La méthode D'ores et déjà

SCENES | En deux spectacles, tous deux programmés à la MC2, le collectif D’ores et déjà a imposé son nom et sa patte dans le monde très codifié du théâtre. Avec une vision décomplexée de cet art on ne peut plus vivant entre leurs mains. Aurélien Martinez

Aurélien Martinez | Vendredi 11 mars 2011

Vincent Macaigne, Julie Bérès, le collectif D'ores et déjà… Il faut savoir s'enflammer avec fougue lorsque nous arrivent des propositions audacieuses et tranchées mises en branle par des artistes exigeants et novateurs. Des hommes et des femmes de théâtre qui redonnent de la splendeur à cette sphère dramatique actuelle composée d'excellents artisans prolifiques néanmoins peu enclins à la prise de risque – toujours les mêmes auteurs, les mêmes façons de procéder…

Car le collectif D'ores et déjà – puisque c'est de lui qu'il s'agit cette semaine –, fondé en 2002 par quatre amis (ils sont beaucoup plus aujourd'hui), a insufflé un vent d'air frais bienvenu sur les scènes hexagonales, d'où le succès critique et public assez impressionnant de Notre terreur, leur dernière création en date. Un succès notamment dû à leur façon de faire, fougueuse et intuitive. Explications de Samuel Achache, l'un des membres du crew : « À partir du Père Tralalère [créé en 2007], quelque chose de nouveau s'est enclenché. Une nouvelle façon de travailler, d'envisager le rapport au jeu, à la création, collective notamment. Un rapport différent à la construction de la narration, avec un processus de répétition par l'improvisation. »

L'art de la discussion

On pourra ainsi découvrir le collectif à Grenoble avec Le Père Tralalère et Notre Terreur. « Les deux spectacles sont nés de deux façons différentes, bien qu'il y ait des points communs. Pour Le Père Tralalère, au début, Sylvain [Creuzevault, le metteur en scène – NDLR] nous a proposé deux thèmes : la fuite des origines, et l'histoire du corps de la Renaissance à nos jours. On a créé des scènes, des images, on a fait aussi ce que l'on appelle des "haïkus scéniques" – des scènes qui durent le temps de le dire, comme des images. Pendant un mois, on enchaînait ce genre d'improvisations. Parfois, Sylvain nous soumettait de nouveaux thèmes, plus sous forme de phrases un peu énigmatiques – il appelle ça des "provocations". Au fur et à mesure, il a vu des choses se dégager, et il nous a alors suggéré une sorte de canevas : un dîner de divorce avec des grandes figures comme le père, le marié, la mariée… Mais sans rien de véritablement défini. Et là, on s'est lancés dans une grande improvisation, d'à peu près 4 – 5 heures. Ensuite, on a beaucoup discuté. Le lendemain, on en a refait une… Et, en avançant de la sorte, l'ensemble s'est défini, construit, affiné… On a donc fait des choix : on avait comme un gros bloc, dans lequel on a taillé pour dessiner le spectacle. » En résulte une création dotée d'une trame, néanmoins sans texte écrit. « Pourtant, je ne suis pas sûr que l'on puisse encore parler d'improvisation, même si l'on change les mots. Le récit, lui, ne s'improvise pas. »

Injonction

Qu'en est-il alors de Notre terreur, où la question de la sphère privée (la famille) a été remplacée par celle de la sphère publique (l'Histoire) ? « Le processus révolutionnaire questionnait Sylvain depuis longtemps. Il s'est passé des choses dans la compagnie après Le Père Tralalère, dont l'abandon d'un projet au bout de trois semaines. Quelque temps plus tard, Sylvain nous a proposé de partir sur le sujet de la Révolution – après tout ce qu'il y a eu au sein du collectif, il s'est sans doute dit que c'était le moment d'arriver avec ce thème-là. Il voulait que l'on travaille sur les trois derniers jours de Robespierre, même si au fil des répétitions, ça s'est élargi – car pour comprendre ces trois derniers jours, il fallait remonter bien avant. »

Le mode de création a forcément dû être différent, ne serait-ce que pour l'exactitude historique ? « Sur Notre terreur, il n'y avait pas plus de canevas que sur Le Père Tralalère, même si on avait la période historique en référence – on a lu par exemple beaucoup de textes d'historiens… Sylvain a mené des improvisations autour du thème de la Terreur, de la Révolution, de son processus, de la naissance d'une république et de sa construction… Petit à petit, l'action dramatique s'est recentrée autour du Comité de salut public et de ses travaux. » Le spectacle n'en devient pas pour autant un cours d'histoire mis en scène, bien au contraire. D'où notre conclusion, que l'on ne peut qu'affirmer de façon péremptoire : l'air de ne pas y toucher, le collectif D'ores et déjà fait du bien au monde du théâtre et, de façon plus large, au spectateur néophyte comme au blasé.

