Pommerat refait les contes

SCENES | Plus de deux ans après sa création, "Cendrillon" passe enfin par Grenoble. Pièce maîtresse de l’œuvre de Joël Pommerat, ce conte, ici plus fantastique que merveilleux, décline ce qui intéresse tant l’incontournable metteur en scène : tenter d’être soi dans un monde hostile. Une réussite totale et inoubliable. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 8 avril 2014

Photo : © Cici Olsson


« Ta mère est morte. Ta mère est morte. Comme ça maintenant tu sais et tu vas pouvoir passer à autre chose. Et puis ce soir par exemple rester avec moi. Je suis pas ta mère mais je suis pas mal comme personne. J'ai des trucs de différent d'une mère qui sont intéressants aussi. » Voilà ce que se racontent Cendrillon et le jeune prince lorsqu'ils se rencontrent. Pour le glamour, la tendresse et les étoiles dans les yeux, Joël Pommerat passe son tour. Tant mieux : en ôtant toute mièvrerie au conte originel, en le cognant au réel, il le transforme en un objet totalement bouleversant qui, lors de sa création, a laissé les yeux humides à plus de la moitié de salle.

« Écrivain de spectacles » comme il aime se définir, Pommerat connaît depuis plus de dix ans un succès inédit dans le théâtre français, jouant à guichet fermé partout où il passe. Et il passe partout. Le seul cap qu'il s'était d'ailleurs fixé en renonçant à faire du cinéma, constatant qu'il ne pourrait jamais faire comme son héros David Lynch, était de créer une pièce par an et de la faire jouer à chaque fois le plus longtemps possible. Pari réussi cette saison : six pièces se baladent en France pour pas moins de 245 dates, dont Une année sans été (pour la première fois depuis longtemps, il s'agit du texte d'un autre que lui, en l'occurrence d'une autre, Catherine Anne), en ce moment aux Ateliers Berthier du théâtre parisien de l'Odéon, où sa résidence de trois ans va se terminer, avant qu'il ne soit associé dès la rentrée à Philippe Quesne aux Amandiers de Nanterre.

Cendrillon, quant à elle, est une pièce qui trouve parfaitement sa cohérence dans son parcours mais qui, exceptionnellement, n'est pas interprétée par sa troupe fidèle. Et pour cause : créée au Théâtre National de Bruxelles, ce sont des acteurs d'outre-Quiévrain qui se glissent avec un talent absolu dans ses personnages heurtés.

Connais-toi toi-même

Après Le Petit Chaperon rouge en 2004 et Pinocchio en 2008, Pommerat poursuit donc son investigation des contes, qu'il envisage autant comme des spectacles pour adultes que ses fables sociales (Les Marchands, Je tremble, Ma chambre froide, La Grande et Fabuleuse Histoire du commerce, La Réunification des deux Corées…). Mais si toute la dialectique du conte traditionnel s'attache à faire naître une histoire d'amour entre des jeunes gens pour qu'ils accèdent à l'état d'adultes, Joël Pommerat place lui son curseur sur la douleur originelle de ses protagonistes principaux.

Cendrillon, qui se nomme d'ailleurs Sandra – et est méchamment surnommée Cendrier, car elle sent la clope de son père – croit que, dans son dernier souffle, sa mère lui a intimé de ne jamais oublier de penser à elle, sans quoi elle mourrait pour de bon. Affublée d'une grosse montre fuchsia, qui sonne un air strident de « à vous dirais-je maman », elle donne l'impression d'accepter les brimades de sa sale belle-mère et de ses horripilantes filles. Mieux, elle s'acquitte volontiers des tâches ingrates. Mais sa bonté apparente n'est pas gratuite. Ce comportement masochiste lui permet en fait de se délester de sa culpabilité de ne pas avoir assez aimé sa mère : « si ça se trouve je suis une vraie salope et j'ai oublié de penser à ma mère pendant je ne sais pas combien de temps… ».

Le conte n'est pas binaire et surtout pas lissé chez Pommerat. Les mots sont crus, souvent grossiers, et fréquemment drôles aussi. La fée a perdu ses pouvoirs et sa splendeur, elle fume comme un pompier et « s'emmerde depuis trois cents ans ». Incapable de fabriquer un habit de princesse pour se rendre à la fête-karaoké du prince (adieu le bal !), elle pousse tout de même la jeune fille à accepter la mort de mère, au terme de rites initiatiques typiques des contes mais eux aussi malmenés. À moins de les percevoir pour ce qu'ils sont : des passages douloureux mais libérateurs. La jeune fille, enserrée par un corset, finira ainsi par s'en défaire. Et tant pis si la fin ne s'accompagne pas de promesse romantique type « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants ». Car l'apaisement de Cendrillon n'est pas d'avoir rencontré le prince charmant mais de s'être trouvée elle-même en se confrontant au jeune homme.

