Semelles au vent

CONNAITRE | À tout juste 28 ans, Pierre Ducrozet, a publié à la rentrée un premier roman décapant, "Requiem pour Lola rouge". Esquisse de portrait d'un jeune homme qui n’aime rien tant que bourlinguer et écrire pour tenter d’exister dans un monde trop poli à son goût. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Vendredi 12 novembre 2010

L'anecdote est presque trop "vendeuse" pour être vraie : tout petit, à Lyon, où il est né, avant de dormir, Pierre Ducrozet inventait des histoires pour son grand-frère qui demandait la suite, soir après soir. Car avant d'être passionné par la lecture, ce jeune écrivain, âgé désormais de 28 ans, a surtout envie de «raconter des histoires». Après avoir dévoré les Arsène Lupin et autres Sherlock Holmes, Rimbaud ou les poèmes de Boris Vian qu'il a sous la main à l'adolescence, son entrée en littérature se fait via le Transsibérien de Blaise Cendrars, «ce livre a fait le lien entre la poésie que je lisais déjà et le roman». Pour l'anniversaire de ses 16 ans, Pierre reçoit de son père cinq ouvrages qui sont restés fondateurs : Mort à crédit de Céline, Lolita de Nabokov, Conte de la folie ordinaire de Bukowski, Bourlinguer de Cendrars et Tropique du Capricorne. De ce récit d'Henry Miller, il parle encore avec une émotion intacte : «je me suis assis sur mon lit, j'ai lu ce livre avec obsession, en sueur. Je me suis rendu compte qu'un livre pouvait changer la vie puisque je le ressentais physiquement. Lire ou écrire n'étaient pas juste des activités pour passer le temps, ce n'était pas pour rigoler. Je me suis dit que c'était comme ça que je voulais vivre, que je voulais écrire, avec intensité».

Plume

Alors il écrit. Beaucoup. Des poèmes, des textes fleuves pour des fanzines (sur le sport puis sur la politique, tendance anarcho-gauchiste) ; il s'entoure de gens plus âgés que lui, happé par l'envie de découvrir le monde toujours plus vite. Suivent les premières publications de nouvelles dans des revues spécialisées. Enfin, il se fait critique pour le Magazine littéraire auquel il collabore encore chaque mois. Mais surtout, il voyage. Diplôme de Sciences-po Lyon en poche, il part six mois faire un tour du monde : Amérique du Sud, Australie, Asie du sud-est mais aussi Berlin ; il vit intensément, «essaye de brûler un peu» comme il l'a lu dans les livres. Et en rentrant, il écrit un premier roman, opte pour cette forme plus ample que la nouvelle car il veut développer ses personnages mais, de son propre aveu : «ce récit était trop axé sur l'expérience brute du voyage et ne possédait pas assez de recul». C'est finalement il y a tout juste un an, à une semaine de son départ pour plusieurs mois de vie en Inde, que son quatrième manuscrit trouve un écho favorable auprès de Charles Dantzig. Séduit, l'éditeur de la maison Grasset le signe. Après une phase de retouches faites à Benares, au bord du Gange, Requiem pour Lola rouge compte parmi les 701 romans de la rentrée littéraire 2010.

Mouvements

Sélectionné parmi les trente ouvrages de la rentrée par la Fnac, Lola a la chance de se démarquer. Pierre découvre des critiques élogieuses à son égard et vit «un rêve de gosse» malgré la déception d'être évincé d'une voix du deuxième tour de la sélection du prix de Flore. Retour désormais en Espagne où il s'est installé, il y a quatre ans sans parler ni castillan ni catalan. Il travaille à son prochain roman (un road movie qui sortira de la bulle fantasmagorique de Lola) et vit de petits boulots dans les bars, de traductions et de cours donnés au lycée français à Barcelone. Une fois encore, il est allé voir ailleurs et a trouvé en Espagne un air plus frais qu'en France : «l'atmosphère y est plus relâchée, plus hédoniste, les relations humaines sont moins contrariées par l'interdit». Les yeux ouverts grands sur le monde, il déplore que notre société soit rongée par «un courant hygiéniste qui polit les angles», se désole de l'absence d'utopie et se rassure de voir «la rage qui a animé les mouvements sociaux français de ces derniers mois». Le prix Goncourt attribué à Michel Houellebecq le réconforte aussi («un auteur qui possède un vrai ton et une vision du monde»). Mais Pierre Ducrozet songe déjà à repartir, peut-être aux États-Unis. Pourtant il dit «être revenu de l'idée romantique d'aller voir ailleurs. Ailleurs ce n'est pas le paradis». Ce qui compte, c'est le mouvement.