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"Angelus novus" : Sylvain Creuzevault perd le mythe

Théâtre | Au Petit Bulletin, nous avons tant aimé le metteur en scène Sylvain Creuzevault et sa capacité à faire théâtre avec des matériaux pas forcément évidents – la (...)

Aurélien Martinez | Mardi 4 avril 2017

Au Petit Bulletin, nous avons tant aimé le metteur en scène Sylvain Creuzevault et sa capacité à faire théâtre avec des matériaux pas forcément évidents – la Révolution française dans Notre terreur ou encore Karl Marx dans Le Capital et son singe. Voilà pourquoi nous avons tant été déçus suite à la découverte de sa nouvelle création Angelus novus AntiFaust (du mardi 11 au vendredi 14 avril à la MC2). Où il est question du mythe de Faust (une histoire de pacte avec le diable) décliné en plusieurs trames par un collectif de comédiens investis qui pêche néanmoins à rendre tout ça lisible. Du coup, on décroche très vite de ces 3h30 de spectacle hermétiques et bavardes (Creuzevault a voulu faire de nombreuses références à l’actu), malgré des tableaux réussis – dont, carrément, un mini opéra après l’entracte. Dommage pour cette fois – car bien sûr, cela ne nous empêchera pa

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SCENES | Porter sur scène "Le Capital", l'une des œuvres les plus importantes de la pensée économique, pouvait s'apparenter à une gageure. Mais entre les mains du collectif de Sylvain Creuzevault, les idées de Karl Marx servent de bases solides à un véritable jeu théâtral avec l'histoire. L'un des spectacles de la saison. Aurélien Martinez

Aurélien Martinez | Lundi 24 novembre 2014

Capital humain

C'était en 2009. Le collectif D'ores et déjà, mené par le metteur en scène Sylvain Creuzevault, livrait l'une des propositions théâtrales les plus passionnantes, exigeantes et abouties de ces dernières années : Notre terreur. Soit, suite à la Révolution française de 1789, les derniers mois de Robespierre au sein du Comité de salut public. Sur scène, autour d'une grande table, une dizaine de comédiens campaient les figures de l'époque (Robespierre, Barère, Carnot, Saint-Just…), matérialisant ainsi leurs combats, leurs discussions interminables, leurs emportements, leurs rivalités. Le tout autour d'un texte non figé construit à partir d'improvisations menées en amont au plateau. Une véritable claque – on avait même titré, en une du Petit Bulletin, avec un frondeur « ça c'est du théâtre ». On attendait donc avec impatience leur nouvelle création autour du Capital de Karl Marx, « certainement le plus redoutable missile qui ait été lancé à la tête des bourgeois » dixit l'auteur allemand du XIXe siècle, visiblement trè

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« Éviter l’ennui »

SCENES | "Le Crocodile trompeur" est une relecture du "Didon et Énée" de Purcell mixant les codes de l’opéra et du théâtre. Une création drôle, inventive et réjouissante défendue par une équipe artistique qui, mine de rien, insuffle un grand vent d’air frais dans le vaste monde du spectacle vivant. Rencontre avec la metteuse en scène Jeanne Candel, et critique. Propos recueillis par Aurélien Martinez

Aurélien Martinez | Jeudi 28 novembre 2013

« Éviter l’ennui »

C’est l’histoire de deux comédiens-metteurs en scène qui décident, un jour, de monter un opéra avec les codes du théâtre. Pourquoi pas le Didon et Énée de Purcell, une tragique histoire d’amour ? Oui, pourquoi pas, en effet... Qu’importe si l’on touche là à une pièce phare d’un domaine (l’opéra) moins enclin que d’autres (le théâtre par exemple) à valider béatement toutes les excentricités de jeunes bien décidés à asséner un bon coup aux conventions. Sauf que Jeanne Candel, qui a mis en scène ce Didon et Énée avec Samuel Achache, joue la carte de l’humilité. « On n’a pas réfléchi comme ça... On s’est plutôt demandé comment retravailler et réécrire ce monument de la mémoire collective. Dans les opéras, je me suis souvent dit que je trouvais la musique et les interprètes sublimes, mais qu’au niveau de ce qui était représenté, la musique était toujours plus puissante que le reste. » D’où l’idée de prendre l’œuvre en la triturant, en l’amputant de certains de ses membres lyriques, quitte à en rajouter d’autres plus théâtraux. En résulte la proposition Le C