Karaoké princier

De l'onirisme du conte à la rude réalité de la perte d'un parent, le spectre est large pour rendre en images et en sons le parcours de Sandra (parfaite Deborah Rouach, aux allures et intonations d'Anouk Grinberg). Travaillant à même le plateau à partir de quelques notes, Joël Pommerat a imaginé avec Éric Soyer (scénographie et lumières) et François Leymarie (son) une boîte noire tour à tour cave, lieu de fête ou maison vitrée contre les parois desquelles se cognent des oiseaux hitchcockiens. La vidéo, discrète mais très présente, permet d'esquisser différents plans et une profondeur qui dit d'où revient la petite héroïne.

Loin d'être terne, ce spectacle est comme toutes les très bonnes œuvres des grands artistes : il creuse le même sillon que les autres créations, mais d'une manière légèrement différente, aboutissant à une unité remarquable. Pommerat a pour constante cette volonté de raconter une histoire, d'inviter explicitement par une voix-off les spectateurs à entrer dans un imaginaire suffisamment universel pour que chacun puisse y retrouver des moments très personnels. Les mots de Cat Stevens et de son Father and Son, chantés maladroitement par un petit prince rabougri et laid, prennent soudain une dimension majestueuse. « De la magie magique » et non « de la magie amateur », comme le dit plus tôt Cendrillon à la fée.

Cendrillon, du samedi 12 au mercredi 16 avril, à la MC2


Cendrillon

Écriture originale et ms Joël Pommerat. Dès 9 ans. La jeune Sandra assiste à la longue maladie de sa mère, puis à sa mort. L’enfant se promet de la garder vivante dans sa mémoire en ravivant son souvenir jour et nuit. Cette obsession du passé envahit peu à peu sa vie. Elle se fait offrir une montre lumineuse qui sonne toutes les cinq minutes pour lui rappeler de penser à sa mère. Au nom de ce deuil impossible à faire, Sandra supporte les pires vexations et s’inflige même des épreuves masochistes. Elle devient esclave domestique et se ternit. Jusqu’au jour où débarque dans sa chambre délabrée une bonne fée fumeuse, qui rate tous ses tours de magie, mais qui sait ouvrir les yeux et apprendre à écouter
MC2 4 rue Paul Claudel Grenoble
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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"Contes et légendes" : portraits robots par Joël Pommerat

Théâtre | Après l’immense réussite "Ça ira (1) Fin de Louis" passée par Grenoble en 2016, la MC2 accueille de nouveau le metteur en scène Joël Pommerat avec son "Contes et légendes" créé l’an passé. Un titre faussement doux pour un spectacle qui s’intéresse autant à l’adolescence comme période de construction violente qu’à notre monde contemporain déshumanisé. Une immense réussite qui prouve une fois de plus, s’il en était encore besoin, que Joël Pommerat est un artiste qui fera date dans l’histoire du théâtre français.

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La rédaction | Mercredi 14 octobre 2020

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Le jeudi 2 juin, le quotidien Libération publiait une tribune du metteur en scène Joël Pommerat baptisée « Grenoble, la déception de l’écologie culturelle ». Un texte qui avait fait grand bruit à Grenoble. On attendait donc la réponse du maire de Grenoble Éric Piolle et de son adjointe aux cultures Corinne Bernard, directement visés par le metteur en scène. C’est chose faite depuis ce dimanche 12 juin (même si Éric Piolle s’était rapidement exprimé le 3 juin sur France Culture), avec une tribune là aussi publiée par Libération et intitulée « À Grenoble, une culture ni populiste ni libérale ». Les deux élus reviennent notamment sur les dossiers polémiques – la MC2, les Musiciens du Louvre, le Tricycle, le Ciel – évoqués par Pommerat. On vous laisse

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Son spectacle Ça ira (1) Fin de Louis, tout juste présenté à Grenoble (et tout juste "molièrisé"), est d'une intelligence folle. L'homme l'est également, comme on peut s'en rendre compte depuis vingt-cinq ans avec ses textes ciselés et ses créations percutantes auscultant le monde d'aujourd'hui comme celui d'hier (la Révolution française dans Ça ira). Alors quand il prend la parole sur la situation grenobloise, et plus particulièrement sur la politique culturelle menée par l'équipe Piolle aux commandes de la Ville depuis deux ans, c'est forcément avec un long texte argumenté (sur les Musiciens du Louvre, sur

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Joël Pommerat fait sa Révolution avec

