Canine

ECRANS | En provenance de Grèce, un conte de l’aliénation familiale à l’humour féroce : le film de Yorgos Lanthimos est une grosse claque dans la tronche ! Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 25 novembre 2009

On doit d'abord remercier le fabuleux Paolo Sorrentino. Non seulement parce qu'on ne s'est toujours pas remis de son Il Divo, mais surtout car, sans lui et la sagacité de son jury cannois d'Un certain regard, nous serions passés à côté d'un des chocs de l'année, le génial Canine.

Venu de Grèce, territoire cinématographique dont on ne connaît à peu près qu'Angelopoulos (quoiqu'on pense de ses films, pas un perdreau de l'année…), il s'impose par sa force subversive, son ambition formelle et son humour dévastateur — un film à ne pas mettre entre toutes les mains, même si on a envie de le partager avec le monde entier !

Yorgos Lanthimos, l'auteur de Canine, commence par nous faire perdre tous nos repères : des ados écoutent une cassette pédagogique façon «apprenez le Grec en dix leçons», mais l'affaire est du genre bizarre ; les définitions données aux mots sont totalement absurdes (par exemple, «mer» désigne un meuble !). Le champ s'élargit, et on fait connaissance avec une famille trop parfaite vivant dans un monde trop idéal : le père et la mère sourient tout le temps, les trois enfants (deux filles, un garçon) s'amusent ensemble à des jeux étranges et ce joli monde s'ébroue dans un décor impeccable façon 'Maisons et jardins'. Enfin, on assiste à un drôle de coït hygiénique organisé par le père entre une de ses employées et son fils.

Totalitarisme domestique

En fait, ces cérémonies tordues n'ont qu'un seul but : préserver à tous prix le cocon familial d'un monde extérieur source de menaces. Pour cela, il faut nier la réalité, surveiller et punir les entorses à la règle… Canine s'impose ainsi comme une version acide du Ruban blanc d'Haneke. À l'instar de l'Autrichien, Lanthimos va montrer que l'idéal de pureté absolue ne peut qu'entraîner un déchaînement de violence quand celle-ci connaît des ratés. Et comme dans Le Ruban Blanc, la mise en scène possède une très impressionnante raideur pince-sans-rire.

Mais dans Canine, cette rigueur sert surtout à renforcer ses gags les plus noirs : le père fait écouter un standard de Sinatra en faisant croire qu'il s'agit de la voix du grand-père, l'irruption d'un chat dans le jardin se transforme en boucherie au sécateur, une raclée se fait à coups de cassette vidéo (celle de Rocky !)… Sans parler de la sexualité, du lesbianisme à l'inceste, plus grosse fissure dans un édifice qui se voudrait indestructible mais qui branle de tous côtés. Le film fait ainsi entrer dans son monde propret toutes les pulsions et tous les désirs, énergie vitale et révolutionnaire mettant à terre le totalitarisme domestique. Jeu de mot facile : Canine est un film mordant !

Canine
De Yorgos Lanthimos (Grèce, 1h36) avec Christos Sergioglou, Michele Valley…

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Dames de cœur, à qui l’honneur ? : "La Favorite"

Le Film de la Semaine | Deux intrigantes se disputent les faveurs de la cyclothymique Anne d’Angleterre afin d’avoir la mainmise sur le royaume… Une fable historique perverse, où Olivia Colman donne à cette reine sous influence un terrible pathétique et Lánthimos le meilleur de lui-même.

Vincent Raymond | Mardi 5 février 2019

Dames de cœur, à qui l’honneur ? :

À l’aube du XVIIIe siècle. La Couronne d’Angleterre repose sur la tête d’Anne. Sans héritier malgré dix-sept grossesses, maniaco-dépressive, la souveraine se trouve sous la coupe de Sarah, sa dame de compagnie et amante (par ailleurs épouse de Lord Marlborough, le chef des armées), laquelle en profite pour diriger le royaume par procuration. Lorsque Abigail, cousine désargentée de Sarah arrive à la cour, une lutte pour obtenir les faveurs de la Reine s’engage… Demandez à Shakespeare, Marlowe, Welles, Frears, Hooper… La royauté britannique constitue, plus que tout autre monarchie, une source inépuisable d’inspiration pour la scène et l’écran. Au-delà de la fascination désuète qu’elle exerce sur son peuple et ceux du monde, elle forme en dépit des heurts dynastiques une continuité obvie dans l’Histoire anglaise, lui permettant de s’incarner à chaque époque dans l’une de ses figures, fût-elle fantoche. Telle celle d’Anne (1665-1717). Son humeur fragile la fit ductile, favorisant un jeu d’influences féminin inédit que La Favorite raconte sans trop trahir l’authenticité des faits, dan

