De la nécessité de rire

SCENES | Le monde peut être vu sous divers angles. Le metteur en scène Oscar Gómez Mata le regarde lui à sa façon : décalée. Et compose alors des spectacles totalement barrés bien que reposant sur des bases théoriques solides. La preuve cette semaine avec le déroutant et loufoque "Suis à la messe, reviens de suite", qui s’intéresse ni plus ni moins qu’à la métaphysique. Rencontre. Propos recueillis par Aurélien Martinez

Aurélien Martinez | Lundi 17 décembre 2012

Photo : Christian Lutz


C'est un fait : la fin du monde aura lieu pour certains en pleine représentation d'un spectacle d'Oscar Gómez Mata. Ce qui semble beaucoup plus naturel que de la subir devant, par exemple, un vaudeville tout rance. Car le théâtre du metteur en scène espagnol (installé en Suisse depuis une quinzaine d'années) flirte avec l'absurde et le burlesque, tout en se basant constamment sur des fondements théoriques forts.

On se souvient ainsi de son Kaïros, présenté lors de l'édition 2009 des Rencontres-i, le festival arts-sciences de l'Hexagone de Meylan : un véritable ovni scénique inspiré de la physique quantique. Suis à la messe, reviens de suite suit la même logique : derrière une création a priori complètement barrée, convoquant un présentateur télé, un musicien bien inspiré ou encore un buisson prénommé Belinda, se cache une réflexion déroutante. « La notion de catastrophe présente dans la pièce trouve écho avec cette idée de fin du monde. C'est une pièce animiste, qui pose une thèse comme quoi les objets et tout ce qu'il y a autour de nous ont aussi une âme. Une âme comme une onde vibratoire, comme un tsunami, qui nous relie à toutes les choses. Et une onde qui peut aussi être destructrice. »

« Réalité sociale »

Un spectacle sur l'âme ? Certes ; mais il ne sera pas question de religion sur scène. Plutôt d'une « réalité sociale ». « Le spectacle n'est pas politique au niveau de l'idéologie, mais il est politique dans le sens où cette politique serait la position qu'un être humain prend dans la société. Quelle est notre position de pouvoir par rapport à la réalité ? Est-ce que l'on comprend que notre destin est lié à tout ce qu'il y a autour de nous ? Quelque part, on impose notre vision au reste – la nature autour, mais aussi à d'autres êtres humains. L'être humain serait comme coupé de la conscience de faire partie d'un tout et d'avoir une responsabilité dans la construction de ce tout, qui est en fait la réalité. » Ok.

L'art du divertissement

Et là, on voit l'écueil possible avec ce genre de propos : Suis à la messe, reviens de suite serait donc un spectacle moralisateur et prise de tête ? Oh que non ! Ce serait se tromper grandement sur le cas Gómez Mata, véritable trublion des arts de la scène qu'il dynamite avec délectation. « Il y a plusieurs niveaux de narration dans le spectacle. Il y a des moments très burlesques, proches de la farce, et d'autres plus poétiques, imagés. Il s'agit de faire passer un message intellectuel sans renier sur les moyens comiques du divertissement, pour arriver à une réflexion finale. Le rire est important pour réfléchir. »

Avec, en filigrane, la notion de plaisir, qui effraie nombre de metteurs en scène convaincus que le théâtre ne doit pas s'abaisser à ça – "on fait de l'art, nous". « C'est important de sentir que la vie vaut le coup d'être vécue. Il ne s'agit pas de nier la souffrance, mais de se dire que l'on peut tout de même avoir du plaisir. Il faut mieux réfléchir avec du plaisir que de souffrir tout le temps. Pourtant, dans mes spectacles, il y a toujours des moments où ça se durcit, où ce n'est pas facile avec le public, où c'est tendu. Des moments de relâchement sont donc importants... » D'où une création franchement drôle, construite façon montagnes russes, qui désarçonnera forcément certains spectateurs habitués à un théâtre plus académique. Mais qui embarquera ceux qui accepteront le parti pris de la compagnie. Nous, clairement, on est de ceux-là.

Suis à la messe, reviens de suite, jeudi 20 et vendredi 21 décembre à 20h, à l'Hexagone (Meylan)

 

 

Comment ça marche ?

Oscar Gómez Mata nous explique comment naissent ses créations : « Je pars d'un thème de travail, en écrivant des textes presque théoriques. Tous ces matériaux textuels en poche, couplés avec des idées d'improvisations et de travail, je partage mes réflexions avec mon équipe, dans une sorte de laboratoire. À partir de là, autant les textes que les idées vont se transformer... Je repars alors sur une nouvelle pièce, avec une dramaturgie... Et la pièce se construit avec la participation de toute l'équipe, comédiens, scénographe, la personne des lumières... »

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

L’enfance de l’art

SCENES | Quand on se rend à un spectacle d’Oscar Gómez Mata, on ne sait jamais vraiment ce que l’on va découvrir. « Mes pièces sont difficiles à expliquer, il faut les (...)

