Péplum fait son cinéma

SCENES | "Péplum", fresque ahurie décadente et nocturne jouée par dix danseurs – acteurs, se nourrit d’éléments de l’Antiquité, d’images de films, et de rock. Ce voyage sur les terres du pouvoir forcément déçu, imaginé par le chorégraphe Nasser Martin-Gousset, se vit comme un joyeux remue-ménage scénique croisé au splendide travail visuel. Addictif. Séverine Delrieu

Marlène Thomas | Mercredi 23 janvier 2008

Photo : Agathe Poupeney


Atmosphère nocturne sur le plateau de théâtre ou/et de cinéma. Un homme en jeans, torse nu, colle les affiches sur un mur, évocation de probables élections. Cette action se déroule sur une musique d'un péplum, celui du Cléopâtre de Joseph Mankiewicz. Un garde romain, presque inébranlable, se tient en haut d'un escalier. Simultanément, sur le mur qui tient lieu d'écran s'imprime en lettres bleues une phrase d'un acteur du film : «would you trust in that man ?». Voici que le ton incisif est donné, la patte de Péplum dévoilée : superposition des époques et des temps, associations de références, rapprochement de divers fragments et éléments.

L'action se poursuit. Une sorte de César replet (une vague ressemblance avec le Peter Ustinov de Quo Vadis ? intrigue), toge blanche lâchée, vient se jeter sur le mur, s'adonne à une danse de folie, chatouille le slip du soldat. Enfin d'autres danseurs, hommes, femmes en tenues de soirées ou tuniques romaines, jeans, tel un groupe de fêtards incontrôlables, jets setteurs demi-dieux excessifs, cherchent l'expérience dans le jeu et la danse. Jusqu'à plus soif, jusqu'à la lie, ça danse, ça part dans le décor, ça déraille, ça vrille, ça se porte, ça s'emboîte à deux, à trois. Les mouvements saccadés, hyper énergiques, agités réagissent aux rythmes effrénés du batteur de rock jouant en live. Chaque tableau se colore de bleu, rouge, doré. Et, dans une fluidité frisant le songe éveillé, ou l'hallucination permanente, les scènes s'enchaînent. Le groupe s'adonne à un petit jeu de torture sur le garde ; César se choisit une esclave pour faire l'amour.

Puis, au milieu de l'épuisement, qui fait suite aux transes, une personne propose une nouvelle idée avec le corps, proposition vite suivie par les autres et poussée à l'extrême. Quatre hommes deviennent des robots se donnant des coups qui s'écroulent, corps avachis, épuisés, comme tués ; le groupe forme une armée de soldats, une vision du totalitarisme saisissante ; ils sont des danseurs de comédies musicales ; des poupées mécaniques, des danseurs enivrés et lascifs de disco ou techno, des noctambules glamours prompts aux expériences sensuelles, des combattants de sabres. Ce chœur antique improbable déploie une énergie monstre pour combler une Dolce vita à l'Antique.

Genre Péplum

À ce déroulé d'actions scéniques se superposent et s'entrecroisent des images de tournage, des extraits et des dialogues du film Cléopâtre, enrichissant la texture narrative, l'illustrant, la commentant et la dépassant. Mais les références cinématographiques sont plus nombreuses et fonctionnent par analogies. S'ajoute les clins d'œil aux films d'Antonioni, notamment à l'extraordinaire La Notte (la nuit et la disparition de l'amour deux aspects de Péplum), mais aussi au Satyricon de Fellini. Collant, rapprochant ces divers morceaux, matériaux, cinématographiques et historiques, Nasser Martin-Gousset met en scène son péplum, brassant les histoires qui parlent de la folie des passions déployées pour accéder au pouvoir politique, et/ou amoureux. «Péplum, écrit-il dans le dossier de presse, est une tentative de réflexion romanesque sur l'ambition et les idéaux qui conduisent au Pouvoir et à la lente désillusion de cette quête passionnée.»