« Il n’y a pas de point de vue » reprochent à Ça ira (1) Fin de Louis les rares qui osent critiquer aujourd’hui Joël Pommerat, devenu en quinze ans une figure absolument singulière et, pour tout dire, monumentale du théâtre français actuel, de surcroît plébiscitée par les spectateurs partout sur le territoire. À Nanterre, où il est artiste associé, il a affiché complet durant tout novembre et les malchanceux dont la représentation tombait sur les deux jours d’annulation post-attentats ont dû jouer sévèrement des coudes pour rattraper au vol des billets sur Le Bon Coin. Cette supposée absence de point de vue – aucun personnage n’étant désigné comme bon ou mauvais – est en fait la preuve qu’il y en a une multitude. Tout le monde s’exprime au cours de cet épisode de l’Histoire dont le choix constitue en lui-même un acte politique fort – Pommerat en signe depuis ses débuts. Comme il le précise souvent, « il ne s’agit pas d’une pièce politique mais dont le sujet est la politique », soit la vie de la cité, selon l’étymologie du mot. Plutôt que de proposer un manifeste, Pommerat amène à mieux comprendre la naissance de la Révolution et même

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ACTUS | À Noël, tout le monde pense à mettre sous le sapin le dernier gadget technologique à la mode ou la bonne et rassembleuse bouteille de vin. Et si on misait sur un spectacle ou un concert, comme ça, pour changer un peu ? Le PB s’est donc lancé dans une sélection thématique : si vous suivez bien nos recommandations, on parie sur un taux de satisfaction de 100%. Oui, on est optimistes. La rédaction

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Ceux qui ne voient pas d’inconvénient à rire souvent Celui qui campe une Catherine hilarante dans la pastille quotidienne du Petit Journal Catherine et Liliane est également l’auteur et l’interprète d’un one-man-show épatant et très théâtral à placer tout en haut dans la vaste catégorie humour. Sur scène, Alex Lutz est une ado en crise, Karl Lagerfeld ou un directeur de casting odieux : des personnages plus vrais que nature pour un comédien remarquable. Alex Lutz, samedi 9 avril au Grand Angle (Voiron). De 31 à 37€. Ceux qui aiment autant la danse que le rire Tutu, c’est un petit ovni savoureux. Six danseurs jouent sur les codes de la danse (la classique, la contemporaine, l’acrobatique…) en une vingtaine de tableaux pour un spectacle solidement construit et, surtout, très drôle. Car jamais les interprètes au physique d’Apollon (d’où un rendu très queer) ne se prennent au sérieux, au contraire – en même temps comment rester sérieux dans un costume de cygne ? Même si, paradoxalement, leur maîtrise technique est éclatante.

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Théâtre : les dix pièces à voir cette saison

SCENES | Du théâtre contemporain, du classique ; des metteurs en scène stars, des plus confidentiels ; des pièces avec plein de comédiens, d'autres avec beaucoup moins de monde... Voici les coups de cœur et les attentes du "PB" pour cette saison 2015/2016.

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L’Avare Dans le très vaste répertoire théâtral français, Molière est l’un des auteurs qui a écrit les plus efficaces machines à jouer. D’où le fait que ses pièces soient si souvent montées. Le metteur en scène Ludovic Lagarde, directeur de la comédie de Reims, a décidé de se confronter à l’efficace Avare, où il est question d’un vieux père qui n’a pas que des qualités – il est on ne peut plus proche de ses sous ! Un rôle monstre que Lagarde a décidé de confier à son comédien fétiche : le fascinant et explosif Laurent Poitrenaux, qui marque de sa présence chaque mise en scène, au risque qu’on ne voie que lui. Ça tombe bien, c’est ce que le rôle veut – au cinéma, Louis de Funès l’avait aussi très bien compris. On espère donc passer un bon moment devant cet Avare rajeuni (Poitrenaux n’a même pas 50 ans) que nous n’avons pas pu découvrir avant sa venue à Grenoble, mais dont on a eu plein de bons échos. AM Du mardi 17 au samedi 21 novembre à la MC2 La Liste de mes envies

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Jean-Emmanuel Denave | Mercredi 11 décembre 2013

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Ils transpirent, étouffent, en bavent littéralement, les danseurs du ballet de l'Opéra de Lyon derrière leurs masques à la fois poupons et étranges, trop à l'étroit dans leurs habits boursouflés... Pour Cendrillon, sa première création en 1985 avec le ballet de Lyon, Maguy Marin ne ménage pas ses interprètes ni les fondements de la danse classique. « Je ne renie pas cette pièce même si elle est très loin de moi ; à présent, je ne suis plus trop dans cet esprit. Mais ça fait partie d'un processus. C'est un exercice intéressant de se confronter à une partition et un livret déjà écrits, ça permet de traverser des choses singulières et de passer entre elles pour exprimer autre chose, justement. » La pièce de répertoire est transposée ici dans un univers de jouets, de pantins maladroits, de pantomime, où le féerique et la naïveté s'y disputent à la cruauté et aux angoisses infantiles. Cendrillon est un peu godiche en esquissant ses entrechats et en se raccrochant à son balai ; son prince est un peu fade et fat dans ses mouvements aux raideurs de soldat de plomb. Maguy Marin a inclus tellement d'obstacles et de difficultés dans sa pièce que celle-ci exige par

