 2011

Les sportifs professionnels sont des branleurs. Sérieusement : et que je prends ma retraite à 40 balais, et que je fuis les fans trop pressants, et que je développe des exigences d'empereur romain sans garantie de résultat derrière… Le rock, voilà une discipline qui vous forge le caractère, pour laquelle même les plus grands se consument à petit feu. De la période fondatrice des années 60-70, les reliquats sont à ce titre tristement éloquents – depuis qu'Elvis a exhibé sa morbide obésité sur scène, les vannes sont irrémédiablement lâchées. Ceux qui n'ont pas crevé la gueule ouverte à l'âge de 27 ans (Hendrix, Joplin, Morrison) encaissent aujourd'hui les chèques pour des représentations où ils ne sont même plus les ombres de leurs gloires passées ; ils s'auto-parodient, galvanisent à grand-peine des foules aveuglées par la nostalgie d'une époque qu'elles n'ont jamais connue. Patti Smith, elle, a échappé à tous ces clichés déambulants. Discrète sans pour autant jouer les inaccessibles, étanche à toutes les fragrances revival qui exaspèrent les puristes, à contre-courant sans jamais brandir sa marginalité en étendard, égérie, muse, source d'inspiration toujours inspirée, rebelle avec causes, contestataire orientée, une seule de ses apparitions suffit à damer le pion à toute la clique des opportunistes qui ont voulu s'approprier l'esprit rock pour mieux le prostituer.

Poser son style

Patti Smith doit sa prime renommée musicale à deux reprises – fait aussi rare que remarquable qui se vérifiera bien plus tard avec son superbe cover album (Twelve), ses interprétations hautement personnelles imposent d'emblée une individualité artistique hors normes. Son Hey Joe est une incarnation fiévreuse du standard repopularisé à peine huit ans plus tôt par Hendrix, où sa voix se brise avec hargne sur son jeu de guitare extrême. Gloria des Them se voit quant à elle bousculée notamment par une intro à résonnance autobiographique, où la chanteuse proclame que Jésus est mort pour des péchés, mais pas les siens. Agée de 28 ans – et donc à l'abri d'un destin rock funeste ! – la jeune adulte dit au revoir à l'enfant élevée dans le dogme des Témoins de Jéhova. Horses, son premier album, s'affranchit à son unique façon de tous les canons en vigueur dans la sphère rock. Réinterprétations pénétrées de la dialectique sacrée couplets / refrains, incursions poétiques de célestes volées, énergies vocale et musicale à ce point tétanisantes qu'elles traumatiseront dans le bon sens les ados qui donneront naissance au style punk, cet album, produit par John Cale du Velvet Underground, ouvre des possibles que les tauliers de l'industrie discographique n'auraient même pas imaginés. Le tout avec une identité qui s'affirme dès les premières oscillations d'une voix heurtée, aux inflexions imprévisibles, sensibles, fragiles puis volcaniques – en un mot, géniales. Ces singularités, Patti Smith les conservera et les fera évoluer tout au long de sa carrière, se servira de ses expériences personnelles pour nourrir son art, sans s'y perdre ou se trahir.

Bousculer les bruits du monde

En dehors de ses impeccables productions discographiques, Patti Smith ne s'est pas construit de personnage public. Son militantisme, particulièrement exacerbé pendant les mandats Bush, n'a jamais suinté la propreté sur soi suffisante d'un Bono. Ses absences parfois longues d'une décennie n'ont pas relevé d'un quelconque business plan mais, avec une simplicité qu'on pensait incompatible avec la célébrité, du seul besoin de rester auprès des siens et de fuir l'agitation des nombrilistes de tous poils. Ses incursions dans d'autres disciplines procèdent invariablement de recherches en adéquation avec son aura artistique – et ce même lorsqu'elle apparaît dans le Film Socialisme de Godard… ou dans la série New York Section Criminelle. Ne vous fiez pas à ses apparences de lady débraillée : à sa façon, Patti Smith demeure une authentique punk, à la marge de tous les usurpateurs contemporains ayant accédé au titre d'idole.

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Du rock, des femmes...

MUSIQUES | Sur le modèle de Lilith Fair, créé en 1996 aux États-Unis, "les Femmes s'en mêlent" propose depuis 15 ans un festival célébrant la scène indépendante féminine. Est-ce bien nécessaire ? Oui, si on considère que l'Histoire est racontée du point de vue des vainqueurs. Car, en musique, les femmes s'en mêlent et choisissent simplement de ne pas s'avouer vaincues.

Stéphane Duchêne | Vendredi 15 mars 2013

Du rock, des femmes...