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Brame et Châtiment : "Mise à mort du cerf sacré"

ECRANS | de Yórgos Lánthimos (Gr-G-B, 2h01, int.-12 ans avec avert.) avec Nicole Kidman, Colin Farrell, Barry Keoghan…

Vincent Raymond | Mardi 24 octobre 2017

Brame et Châtiment :

Steven forme avec Anne un couple huppé de médecins, parents de deux enfants éclatants de bonheur et de santé. Jusqu’à ce que Martin, un ado orphelin de père dont Steven s’est bizarrement entiché, ne vienne jeter l’anathème sur leur vie en imposant un odieux chantage… Cannes 2017, ou l’édition des épigones : pendant que Östlund lorgnait du côté de Haneke avec The Square, Lánthimos jetait d’obliques regards en direction de Lars von Trier avec cette tragédie talionnesque et grandiloquente, où un pécheur — en l’occurrence un médecin coupable d’avoir tué un patient par négligence — se voit condamné à subir une punition à la mesure de sa faute. Mais quand Lars von Trier cherche à soumettre ses personnages à une épreuve, son confrère semble davantage enclin à éprouver son public en usant de basse provocation. Lánthimos aime en effet donner dans le sacrificiel symbolique, ne rechignant pas au passage à un peu d’obscénité putassière : Martin se livre donc ici à une imprécation liminaire, annonçant l’agonie des enfants, afin qu’on “savoure” le plus longtemps poss

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Lettre de Cannes #4

Festival de Cannes 2017 | Ou comment on fête un anniversaire, et comment Nicole Kidman est devenue notre copine de festival

Christophe Chabert | Jeudi 25 mai 2017

Lettre de Cannes #4

Cher PB, hier soir, le festival de Cannes fêtait son soixante-dixième anniversaire, dans une cérémonie qui faisait des ponts entre passé, présent et je ne sais pas quoi, avec des palmés passés – dont David Lynch, prêt à présenter les premiers épisodes de la nouvelle saison de Twin Peaks que tu as déjà dû voir, petit coquinou, en streaming sur je ne sais quelle plateforme de mauvaise vie –, des palmés futurs – Sorrentino et Park Chan-wook, cette année préposés à la remise de palme au sein du jury – et des presque palmés – Pedro Almodovar, dans le rôle du cinéaste cocu mais bon joueur au milieu des ex-vainqueurs. On notait quelques absences de poids : Terrence Malick, qui pourtant n’a plus peur de montrer sa trogne en public ; les frères Dardenne, pourtant grands potes de Therry Frémaux ; Steven Soderbergh, sans doute un peu vexé que son dernier Logan Lucky est atterri piteusement au Marché du film cette année ; les frères Coen, Nuri Bilge Ceylan ou encore Lars Von Trier, dont on ne sait trop s’il est encore persona non grata au festival, ou simplement retenu par le montage de son dernier film, ou si son camping car est au garage pour réparation – va lire le d

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The Lobster

ECRANS | ​De Yorgos Lanthimos (Gr/GB/PB/Ir/Fr, 1h58) avec Colin Farrell, Rachel Weisz, Jessica Barden…

Vincent Raymond | Lundi 26 octobre 2015

The Lobster

Une société futuriste, où le célibat est banni. Les contrevenants ont un peu plus d’un mois pour trouver l’âme sœur dans un hôtel. En cas d’échec, ils sont changés en l’animal de leur choix. Menacé, David s’échappe et rejoint une armée rebelle, les Solitaires qui, eux, interdisent les couples… Objet bizarroïde tenant à la fois de l’europudding arty et de l’hommage à ce cinéma britannique de la fin des années 1960 — friand de thèmes dystopiques, d’ambiances beige-greige-marronnasse, de dialogue rare et de montage aride — The Lobster représente à dessein un futur dépassé. Bourrée jusqu’à la gueule de métaphores ultra clignotantes, la fable pèse d’autant plus vite qu’on assiste à un défilé interminable de stars grimées ou enlaidies, tirant des museaux exagérément longs. Elle laisse également dubitatif quant à la position de Lanthimos vis-à-vis de la représentation de la violence : le réalisateur semble balancer entre une certaine complaisance voyeuriste et une difficulté à assumer frontalement ses choix, notamment à la toute fin…