Aurélien Martinez | Vendredi 22 novembre 2013

L’enfance de l’art

Quand on se rend à un spectacle d’Oscar Gómez Mata, on ne sait jamais vraiment ce que l’on va découvrir. « Mes pièces sont difficiles à expliquer, il faut les vivre. » L’ovni scénique Kaïros inspiré de la physique quantique (en 2009) ; l’inégal mais passionnant Suis à la messe, reviens de suite (en 2012) : l’Hexagone de Meylan a souvent accueilli l’artiste espagnol installé en Suisse. Cette fois-ci, c’est une nouvelle facette de son art qu’il présente, moins barrée, notre homme s’étant confronté à la fable cruelle de Robert-Louis Stevenson La Maison d’antan. Mais ce n’est pas tant le récit en lui-même, réglé au centre du spectacle par les comédiens de la compagnie, qui l’a intéressé, mais la puissance évocatrice de ce récit sur l’enfance et la transmission – un gosse rêve de libérer ses concitoyens de leurs chaînes, mais échouera tragiquement. Et quoi de mieux pour évoquer ce sujet que de travailler directement avec d

Continuer à lire

L’opium des spectateurs

SCENES | Oscar Gómez Mata est un metteur en scène qui élabore des spectacles a priori déjantés, surréalistes et foutraques, mais qui s’avèrent habilement construits quand on (...)

Aurélien Martinez | Mercredi 5 septembre 2012

L’opium des spectateurs

Oscar Gómez Mata est un metteur en scène qui élabore des spectacles a priori déjantés, surréalistes et foutraques, mais qui s’avèrent habilement construits quand on les regarde de plus près. On avait ainsi pu le découvrir il y a trois ans pendant la biennale arts-sciences Les Rencontres-i, avec Kaïros, ovni scénique inspiré de la physique quantique. On le retrouvera à l’Hexagone avec une création sobrement baptisée Suis à la messe, reviens de suite. Où il sera, nous dit-on, question de l’âme des humains comme des objets, et de métaphysique. « Soyons animistes, croyons en l’âme, devenons animistes de la réalité. » D’accord ! Suis à la messe, reviens de suite, jeudi 20 et vendredi 21 décembre, à l’Hexagone (Meylan)

Continuer à lire

À côté de la plage

SCENES | Festival d'Avignon (1) /Séverine Chavrier et Oscar Gómez Mata

Aurélien Martinez | Mercredi 11 juillet 2012

À côté de la plage

Et c’est parti pour le marathon Avignon, qui a commencé pour nous ce mardi 10 juillet à 18h avec le spectacle Plage ultime de Séverine Chavrier, que l’on verra la saison prochaine à la MC2 de Grenoble et au Théâtre de la Renaissance d’Oullins (près de Lyon). Séverine Chavrier ? Celle qui fut artiste associée au 104 (Paris) a notamment beaucoup bossé avec François Verret, en tant qu’interprète. Ce qui transpire sur le plateau, dans cette façon de concevoir des images évocatrices en jouant avec tous les aspects qu’offre la scénographie assez  impressionnante. Pourquoi pas, même si sur la durée, ça peut lasser. Mais le problème principal de cette création, annoncée comme durant plus de 2h30, pour être finalement ramenée à 1h30, c’est qu’on ne sait jamais où elle veut nous emmener (il y a un gros problème de rythme), malgré un discours on ne peut plus balisé. Severine Chavrier a choisi comme source d’inspiration l’œuvre de JG. Ballard, célèbre auteur de science-fiction anglais. Pour dire quoi ? Que notre société est pourrie de l’int

Continuer à lire

Des abeilles et des hommes

SCENES | L’acte 1 de la biennale arts-sciences-entreprises, qui s’intéresse cette année aux abeilles, débute dès le 21 mars, avec la présentation de "Kaïros", spectacle totalement déjanté d’Oscar Gomez Mata. AM

François Cau | Jeudi 8 janvier 2009

Des abeilles et des hommes

La 5e édition des Rencontres-i, biennale conjuguant arts et sciences, se déroulera en octobre prochain. Cette manifestation a vu le jour en 2003, à l’initiative de l’Hexagone de Meylan, dans le but de tisser des liens entre les chercheurs de la région et les artistes. Mais inutile d’attendre l’automne pour commencer à réfléchir, c’est dès le 21 mars, jour du printemps, que les hostilités commencent. En tant qu’artiste associé, Olivier Darné, plasticien et éleveur d’abeilles urbaines, donnera le ton de cette édition placée sous le signe de l’essaimage. Onze ruches seront disséminées un peu partout dans l’agglo (près des anciennes usines Cémoi, à l’intérieur du lycée Stendhal, devant l’Hexagone avec la banque du miel…), chacune d’entres elles étant associée à une structure culturelle, un artiste, un scientifique... « Là où l’homme exploite et tire profit en zones de grandes cultures, les abeilles meurent » s’inquiète Olivier Darné. « Comment les épargner ? Comment nous épargner ? Peut-être en essaimant. Essayons-le. Essaimons-nous. » Car comme le prophétisait déjà Einstein en son temps, « si l’abeille venait à disparaître, l’homme n’aurait plus que quelques année

Continuer à lire