À cette “poétique cinématographique”, le chorégraphe ajoute sa propre réalisation. Nasser Martin-Gousset filme en direct les tableaux créés sur le plateau. Images très belles, projetées sur l'écran. Et, ce qui est effectivement très beau et troublant, c'est l'intrusion de sa caméra sur scène, voyeuse, ou créatrice d'un autre univers. En effet, le décalage qu'il donne à voir en déformant les images, entre ce qui se passe sur le plateau et ce qui est montré à partir de cette matière est étonnant : les images racontent autres choses. Il réalise un film de guerre à partir de personnes repues par les excès d'une fête. Nasser Martin-Gousset, chorégraphe fort doué, friand de culture pop et un peu touche à tout, signe là un spectacle qui ne ressemble à aucun autre, soignant les chorégraphies électrisantes, et le jeu théâtral de ses interprètes. Et pour cause. Avant d'intégrer le Conservatoire de Lyon pour y étudier la danse, Nasser Martin-Gousset s'est d'abord frotté au théâtre auprès d'Alain Peillin. Il collaborera ensuite comme danseur auprès de chorégraphes tels que Karine Saporta, Sacha Waltz, Meg Stuart ou Joseph Nadj, avant de débuter une carrière de chorégraphe en 93 avec un solo, Babelogue. Depuis, il enchaîne les créations. En 2005, il crée Pop Life suite auquel il imagine Péplum, qui tourne depuis dans de nombreux théâtres avec succès.

Péplum mar 22 janvier à 20h, à La Rampe (Échirolles)

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Christophe Chabert | Lundi 21 janvier 2013

L’appel du péplum

Alors que les musées archéologiques de Lyon et de Saint-Romain-en-Gal consacrent une grande exposition, à la fois historique et cinéphile, au genre, les Maudits films se penchent à leur tour sur le péplum. Fleuron d’un cinoche populaire qui faisait florès dans les salles de quartiers, partagé entre superproductions hollywoodiennes (Ben Hur, La Chute de l’empire romain, et le dispendieux Cléopâtre) et relectures italiennes (qui ne faisaient que reprendre ce qui leur appartenait de fait), le péplum a ainsi connu un âge d’or à la fin des années 50 avec quelques artisans de renoms. Vittorio Cottafavi est ainsi le Sergio Leone du péplum, et les deux films présentés au festival (Hercule à la conquête de l’Atlantide et Les Légions des Cléopâtre) sont de bons marqueurs de son style : fantaisistes dans leur approche historique (sinon carrément fantastique) mais rigoureux et spectaculaires dans leurs mises en scène. Une double séance à l’ancienne qui sent bon son Eddy Mitchell du mardi soir… CC Soirée Péplum, jeudi à 20h, salle Juliet Berto

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«Grâce au genre, on est libre»

SCENES | Avec “Péplum”, le chorégraphe Nasser Martin-Gousset crée en 2006 une pièce absolument jouissive : sauvage, drôle, déchaînée, douloureuse et inventive sur les plans visuel, sonore, chorégraphique et dramaturgique, cette trame dansée nous happe. Propos recueillis par Séverine Delrieu

François Cau | Mercredi 23 janvier 2008

«Grâce au genre, on est libre»

Petit Bulletin : Dans Péplum, la politique semble un spectacle permanent... Y avait-il dans cette pièce une critique du pouvoir ? Nasser Martin-Gousset : Absolument. J'avais envie de faire une pièce sur le politique, mais je savais qu'il ne fallait pas que je l'aborde de front. C'est pour cela que j'ai utilisé le genre du péplum. C'était ça l'astuce : pouvoir parler des choses dont on ne pourrait pas parler, mais comme on est dans un genre - comme le western - on est libre. En effet, les nombreuses références cinématographiques, historiques n'empêchent aucunement de parler d'aujourd'hui... Oui, ça parle de notre volonté de pouvoir et de destruction. Comment cette idée du pouvoir s'est-elle reliée au film de Mankiewicz, Cléopâtre dont une partie est projetée ? Je trouve que dans le film, on voit assez bien cette notion de passage entre les moments où l'on a l'impression de tenir quelque chose et les moments où ça nous échappe, comme dans l'amour entre Cléopâtre et Marc-Antoine. C'est-à-dire qu'il y a une illusion dans la soif de pouvoir, et que les désillusions sont aus

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