La classe américaine

MUSIQUES | Retour sur la journée Patti Smith à la MC2.

François Cau | Mercredi 9 novembre 2011

Faut dire ce qui est : quand Patti Smith arrive sur la scène du Petit Théâtre de la MC2 pour sa lecture de pré-concert, entre les applaudissements, un ange passe. On a quand même affaire à une icône rock, foutredieu. Mais dès les premiers instants, l'artiste rompt justement avec cette image en enjoignant le public à lui poser des questions, sur un mode ouvertement complice et presque désinvolte – comme elle le dira plus tard avec un irrésistible humour, elle ne sort pas dans les cocktails mondains et ce genre de rencontre est son occasion de socialiser… Au début, la timidité est cependant de mise. Les premières questions sont de pure politesse, du comment ça va, le trajet s'est-il bien passé, etc. Puis, au fur et à mesure, Patti Smith pousse à la désacralisation, au cours de cette lecture qui n'en est pas vraiment une.

Elle enjoint le public à lui prêter son livre, qu'elle a oublié. On lui passe un vinyl d'Horses, dont elle lit un texte de la pochette. Plus tard, elle lira la lettre finale de Just Kids, destinée à un Robert Mapplethorpe qui n'aura jamais pu l'avoir. En dehors de ce moment d'émotion, le ton sera plus léger, y compris lorsqu'elle abordera ses convictions politiques ou son soutien à Occupy Wall Street. Joueuse d'un bout à l'autre, elle feint d'avoir Federico Garcia Lorca en ligne quand une sonnerie de portable résonne dans le Petit Théâtre. 

Pour la partie musicale, elle interprète à la guitare sèche un morceau hommage à Arthur Rimbaud, puis Grateful, une chanson qui lui aurait été inspirée par le spectre rigolard de Jerry Garcia (!). Après une impeccable version spoken words de son People have the power, elle est rejointe par son guitariste Lenny Kaye. Opérant un lien malicieux avec sa précédente référence à Garcia Lorca, elle conclut son intervention par une reprise de Boots of Spanish Leather de Bob Dylan. On a dès lors tout juste deux heures pour se remettre de ces premières émotions et se préparer pour le live.

Lequel commence pile à l'heure, en douceur. Les musiciens envoient avec retenue, Patti Smith se donne avec générosité, tant dans ses interprétations que dans ses adresses directes au public. Le « Hi, Hello » inaugural de Frederick amorce un regain de chaleur dans la salle comble, avant que le show ne décolle réellement au bout de cinq morceaux, avec un fatal enchaînement de Free Money et Pissing in a river ; titres sublimement incarnés par la chanteuse, dont l'intensité vocale foudroie. Le public grenoblois, totalement acquis à sa cause mais statique comme à sa fâcheuse habitude, s'échauffe enfin.

Quand les premières notes pianotées de Because the night se font entendre, les cris de fans midinettes passent comme une vague sur l'assemblée. Las, Patti Smith a du mal à se caler sur le rythme imposé par son pianiste, s'interrompt au milieu du premier couplet pour reprendre presque immédiatement, quitte à enlever du souffle à ce merveilleux morceau. Ce sera heureusement la seule fausse note du concert, qui se poursuit sur les chapeaux de roues. Les musiciens communiquent mieux entre eux, l'énergie pénétrée de la chanteuse emporte tout sur son passage.

Le groupe quitte une première fois la scène après un Gloria épique, revient pour enchaîner en rappel People have the power et Rock'n'roll nigger, dans des versions savamment électrisées. Une apothéose synchrone avec cette journée marquée par un rapport franc et sincère avec un public multi-générationnel, où les papas Neil Young et les mamans Debbie Harry frayaient avec les enfultes Blur / Oasis et les gamins Strokes pour applaudir une musicienne qui a largement honoré son statut d'icône, sans se la jouer pour autant. Une certaine idée de la classe.

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Du rock, des femmes...

MUSIQUES | Sur le modèle de Lilith Fair, créé en 1996 aux États-Unis, "les Femmes s'en mêlent" propose depuis 15 ans un festival célébrant la scène indépendante féminine. Est-ce bien nécessaire ? Oui, si on considère que l'Histoire est racontée du point de vue des vainqueurs. Car, en musique, les femmes s'en mêlent et choisissent simplement de ne pas s'avouer vaincues.

Stéphane Duchêne | Vendredi 15 mars 2013

Du rock, des femmes...