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Aurélien Martinez | Jeudi 28 novembre 2013

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Œuvre baroque du compositeur anglais Henry Purcell datant de 1689, Didon et Énée narre la tragique histoire de Didon, la reine de Carthage abandonnée par un homme plus préoccupé par sa destinée que ses sentiments. Tout en complaintes et lamentations lyriques statiques, cet opéra est inspiré de l'épisode carthaginois présent dans l’Énéide, épopée du poète latin Virgile. Un matériau qui, a priori, n’a rien de très rock, mais qui, dans les mains des metteurs en scène Jeanne Candel et Samuel Achache, se transforme en opéra-théâtre déjanté et joyeusement bricolé. Tout commence par une sorte de conférence donnée par le clarinettiste et saxophoniste Florent Hubert, qui s’est aussi occupé de la direction musicale de l’ensemble : il parle d’abord de musique, puis dévie très vite (il évoquera même l’harmonie des sphères). Avant que le rideau ne s’ouvre sur les ruines de Carthage, figurées par un amoncellement de bric et de broc – la scénographie, nous dit-on, est inspirée du tableau L'Ouïe du peintre flamand Brueghel. Quant à la partition de

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C’est du théâtre. Mais aussi un opéra. C’est du théâtre-opéra ? Sans doute, même si le genre, finalement, on s’en balance. Il faut simplement retenir que ce Crocodile trompeur est à voir. Aux commandes, Jeanne Candel, que l’on croisa dans le collectif La Vie brève, et Samuel Achache, comédien issu du feu collectif D’ores et déjà – oui, ceux qui livrèrent en 2009 Notre terreur, l’un de nos spectacles préférés du monde entier (vu à la MC2 en 2011). Un duo qui a librement revisité le Didon & Énée de Purcell (une bien triste histoire d’amour). Sur scène, les acteurs sont fabuleux, énergiques à souhait, notamment dans les moments les plus loufoques – ah, la visite d’un corps humain par des médecins so british dans la première partie. Et quand ils se lancent dans des envolées lyriques, comme la grande Judith Chemla (ancienne pensionnaire de la Comédie-Française, vue au cinéma notamment dans Camille redouble), on est stup

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L’award du meilleur spectacle de l’année… voire plus : Notre terreur Car oui, des créations comme celle du collectif parisien D’ores et déjà, découvert au printemps à la MC2, on n’en voit malheureusement pas tous les jours. Leur Notre terreur, relecture des derniers jours de Robespierre en s’axant sur l’exercice du pouvoir d’une poignée de révolutionnaires propulsée à la tête du Comité de salut public, fut un acte théâtral d’une très grande force, élaboré avec une méthode singulière nourrie d’improvisations. D’où, à l’époque, notre titre de Une on ne peut pluspéremptoire : « ça c’est du théâtre » ! L’award du lieu qui se cherche : Le Tricycle C’est l’idée qui avait occupé les théâtreux grenoblois pendant au moins un an : la volonté de la municipalité de co

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François Cau | Vendredi 11 mars 2011

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« En septembre 2002, nous créons le D’ores et déjà. D’abord amis, spectateurs, élèves, jeunes comédiens. Nous avions envie de faire du théâtre ensemble » écrivent-ils sur leur site web. Parmi les quatre fondateurs, on retrouve Sylvain Creuzevault bien sûr (le metteur en scène des deux pièces présentées à la MC2), mais aussi un certain Louis Garrel (qui néanmoins n’intervient plus dans le collectif depuis un bout de temps). S’ensuivent plusieurs créations (textes de Tremblay, Perec, von Mayenburg…) mises en scènes par différents membres, jusqu’au tournant Le Père Tralalère en 2007 (même s’ils avaient déjà testé la création sans œuvre préexistante aux répétitions l’année d’avant). Puis, le 16 septembre 2009 au théâtre parisien de la Colline, est créé Notre Terreur.

