"Une vie" Brizé

Une vie
De Stéphane Brizé (Fr-Bel, 1h59) avec Judith Chemla, Jean-Pierre Darroussin...

Le Film de la Semaine / Une ingénue sort du couvent pour se marier et mener une existence emplie de trahisons et de désenchantements. Maupassant inspire Stéphane Brizé pour un récit ascétique situé dans un XIXe siècle étrangement réaliste, et habité jusqu’à la moelle par Judith Chemla.

« Plutôt que de tourner “l'adaptation” d’Une vie, Stéphane donnait l’impression de vouloir réaliser un documentaire sur les gens qui avaient inspiré Maupassant ; de faire comme si l’on avait la chance de retrouver des images d’époque, certes un peu différentes du livre : Maupassant ayant pris des libertés et un peu romancé ! » Jean-Pierre Darroussin, qui incarne le père de Jeanne — un hobereau quasi sosie de Schubert —, a tout dit lorsqu’il évoque sa compréhension du projet artistique, voire du postulat philosophique de Stéphane Brizé.

à lire aussi : Stéphane Brizé : « J’ai eu l’impression d’avoir l’outil à la forme de ma main »

Il y a en effet dans la démarche du réalisateur une éthique de vérité surpassant le classique désir de se conformer à la véracité historique pour éviter l’anachronisme ballot. Nulle posture, mais une exigence participant du conditionnement général de son équipe : plutôt que de mettre en scène le jeu de comédiens dans l’ornière de la restitution de sentiments millimétrés, Brizé leur fait intérioriser à l’extrême le contexte. Ils éprouvent ainsi le froid ambiant sans recourir à un vêtement contemporain pour s’en prémunir, ou s’éclairent à une lumière exclusivement dispensée par des bougies…

Un film “nature”

Si l’on accepte bien volontiers par habitude que les “films d’époque” intègrent au moins une séquence dansée ainsi que de la musique à profusion — histoire d’ancrer le récit dans un passé de convention —, on admettra sans aucune difficulté le parti pris de sobriété choisi par Brizé. Il favorise l’attachement des personnages aux choses de la terre, les saisons qui rythment leur existence de petits nobles exploitant des fermes et l’omniprésence de cette nature craquant, bruissant, frémissant — qui façonne en somme la bande sonore de ce film à voix basse. L’isolement de Jeanne apparaît plus vaste encore dans ce décor, et son inéluctable dépouillement intérieur, sans qu’il soit utile de le souligner par des adjuvants artificiels.

à lire aussi : Stéphane Brizé : «Un film d’indignation et de colère»

Précis dans ses ellipses, Brizé soustrait des agonies inutiles, des années ou des personnages, mais maintient les attentes nécessaires. Il offre à Jeanne le privilège de son attention (donc, de la nôtre) puisqu’elle reste toujours à portée de souffle ou de regard ; et à Judith Chemla “d'être” un personnage durant vingt ans pour faire d’une vie étriquée, un sépulcre de souffrance.

Une vie de Stéphane Brizé (Fr-Bel, 1h59) avec Judith Chemla, Jean-Pierre Darroussin, Yolande Moreau…

pour aller plus loin

vous serez sans doute intéressé par...

Mardi 1 mars 2022 Tant qu’il y aura des livres, il y aura des films — le cinéma aimant autant la littérature qu'Alexandre Dumas l’Histoire. Pour preuve, voyez le soir (...)
Lundi 26 août 2019 Juste n’est plus vraiment de ce monde : invisible aux vivants, il a négocié avec las “autorités” de l’au-delà pour accompagner les défunts de l’autre côté, en leur faisant raconter un souvenir. Il croise un jour Agathe, bien vivante, qui le voit et...
Mardi 5 mars 2019 Deux frères et leur sœur se retrouvent dans une calanque isolée par l’hiver, dans la villa où vit leur père très diminué. Des retrouvailles amères, lestées par le (...)
Samedi 19 mai 2018 Avec Pawel Pawlikowski (Meilleur réalisateur pour Cold War), Stéphane Brizé et Lee Chang-dong en compétition ainsi que trois autres réalisateurs dans les sections parallèles dont Lukas Dhont, Caméra d'Or pour Girl, le distributeur et producteur...
Mardi 15 mai 2018 « Celui qui combat peut perdre. Celui qui ne combat pas a déjà perdu. » Citant Brecht en préambule, et dans la foulée de La Loi du marché, Stéphane Brizé et Vincent Lindon s’enfoncent plus profondément dans l’horreur économique avec ce...
Mardi 28 novembre 2017 Page arrachée à son journal intime collectif, le nouveau Robert Guédiguian capte les ultimes soubresauts de jeunesse de ses alter ego, chronique le monde tel qu’il est et croit encore à la poésie et à la fraternité, le tout du haut d’un balcon sur...
Mardi 9 février 2016 De Mikhaël Hers (Fr, 1h46) avec Anders Danielsen Lie, Judith Chemla, Marie Rivière... Sortie le 17 février

Suivez la guide !

Clubbing, expos, cinéma, humour, théâtre, danse, littérature, fripes, famille… abonne toi pour recevoir une fois par semaine les conseils sorties de la rédac’ !

En poursuivant votre navigation, vous acceptez le dépôt de cookies destinés au fonctionnement du site internet. Plus d'informations sur notre politique de confidentialité. X