Un tir dans la tête

ECRANS | Jaime Rosales radicalise encore son cinéma après le puissant La Soledad pour ce film-limite, sans dialogue et sans intrigue mais pas sans mise en scène, pour le meilleur ou pour le pire. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 6 mars 2009

Jaime Rosales avait, il y a deux ans, fait la nique au méga-succès du cinéma espagnol en remportant tous les Goyas (les Césars locaux) avec La Soledad, film fort mais aussi très contemporain. Dans la foulée, il a réalisé Un tir dans la tête, qui va beaucoup plus loin, et laissera plus d'un spectateur sur le carreau — ce qui n'est ni une qualité, ni un défaut, juste un constat évident. Il faudra ainsi attendre la soixantième minute du film pour qu'il s'y passe vraiment quelque chose, un événement qui viendra lui donner un sens, ouvrant sur une volée de questions sans réponse. L'événement en lui-même (qui renvoie à un fait-divers réel) est en soi assez incompréhensible : il y a meurtre, mais qui tue qui et pourquoi, mystère…

Solitude

Auparavant, on aura suivi quelques personnages de loin. De très loin même, car le cinéaste choisit de les saisir au télé-objectif, si bien que l'on n'entend jamais la nature de leurs conversations. Leurs actes sont anodins : ils se lèvent, achètent le journal, ont l'amour, prennent leur voiture… Rien de tout cela n'a une quelconque importance, tout n'est que quotidienneté muette, et rien ne laisse penser que si l'on comprenait qui ils sont et ce qu'ils se disent, les choses seraient plus passionnantes. Dans cette heure de plans qui contemplent la banalité du monde, on a le temps de constater que Rosales ne se pose pas en paparazzi des événements, mais bien en cinéaste : jamais à la traîne de l'action, il l'anticipe par ses cadres et ses mouvements de caméra. Tout est mis en scène, et Un tir dans la tête se heurte ainsi à un écueil : il voudrait filmer le hasard, mais n'enregistre que son propre contrôle. Autre écueil : le format. Un tir dans la tête pourrait durer quatre heures (comme Jeanne Dielman, véritable surmoi cinématographique de Rosales) ou 50 minutes (comme l'Elephant d'Alan Clarke auquel on pense à la fin), mais ses 85 minutes "classiques" sont un curieux gage donné à l'industrie, alors que le film lui fait un véritable bras d'honneur. Cela étant, Un tir dans la tête, sur sa fin, sort non seulement les armes à feu, mais aussi les armes les plus tranchantes de son dispositif : en un champ-contrechamp stupéfiant, Rosales crée un suspense qui n'est qu'affaire de regards, croisant pour la seule et unique fois celui de cette caméra trop discrète pour ne pas être voyante. Comme une brutale sortie de l'anonymat qui ne peut qu'engendrer une autre forme de brutalité… Le drame achevé, le film ne délivre aucun discours. La solitude des personnages du film précédent devient celle du spectateur, choqué et perplexe.

Un tir dans la tête
De Jaime Rosales (Esp-Fr, 1h25) avec Ion Arretxe, Iñigo Royo…

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Cœur de pierre : "Petra"

Thriller | De Jaime Rosales (Es-Fr-Dan, 1h47) avec Bárbara Lennie, Alex Brendemühl, Joan Botey…

Vincent Raymond | Mardi 30 avril 2019

Cœur de pierre :

Jeune artiste peintre, Petra vient effectuer une résidence auprès de Jaume, un plasticien réputé au caractère entier, dominateur et volontiers arrogant. Si elle se lie d’amitié avec le fils de celui-ci, Lucas, elle empêche que les choses aillent plus loin. Car Petra cache un secret… Depuis La Soledad (2008) et Un tir dans la tête (2009), c’est toujours un plaisir de retrouver Jaime Rosales : il fait partie de ces auteurs qui n’usent pas en vain de leur art, et dont chaque film procure ce double plaisir de la découverte : quelle est l’histoire ; comment Rosales choisit de la raconter. En bon théoricien, la forme interroge toujours le fond et lui répond. Ici, le récit est chapitré à la manière d’un roman, mais son ordre chronologique est contrarié. Une perturbation qui permet d’occulter des franges du passé, de présenter des conséquences avant certaines causes, d’induire également dans l’esprit du spectateur des hypothèses quant à la raison de ces ellipses. Cette construction n’est pas non plus sans évoquer le processus artistiqu