Au lendemain de la Journée de la Femme, que penser d'un festival comme Les Femmes s'en mêlent, (quasi) exclusivement réservé aux artistes féminines ? La Lyonnaise Vale Poher, moitié du duo Mensch, qui y a elle-même participé, avait bien résumé le problème lors d'une interview qu'elle nous avait consacrée. En substance : une initiative qui sera vraiment précieuse le jour où elle n'aura plus de raison d'être. Mais parité bien ordonnée commence par soi-même. Et ainsi peut-on se contenter d'y voir un hommage à la contribution des femmes au rock – un domaine où, il faut bien l'avouer, la parité n'a jamais été vraiment de rigueur. Les légendes Au mieux pouvait-on, comme Marianne Faithfull dans les années 1960, glisser du statut de groupie, encore lycéenne, à celui de chanteuse, même si dans son cas Andrew Loog Oldham, manager des Stones, déclarera dans son autobiographie s'être arraché les cheveux à faire chanter juste As tears go by à, disait-il, « cet ange avec les seins d'un démon » (ironie du

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La classe américaine

MUSIQUES | Retour sur la journée Patti Smith à la MC2.

François Cau | Mercredi 9 novembre 2011

La classe américaine

Faut dire ce qui est : quand Patti Smith arrive sur la scène du Petit Théâtre de la MC2 pour sa lecture de pré-concert, entre les applaudissements, un ange passe. On a quand même affaire à une icône rock, foutredieu. Mais dès les premiers instants, l’artiste rompt justement avec cette image en enjoignant le public à lui poser des questions, sur un mode ouvertement complice et presque désinvolte – comme elle le dira plus tard avec un irrésistible humour, elle ne sort pas dans les cocktails mondains et ce genre de rencontre est son occasion de socialiser… Au début, la timidité est cependant de mise. Les premières questions sont de pure politesse, du comment ça va, le trajet s’est-il bien passé, etc. Puis, au fur et à mesure, Patti Smith pousse à la désacralisation, au cours de cette lecture qui n’en est pas vraiment une. Elle enjoint le public à lui prêter son livre, qu’elle a oublié. On lui passe un vinyl d’Horses, dont elle lit un texte de la pochette. Plus tard, elle lira la lettre finale de Just Kids, destinée à un Robert Mapplethorpe qui n’aura jamais pu l’avoir. En dehors de ce moment d’émotion, le ton sera plus léger, y compris lorsqu’elle abordera ses convictions p

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Playlist

MUSIQUES | Une sélection de morceaux emblématiques de Patti Smith. FC

François Cau | Lundi 31 octobre 2011

Playlist

Land (Horses, 1975) Un morceau de plus de 9 minutes, d’une extravagante liberté, incroyable fusion entre ses primes activités poétiques influencées par les auteurs de la Beat Generation et ses velléités de prophète rock – chacun de ses albums contiendra au moins un de ces morceaux de bravoure, comme une marque de fabrique à contre-courant des formats radiophoniques déjà devenus la norme. Le texte, d’une longueur forcément épique, commence par être quasi murmuré. Les doublures voix se font plus pressantes, le riff de guitare monte vite en puissance, en rythme sur les scansions du prénom du “héros“. Le chant amène progressivement la mélodie à l’aide de mantras répétitifs et addictifs, puis le morceau prend son envol, avec une fougue jamais démentie. Le texte, collage surréaliste exécuté à grands renforts de néologismes, est une invraisemblable épopée tour-à-tour drôle, glauque, perverse et enlevée.   Pissing in a river (Radio Ethiopia, 1976) Une superbe ballade rock, fiévreuse, désespérée, l’attente d’un être aimé dont on sait qu’il ne ressent rien en retour. Quand la poésie s’y fait triviale, à l’image de son titre ou du terrible vers « My bowels are e

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Parce que la nuit

MUSIQUES | N’en déplaise aux amateurs de Cheveu, avec tout le respect qu’on leur doit, bien sûr, le vrai temps fort de cette rentrée est la venue de l’immense Patti (...)

François Cau | Lundi 12 septembre 2011

Parce que la nuit

N’en déplaise aux amateurs de Cheveu, avec tout le respect qu’on leur doit, bien sûr, le vrai temps fort de cette rentrée est la venue de l’immense Patti Smith à la MC2. Légende d’un rock’n’roll refusant sa muséification en dépit de sa reconnaissance, activiste de sa propre réinvention, on l’a aimée tant dans ses premières œuvres que dans ses productions récentes, dans son fabuleux album de reprises (Twelve, 2007) qu’en autobiographe (l’émouvant Just Kids, qu’elle lira à 18h30 le jour de son concert), ou encore en troubadour du Film Socialisme de Jean-Luc Godard. Avant de l’aduler, c’est évident, sur scène.

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