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Cinéma : une rentrée en Force

ECRANS | Cette rentrée 2015 ressemble à une conjonction astronomique exceptionnelle : naines, géantes, à période orbitale longue ou courte, toutes les planètes de la galaxie cinéma s’alignent en quelques semaines sur les écrans. Sortez vos télescopes ! Enfin… chaussez vos lunettes. Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mardi 1 septembre 2015

Cinéma : une rentrée en Force

C’est l’étoile Jacques Audiard, tout de Palme laurée, qui a annoncé la fin de la trêve estivale en mettant Dheepan en orbite le 26 août — une précocité qui n’égale pas celle de Winter Sleep l’an passé : le film de Nuri Bilge Ceylan avait jailli début août sur les écrans. Dans son sillage, l’intégralité (ou presque) du palmarès cannois va se révéler : Mon roi de Maïwenn (Prix d’interprétation féminine pour Emmanuelle Bercot) et Chronic de Michel Franco (Prix du scénario) le 21 octobre, The Lobster de Yorgos Lanthimos (Prix du Jury) le 28, Le Fils de Saul de László Nemes (Grand Prix) le 4 novembre. Si l’on excepte Maïwenn, il y a là un étonnant tir groupé ; comme si les jeunes cinéastes étrangers distingués sur la Croisette s’étaient ligués pour tenter d’exister commercialement. Car la concurrence en salle sera rude : d’abord, les poids lourds écartés de Cannes mais chouchous du public préparent leur revanche. Youth, nouvelle méditation mélancolique sur l’âge et le temps qui file signée Paolo Sorrentino, réunissant

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Cannes 2015, jour 3. Au cœur de l’irrationnel

ECRANS | "Le Fils de Saul" de László Nemes. "L’Homme irrationnel" de Woody Allen. "The Lobster" de Yorgos Lanthimos.

Christophe Chabert | Samedi 16 mai 2015

Cannes 2015, jour 3. Au cœur de l’irrationnel

Appliquant la règle berlinoise dite de l’embargo jusqu’à la projection officielle d’un film, on se laisse parfois 24 heures — un luxe ! avant de causer de la compétition, ce qui fait qu’à l’heure où vous découvrirez ces lignes, vous saurez déjà en allant fureter sur les réseaux sociaux qu’une bronca spectaculaire s’est levée sur The Sea of trees, le nouveau Gus Van Sant. Pour savoir ce que l’on en a pensé, patience jusqu’à demain, donc. Le Fils de Saul / Le Fils de l’homme On a aussi attendu pour dire à quel point Le Fils de Saul, premier long-métrage du Hongrois László Nemes, fut le grand choc de ce début de festival — en espérant que ce ne soit pas le seul. S’il y a une raison d’endurer le cirque cannois, c’est bien pour se retrouver nez à nez avec des œuvres pareilles, surgies de nulle part mais, une fois la projection terminée, inscrites de manière indélébile dans notre mémoire. On pourrait penser que cela tient exclusivement au sujet du film : la description d’un camp d’extermination nazi à travers les yeux de Saul, un membre du Sonderkommando, ces prisonniers chargés de participer à la solution finale en conduisant les juifs dans les

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Alps

ECRANS | De Yorgos Lanthimos (Grèce, 1h33) avec Ariane Labed, Aggeliki Papoulia…

Christophe Chabert | Mardi 19 mars 2013

Alps

Pour les admirateurs de Canine, le précédent film de Yorgos Lanthimos, Alps est une petite déception. Son pitch est pourtant tout aussi fort : un groupuscule bizarre monte une société secrète dont les membres sont chargés de prendre la place de personnes récemment décédées pour atténuer la douleur de leurs proches. Cela dit, cet argument met du temps à se clarifier sur l’écran, Lanthimos choisissant une structure en tableaux où chaque séquence diffuse une étrangeté qui distrait de l’enjeu principal. Une fois le récit vraiment lancé, il embraie sur une réflexion sur le pouvoir, l’envie et la compétition qui là encore n’est pas d’une immense simplicité. Malgré sa confusion narrative, Alps garde toutefois une vraie force figurative : la mise en scène vise l’inconfort du spectateur, le mettant mal à l’aise par des situations extrêmes tout en les enveloppant d’un humour très noir. Un film d’auteur donc, dans le meilleur et le pire sens du terme. Christophe Chab

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