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La Belle jeunesse

ECRANS | Jaime Rosales poursuit son chemin très personnel fait d’expérimentations formelles et de constat socio-politique sur l’Espagne actuelle, même si "La Belle jeunesse", hormis quelques éclairs de génie dans la mise en scène, patauge un peu dans un naturalisme éventé. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 9 décembre 2014

La Belle jeunesse

Filmer la crise en Espagne, ses conséquences sur une jeunesse qui tente, malgré les impasses sociales, d’avancer et d’élaborer un projet d’avenir : c’est l’ambition de Jaime Rosales et c’est plutôt étonnant de le voir viser si frontalement une question d’actualité. Jusqu’ici, son cinéma parlait de son pays de biais, à travers des dispositifs formels très forts : les split screens de La Soledad, les plans séquences au téléobjectif d’Un tir dans la tête, le noir et blanc et les ellipses de Rêve et silence. Cinéaste passionnant, Rosales est aussi un metteur en scène aventureux et en quête d’expérimentations. Sa façon de suivre Natalia et Carlos, le couple de La Belle jeunesse, en quête laborieuse de jobs foireux et mal payés, surprend donc par le cliché visuel qui lui sert de forme : caméra à l’épaule et image HD mal éclairée

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Rêve et silence

ECRANS | Avec ce beau film intime et douloureux, Jaime Rosales réussit à conserver la radicalité formelle de son cinéma tout en y faisant entrer une émotion pudique, donnant sa définition très personnelle du mélodrame. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 25 septembre 2012

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Une figure de style recoupe les plus beaux films de la rentrée, comme un inconscient collectif qui réunirait les cinéastes ayant encore de l’ambition pour leur art. De Quelques heures de printemps à Reality en passant par ce Rêve et silence et en attendant Au-delà des collines et Amour, le plan-séquence fait un retour en force sur les écrans, comme une réaction au surdécoupage qui standardise le cinéma mainstream et réduit la mise en scène à une pure et simple réalisation du scénario. Jaime Rosales est sans doute celui qui va le plus loin dans cette logique : Rêve et silence n’est fait que de longs plans-séquences, issus de prises uniques où les acteurs improvisent leur texte et qui parfois s’achèvent en pleine action lorsque le magasin est vide — car Rosales a tourné son film "à l’ancienne", avec une pellicule 35 mm à gros grain. Dans La Soledad et plus encore avec

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La Soledad

ECRANS | Deuxième film de Jaime Rosales, couvert de prix en Espagne, «La Soledad» impose une forme aride, radicale et pourtant incarnée pour raconter l’angoisse du quotidien madrilène. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 4 juin 2008

La Soledad

Dans un cinéma espagnol loué pour ses productions de genre et ses grands auteurs (d’hier — Saura, ou d’aujourd’hui — Almodovar), l’apparition de Jaime Rosales contribue à brouiller les cartes. Voilà un cinéaste dont les préoccupations formelles sont plus importantes que les sujets qu’il traite et pour qui la mise en scène permet de transcender la banalité (voulue) des situations. La Soledad récite ainsi ce défilé morose et quotidien : une mère célibataire à la recherche d’un appartement, trois sœurs se disputant la vente de la maison familiale, leur mère ouvrant chaque matin sa petite épicerie… Rosales marque tout de suite son territoire esthétique auprès du spectateur : pas de musique, de longs plans fixes et surtout une utilisation inédite du split screen ; l’écran se sépare en son milieu pour suivre la même scène sous deux angles différents. Mais l’un des deux plans reste vide, l’action se déportant d’un cadre à l’autre — parfois, le temps que le personnage arrive d’un plan à l’autre, les deux sont inoccupés. Ce dispositif qui permet d’habitude de voir plus ou mieux, crée chez Rosales comme un gouffre figuratif, une menace sourde au milieu d’une action a

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