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Top of the pops

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Nadja Pobel | Jeudi 5 septembre 2013

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Ce n’est certainement pas très original vu l'acceuil dithyrambique déjà reçu par le sepctacle, mais l'une des propositions que l’on place tout en haut de la liste des conseils de rentrée est signée Joël Pommerat, qui revient à Grenoble avec une pièce de son répertoire des contes (et non avec un de ses textes pour adultes qu’il écrit de A à Z). Mais attention, il a tant modelé ce Cendrillon à sa convenance que l'œuvre de Perrault s’est endurcie et actualisée. Finalement, ce n’est pas que pour les enfants : ça fume, ça jure et ça berce aussi. La jeune fille, rebaptisée Cendrier, n’a pas bien entendu les derniers mots prononcés par sa mère avant de mourir et croit qu’elle doit penser à elle tout le temps. Sa montre à quartz 80’s sonne donc sans cesse sur les notes de Ah ! vous dirai-je, maman et voilà la gamine entravée voire étouffée par cette mémoire à porter, sa marâtre de belle-mère et son père inerte (tenus par des comédiens époustouflants dans un décor parfait). Jusqu’au face-à-face avec un prince charmant qui n’a rien de charmant, gosse paumé comme elle. Leur

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L’intime et le réel

SCENES | L’univers théâtral de Joël Pommerat, auteur et metteur en scène est tout simplement unique. Ses écrits, indissociables de ses mises en scènes, s’ancrent profondément dans notre monde. À la MC2, on découvrira son adaptation du Petit Chaperon Rouge. Séverine Delrieu

Séverine Delrieu | Mercredi 10 janvier 2007

L’intime et le réel

Pommerat commence à écrire en 1985. Il a 22 ans. Et son processus d’écriture dramatique est d’emblée vraiment singulier. Avec le recul, on a envie de dire d’une justesse absolue. Effectivement, son travail d’écriture ne se dissocie pas de celui de la mise en scène : il se prolonge durant les répétitions grâce aux échanges avec les comédiens. Il se modifie aussi, s’enrichit, aux frottements avec la scénographie, les lumières et le son. Ce qui souvent dans ses spectacles donne une alchimie envoûtante entre texte, espace, corps, gestes, voix. Pour bien comprendre, l’auteur arrive le premier jour des répétitions avec un matériau écrit, une base, qui se malaxera, se métamorphosera au fur et à mesure du travail scénique grâce à une recherche commune. Pommerat croit vraiment au concept de compagnie, au sens de compagnonnage. Et fonde naturellement en 90 La Compagnie Louis Brouillard. Tous ses projets sont écrits pour et en pensant aux comédiens avec lesquels il travaille maintenant depuis 10 ans. Le temps, (autant celui de la répétition que celui nécessaire à la relation fidèle et profonde), est une notion fondamentale dans l’élaboration de ses spectacles. Ceux-ci prendront vie, dans u

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La mère loup

SCENES | Théâtre / À partir du conte populaire, Joël Pommerat, metteur en scène et auteur a écrit son Petit Chaperon rouge, spectacle époustouflant de beauté visuelle et de sens. Séverine Delrieu

Séverine Delrieu | Mercredi 7 mars 2007

La mère loup

Les relations familiales, le passage du temps, sont les thématiques récurrentes de Joël Pommerat. Elles rejaillissent dans son Petit Chaperon Rouge, en rendant visible ce qui effectivement est implicite et nous touche tous inconsciemment dans ce conte : le lien entre trois générations de femmes esseulées, isolées. Une famille où l'absence d'homme s'avère criante, et où le désir de la rencontre avec l'inconnu semble l'enjeu pour s'émanciper. Dans son adaptation, Pommerat exprime donc le liens complexes entres ces femmes : celui de la petite fille envers la mère est fait d'admiration, attirance, répulsion - la mère incarne et revêt la pelure du loup et joue à effrayer sa fille avec sa chevelure ; celui de la mère envers sa petite fille (jouant aussi le rôle de la grand-mère) est fait de rejet et d'envie, du fait de sa jeunesse ; et celui de la mère envers la grand-mère souligne l'incapacité à communiquer. En abordant en creux ces notions, l'auteur évoque subtilement, avec tendresse et violence, les problématiques de nos sociétés modernes, où l'isolement des plus âgés s'accentuent ; la solitude de l'enfant délaissé par le parent, fréquent, et source de déséquilibre ; parent qui se

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