 

Requiem pour Lola rouge
Ce premier roman court (171 pages) et vif se lit en un souffle. Pierre Ducrozet s'est délesté de toutes fioritures comme on ferait un sac à dos à minima avant le grand voyage. Le narrateur vit de trafics à la petite semaine en traînant sa carcasse sans trop savoir qu'en faire. Puis, par hasard, «comme une brindille [tombe] dans l'œil» il croise la route de Lola, fille incandescente, fantasmée et réelle à la fois, qu'il suit jusqu'au bout du monde, jusqu'à s'en brûler les ailes. Pierre Ducrozet fait virevolter ses personnages de villes en villes passant de Lisbonne à Hanoï. «La nuit me gifle sans préambule», écrit-il. Ce livre aussi.

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Don DeLillo et Pierre Ducrozet : transhumains, trop humains

Littérature | En cette rentrée, l'Américain Don DeLillo et le Français Pierre Ducrozet, tous deux invités à Lyon cette semaine, publient Zero K et L'invention des corps, deux romans dont le point commun en plus d'être très remarqués et très commentés, est d'être traversés à des degrés divers par le concept de transhumanisme et ce vieux rêve éternel qu'est la quête de l'immortalité par l'invention de l'homme augmenté.

Nadja Pobel | Mardi 19 septembre 2017

Don DeLillo et Pierre Ducrozet : transhumains, trop humains

La toute-puissance. Parker Hayes en est habité. Ce magnat de la Silicon Valley qui « fabrique un monde meilleur », « change la vie » en nouant des câbles et reliant les gens entre eux via Internet et des applis de smartphone, voudrait bien changer la sienne. Reproduire ses cellules souches, remplacer peu à peu tous ses organes vieillissants par des neufs. Mais seul, il ne peut pas grand chose. C'est ainsi qu'il va être en but à une biologiste française, Adèle, et à Alvaro, Anonymous parmi d'autres dont il n'aura que faire des compétences informatiques mais dont il fera son cobaye. Cette mécanique bien huilée que le Californien croit pouvoir maîtriser ne s'avère pas aussi fluide qu'envisagé. Dès le départ, s'il avait lu ce livre, le quatrième roman que Pierre Ducrozet publie en sept ans, Parker aurait entraperçu que tout ne va pas si bien en ce bas monde et que le XXIe régurgite violemment ceux qui ne marchent pas droit. L'auteur ouvre en effet son récit de façon brutale sur "l'enlèvement d'Iguala", qui aboutit, en 2014, à l'assassinat par des mafieux et par l'administration d'une trentaine d'étudiants venus précisément mani

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Pierre Ducrozet ressuscite Basquiat

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Nadja Pobel | Mercredi 2 mars 2016

Pierre Ducrozet ressuscite Basquiat

Comment évoquer un peintre sans image ? Pierre Ducrozet, écrivain et traducteur, l’a fait en mots. Pour son troisième roman paru au printemps dernier, Eroica, Pierre Ducrozet a brossé la vie accélérée de Basquiat, ce gosse des bas-fonds new-yorkais qui croise Keith Haring, Warhol, Capote ou Madonna. Plus qu’un biopic, ce récit est un regard porté sur cette faune du début des années 80 qui, de l'East Village à Soho, s’est inventé une certaine fureur. Point d’angélisme sous la plume du jeune écrivain. Plutôt une tendresse absolue pour son protagoniste, une clairvoyance sur ce marché de l’art vorace, sinistrement capitaliste, qui se met en place et perdure encore aujourd’hui. Les modes se font et se défont entre lignes de coke et de critiques plus ou moins cruels. Pierre Ducrozet, dans ce court roman nerveux, trace aussi sa propre route et offre une continuité limpide à ses précédent romans, Requiem pour Lola rouge (2010) et La Vie qu’on voulait (2013), déjà parcourus par une vitalité parfois

