Persécution

ECRANS | Passée son introduction intrigante, 'Persécution' fait figure de ratage pour un Patrice Chéreau enfermé comme ses personnages dans une logorrhée sur les impasses de l’amour, filmée avec un volontarisme irritant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 2 décembre 2009

La première scène de Persécution est soufflante. C'est sans doute le morceau de cinéma le plus intense jamais filmé par Patrice Chéreau, et on pense alors que le metteur en scène va donner une suite magistrale à son précédent Gabrielle. Dans le métro, des visages anonymes attendent leur station, pendant qu'une SDF circule au milieu des usagers en leur réclamant un euro. Elle s'arrête devant une femme un peu forte et la gifle violemment, sans raison. Témoin de la scène, Daniel (Romain Duris, qui s'agite en pure perte dans le film) s'approche de la fille en pleurs ; pas vraiment pour la consoler, plutôt pour la bombarder de questions et chercher à comprendre le pourquoi de ce geste inexplicable. Ce qui a tendance à aggraver les choses… Surgit alors de nulle part un type visiblement cinglé (Anglade, bien flippant) qui, à son tour, va persécuter Daniel, lui déclarant son amour, s'introduisant chez lui en son absence, le surveillant depuis l'appartement d'en face… Ce premier quart d'heure en forme de poupées russes de l'inquiétude place les personnages dans un monde où la menace semble s'immiscer partout, et en premier lieu dans les endroits les plus quotidiens. Chéreau, très inspiré, filme tout cela en quasi-gros plans, avec une caméra en mouvement perpétuel, créant un ballet du malentendu urbain assez saisissant.

Le spectateur persécuté

Mais dans la suite du film, marquée par l'apparition du personnage mal dessiné de Sonia (Charlotte Gainsbourg, abonnée cette année aux projets extrêmes et mal branlés), les décisions de Chéreau se retournent systématiquement contre lui. Car Persécution n'est plus alors qu'un interminable flux de paroles contradictoires, où les personnages se torturent l'esprit pour comprendre s'ils s'aiment ou pas, s'ils se manquent, ce qui les attire, ce qui les repousse… Logorrhéique, le film est aussi particulièrement claustrophobe : non seulement Chéreau n'élargit presque jamais le cadre, non seulement il fait des inserts sur tout et n'importe quoi, mais il crée des ellipses béantes là où le récit aurait pu trouver des respirations. La sensation est celle de regarder des mouches qui expirent lentement dans un bocal, avec un vague dessein à l'arrivée : le couple hétéro explose sous les coups d'abord rugueux, puis tendres de l'homo énamouré. Un propos aussi volontariste que la mise en scène, dont seul Chéreau semble avoir la clé et qui laisse le spectateur sur le banc de touche, épuisé et agacé par un tel gâchis.

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Lux Æterna : Gaspar Noé repousse les limites du cinéma

Le Film de la Quinzaine | À la fois “moking of” d’un film qui n’existe pas, reportage sur une mutinerie, bacchanale diabolique au sein du plus déviant des arts, vivisection mutuelle d’egos et trauma physique pour son public, le nouveau Noé repousse les limites du cinéma. Une fois de plus.

Vincent Raymond | Vendredi 25 septembre 2020

Lux Æterna : Gaspar Noé repousse les limites du cinéma

Sur le plateau du film consacré la sorcellerie qu’elle dirige, Béatrice Dalle échange confessions et souvenirs avec Charlotte Gainsbourg, en attendant que le tournage reprenne. Le conflit larvé avec son producteur et son chef-opérateur va éclater au grand jour, déclenchant chaos et douleurs… À peine une heure. Aux yeux du CNC — yeux qui lui cuiront lorsqu’il le visionnera —, Lux Æterna, n’est pas un long-métrage. La belle affaire ! Depuis presque trente ans qu’il malaxe le temps, l’inverse en spirale involutée, le taillade ou le démultiplie, Gaspar Noé a appris à le dilater pour en faire entrer davantage dans cinquante minutes. Il dote ainsi dès son ouverture Lux Æterna d’extensions cinématographiques, de “ridelles“ virtuelles, en piochant dans des œuvres antérieures ici convoquées visuellement pour créer un climat (Häxan de Benjamin Christensen, Jour de colère de Dreyer) ou verbalement par Dalle et

Continuer à lire

Chienne de vie ! : "Mon chien Stupide"

Comédie | Jadis écrivain prometteur, Henri n’a rien produit de potable depuis des années. La faute en incombe, selon lui, à sa femme et ses enfants qu’il accuse de tous ses maux. Lorsqu’un énorme molosse puant et priapique débarque ex nihilo dans sa vie, il y voit un signe bénéfique du destin.