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Famille, je vous hais !

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François Cau | Mercredi 9 mars 2011

Famille, je vous hais !

Tout commence par une scène qui sent le déjà vu ; un repas de noces, celles de Lise et Léo. Dès les premières minutes, le spectateur sent qu’il n’était pas convié à la fête. Les conversations s’enchaînent, se superposent, et il doit renoncer à tout entendre. La banalité des discours prête à sourire – entre la femme enceinte focalisée sur sa grossesse, les remarques de l’employé modèle tombant systématiquement à plat, les analyses toujours documentées et jamais intéressantes du journaliste et les réflexions du père, maître de cérémonie insupportable –, mais déjà on sent le conflit tout proche, prêt à éclater. Peu à peu, au fil des rencontres et des dîners entre les protagonistes, la vie rêvée se mélange avec la vie "réelle" et va jusqu’à se substituer totalement à elle. Les sourires figés du début font place aux visages prostrés ou hystériques, la sexualité s’affiche dans toute sa crudité et cette famille qui se dévorait symboliquement finit par faire jaillir le sang. Le Père Tralalère repose sur la volonté de livrer une pièce au présent. Pendant le dîner, un acteur commente les sujets qui ont fait la une du jour et le texte, jamais terminé, jamais fixé, évolue au fil des représe

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SCENES | Les spectateurs sont placés en face à face, sous une lumière blanche. Au milieu des gradins, une scène étroite avec une dizaine de chaises en formica et trois (...)

François Cau | Mercredi 9 mars 2011

Sans naphtaline

Les spectateurs sont placés en face à face, sous une lumière blanche. Au milieu des gradins, une scène étroite avec une dizaine de chaises en formica et trois tables juxtaposées. Il est question de la Révolution française. Danton vient d’être exécuté. Et le spectacle pourrait alors être un exposé historique sur la Terreur. Or, dans cet espace exigu, il n’y a pas de place pour la naphtaline. Nous sommes en 1793, le collectif D'ores et déjà recrée le Comité de salut public qui ressemble à une réunion d'avant manifestation d’un syndicat étudiants. Mais sous leur barbe de trois jours et leurs pantalons trop courts, ce sont en fait Collot, Saint-Just, Barère et quelques autres qui entourent le frêle (corporellement) et inflexible (idéologiquement) Robespierre. La première heure de spectacle est une sidérante et souvent hilarante discussion sur l'avenir de la France et les petites affaires personnelles de chacun. Les votes à main levée pour décider de la réforme de la justice ou du prix du grain s'enchaînent entre deux remarques sur le goût de la brioche qu’ils se partagent. La troupe de comédiens de Sylvain Creuzevault démystifie les personnages historiques en n’ôtant rien à

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Terriblement réussi

SCENES | À quoi ça tient ? Qu'est-ce qui fait qu’un spectacle relatant trois mois de la Révolution Française, avec aucun grand nom à l'affiche et aucun décor, fasse (...)

François Cau | Mercredi 5 janvier 2011

Terriblement réussi

À quoi ça tient ? Qu'est-ce qui fait qu’un spectacle relatant trois mois de la Révolution Française, avec aucun grand nom à l'affiche et aucun décor, fasse salle comble depuis sa création le 16 septembre 2009 au théâtre parisien de la Colline ? Ce succès tient certainement au talent et à la conviction de la troupe D'Ores et déjà qui a porté ce projet. Menée par Sylvain Creuzevault, elle croit autant en la force du théâtre comme moyen d'expression qu’à l'histoire qu’elle raconte. XVI Germinal an II, Danton est exécuté. Barère, Saint-Just, Collot et une poignée d'autres mettent en place le régime de la Terreur sous l'égide de Robespierre jusqu'à la mort de ce dernier. Sur scène, le public, installé dans un dispositif bi-frontal, peut voir cette bande de post-ados décider à main levée de l'avenir du pays (exécutions sommaires des opposants, introduction de la pomme de terre dans l'agriculture...), mais aussi s’écharper sur le goût de la brioche et du vin qu’ils partagent. Rien n’est faux. À mille lieues de faire un cours d’histoire et d’endosser le costume de professeurs qu’ils ne sont pas, les comédiens font leur travail. Ils font du théâtre, rien que du théâtre, et proposent, ave

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