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Pierre Ducrozet en lice pour le prix de Flore

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Nadja Pobel | Dimanche 4 octobre 2015

Pierre Ducrozet en lice pour le prix de Flore

L'écrivain Pierre Ducrozet figure dans la première liste du Prix de Flore pour Eroica. Nous suivons ce lyonnais (qui vit désormais entre Paris et Berlin), depuis ses débuts avec Requiem pour Lola rouge en 2010. Eroica, biographie romancée haletante de Basquiat, est parue au printemps dernier. Ce roman est en compétition avec neuf autres : Laurent Binet, La Septième Fonction du langage (Grasset) Julien Blanc Gras, In utero (Au Diable Vauvert) Emilie Frèche, Un homme dangereux (Stock) Héloïse Guay de Bellissen, Les enfants de chœur de l'Amérique (Anne Carrière) Mehdi Meklat & Badroudine Saïd Abdallah, Burn out (Seuil) Jean-Pierre Montal, Les Années Foch (Pierre-Guillaume de Roux)

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Pierre Ducrozet, aussi vif que "son" Basquiat

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Nadja Pobel | Mardi 16 juin 2015

Pierre Ducrozet, aussi vif que

Après deux romans de fiction, voilà que le jeune écrivain Pierre Ducrozet (33 ans) se penche avec Eroica (paru en avril) sur la vie de Basquiat. Mais attention, ceci n’est pas une biographie littérale, plutôt une biographie hautement littéraire. Pour autant, ce troisième ouvrage s’inscrit dans la parfaite continuité de ce qu’il a esquissé depuis 2010. Son héroïne de Requiem pour Lola rouge ? «Elle est le vent.» Lou dans La Vie qu’on voulait ? «Elle préfère le maintenant (…) s’ennuie peut-être parfois mais c’est une taxe obligatoire sur la vie.» Autant de phrases que Pierre Ducrozet auraient pu attribuer à son Basquiat, dit Jay, qui possède la même fureur de vivre que ses précédents personnages. Cette intensité se retrouve dans le découpage même de son récit, succession de courts chapitres allant à l’essentiel : vivre vite et fort ; se camer, se cramer, inévitablement. Et peindre, peindre, peindre. Cernant son milieu d’origine (la classe moyenne) tout en se gardant de le transformer en artiste maudit pour enjoliver quelque success story, Ducrozet se fait pragmatique dans sa façon de décrir

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Bien avant

CONNAITRE | Comme dans la chanson de Biolay, bien avant de commencer, on sait déjà que tout est foutu. Mais puisque pour le jeune écrivain lyonnais Pierre Ducrozet, ce qui compte ce n’est pas la destination mais le mouvement qui y mène, il est grand temps de retrouver cet auteur écorché vif qui lira ce samedi à Decitre des extraits de son captivant deuxième roman, "La Vie qu’on voulait". Nadja Pobel

Nadja Pobel | Lundi 17 juin 2013

Bien avant

C’est l’histoire de gens qui en sont revenus. Des courses effrénées pour intensifier leur vie, des risques pris en se jouant de la légalité (en sniffant, en tuant à la petite semaine), des changements d’identité à tour de bras. Mais ceci n’est pas consigné dans un livre de vieux con. Bien au contraire. Pour son deuxième roman, Pierre Ducrozet, trente ans, a choisi un titre fort et magnifique, plein de promesses - mais des promesses au passé - : La Vie qu’on voulait. Ils sont cinq, Lou, Eva, son frère Théo, Camille/Quentin et Manel, le plus agité d’entre eux, celui qui surgit dès le début du livre, silencieux dans un hôpital parisien. Un parasite ? Non, le début de la bobine qui permet de dérouler le passif de ceux-là qui, dix ans auparavant, à peine sortis de l’adolescence, voulaient aller se brûler les ailes à Berlin, Londres ou Barcelone. Et qui l’ont fait. Ainsi va la vie parait-il : parmi les personnes qui rêvent d’aller voir si elle est plus palpitante ailleurs,

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