Au lendemain de la Journée de la Femme, que penser d'un festival comme Les Femmes s'en mêlent, (quasi) exclusivement réservé aux artistes féminines ? La Lyonnaise Vale Poher, moitié du duo Mensch, qui y a elle-même participé, avait bien résumé le problème lors d'une interview qu'elle nous avait consacrée. En substance : une initiative qui sera vraiment précieuse le jour où elle n'aura plus de raison d'être. Mais parité bien ordonnée commence par soi-même. Et ainsi peut-on se contenter d'y voir un hommage à la contribution des femmes au rock – un domaine où, il faut bien l'avouer, la parité n'a jamais été vraiment de rigueur. Les légendes Au mieux pouvait-on, comme Marianne Faithfull dans les années 1960, glisser du statut de groupie, encore lycéenne, à celui de chanteuse, même si dans son cas Andrew Loog Oldham, manager des Stones, déclarera dans son autobiographie s'être arraché les cheveux à faire chanter juste As tears go by à, disait-il, « cet ange avec les seins d'un démon » (ironie du

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MUSIQUES | Une sélection de morceaux emblématiques de Patti Smith. FC

François Cau | Lundi 31 octobre 2011

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Land (Horses, 1975) Un morceau de plus de 9 minutes, d’une extravagante liberté, incroyable fusion entre ses primes activités poétiques influencées par les auteurs de la Beat Generation et ses velléités de prophète rock – chacun de ses albums contiendra au moins un de ces morceaux de bravoure, comme une marque de fabrique à contre-courant des formats radiophoniques déjà devenus la norme. Le texte, d’une longueur forcément épique, commence par être quasi murmuré. Les doublures voix se font plus pressantes, le riff de guitare monte vite en puissance, en rythme sur les scansions du prénom du “héros“. Le chant amène progressivement la mélodie à l’aide de mantras répétitifs et addictifs, puis le morceau prend son envol, avec une fougue jamais démentie. Le texte, collage surréaliste exécuté à grands renforts de néologismes, est une invraisemblable épopée tour-à-tour drôle, glauque, perverse et enlevée.   Pissing in a river (Radio Ethiopia, 1976) Une superbe ballade rock, fiévreuse, désespérée, l’attente d’un être aimé dont on sait qu’il ne ressent rien en retour. Quand la poésie s’y fait triviale, à l’image de son titre ou du terrible vers « My bowels are e

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Son côté punk

MUSIQUES | Portrait énamouré de Patti Smith. François Cau

François Cau | Vendredi 28 octobre 2011

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Les sportifs professionnels sont des branleurs. Sérieusement : et que je prends ma retraite à 40 balais, et que je fuis les fans trop pressants, et que je développe des exigences d’empereur romain sans garantie de résultat derrière… Le rock, voilà une discipline qui vous forge le caractère, pour laquelle même les plus grands se consument à petit feu. De la période fondatrice des années 60-70, les reliquats sont à ce titre tristement éloquents – depuis qu’Elvis a exhibé sa morbide obésité sur scène, les vannes sont irrémédiablement lâchées. Ceux qui n’ont pas crevé la gueule ouverte à l’âge de 27 ans (Hendrix, Joplin, Morrison) encaissent aujourd’hui les chèques pour des représentations où ils ne sont même plus les ombres de leurs gloires passées ; ils s’auto-parodient, galvanisent à grand-peine des foules aveuglées par la nostalgie d’une époque qu’elles n’ont jamais connue. Patti Smith, elle, a échappé à tous ces clichés déambulants. Discrète sans pour autant jouer les inaccessibles, étanche à toutes les fragrances revival qui exaspèrent les puristes, à contre-courant sans jamais brandir sa marginalité en étendard, égérie, muse, source d’inspiration toujours inspirée, rebelle av

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Parce que la nuit

MUSIQUES | N’en déplaise aux amateurs de Cheveu, avec tout le respect qu’on leur doit, bien sûr, le vrai temps fort de cette rentrée est la venue de l’immense Patti (...)

François Cau | Lundi 12 septembre 2011

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N’en déplaise aux amateurs de Cheveu, avec tout le respect qu’on leur doit, bien sûr, le vrai temps fort de cette rentrée est la venue de l’immense Patti Smith à la MC2. Légende d’un rock’n’roll refusant sa muséification en dépit de sa reconnaissance, activiste de sa propre réinvention, on l’a aimée tant dans ses premières œuvres que dans ses productions récentes, dans son fabuleux album de reprises (Twelve, 2007) qu’en autobiographe (l’émouvant Just Kids, qu’elle lira à 18h30 le jour de son concert), ou encore en troubadour du Film Socialisme de Jean-Luc Godard. Avant de l’aduler, c’est évident, sur scène.

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