Vincent Raymond | Mardi 15 octobre 2019

Chienne de vie ! :

Les personnages perdant toute inhibition pour cracher une misanthropie sans filtre au monde entier emportent facilement la sympathie du public, qui aimerait bien souvent se comporter comme eux. Incorrect au plus haut degré, l’égotique Henri est de cette race d’anars domestiques en ayant soupé des convenances et du masque social ; peu lui chaut de dire ses quatre vérités à son épouse ou à sa progéniture. En cela, il évoque beaucoup le narrateur de American Beauty (1999) — dont on se demande par ricochet s’il n’a pas été inspiré par le roman posthume de John Fante que Yvan Attal adapte ici. Mais aussi cet autre écrivain obsessionnel et râleur, héros de Kennedy et moi (1999), campé par Jean-Pierre Bacri. D’ailleurs, cela peut-être l’enseignement principal de Mon chien stupide, Yvan Attal se révèle parfait pour tenir les emplois échéant habituellement à Bacri. Cruelle et jubilatoire variation sur la crise de la cinquantaine, cet authentique film de famille joue la connivence avec le spectateur en mettant une nouvelle fois en scène le vr

Continuer à lire

Fear West : "Le Déserteur"

Thriller | Une époque indéfinie, dans l’Ouest étasunien. C’est là que Philippe s’est expatrié pour fuir son Canada et une probable mobilisation. Tirant le diable par la queue, il survit en participant à des concours de sosies de Charlie Chaplin. Mais le diable ne s’en laisse pas compter et le rattrape.

Vincent Raymond | Mardi 20 août 2019

Fear West :

N’était son image en couleur, le film de Maxime Giroux pourrait pendant de longues minutes passer pour contemporain des Raisins de la colère (1940), avec son ambiance post-Dépression poussant les miséreux à l’exil et transformant les malheureux en meute de loups chassant leurs congénères. Et puis l’on se rend compte que le temps du récit est un artifice, une construction — comme peut l’être le steampunk —, un assemblage évoquant une ambiance plus qu’il ne renvoie à des faits précis ; une ambiance qui semble ô combien familière. Aussi ne tombe-t-on pas des nues lorsque l’on assiste, après sa longue errance entre poussière et villes fantômes, à la capture de Philippe par un réseau de trafiquants de chair humaine pourvoyant de pervers (et invisibles) commanditaires. Fatalité et ironie du sort : fuir le Charybde d’une guerre pour échouer dans ce Scylla censément pacifique. Craindre d’être tué et risquer la mort plus souvent qu’à son tour ; refuser de prendre les armes pour finir par être contraint de s’en servir… Ingrédi

Continuer à lire

Maxime Giroux : « On n’a pas appris de nos erreurs, on répète l’Histoire »

ECRANS | Après "Felix & Meira", le réalisateur québécois Maxime Giroux signe une parabole sur la férocité cannibale de la société capitaliste, qui conduit l’Homme à exploiter son prochain. Entretien avec un cinéaste guère optimiste sur le devenir de notre monde…

Vincent Raymond | Lundi 26 août 2019

Maxime Giroux : « On n’a pas appris de nos erreurs, on répète l’Histoire »

Pourquoi le titre original, La Grande Noirceur, n’a-t-il pas survécu à sa traversée de l’Atlantique ? Maxime Giroux (rires) Il faudrait poser la question à mon distributeur. Quand je fais des films, j’aime bien qu’on laisse la liberté de les faire comme je veux. Alors, quand des distributeurs me demandent de changer le titre pour sortir dans un pays X, je dis oui (rires). Je pense que La Grande Noirceur était peu trop négatif ; et puis c’était surtout une référence à une époque au Québec qui ne parlait pas au public européen. Votre histoire est une uchronie située un territoire immense, indéfini (l’Ouest sauvage tel qu’on le fantasme). Ce double flou spatio-temporel, est-ce pour atteindre à l’universel, à la métaphore ? Tout à fait. Mon but n’était pas de parler d’une époque, d’une situation ou d’une guerre précise, mais plutôt d’un système qui est inabordé à travers l’Histoire — qu’on pourrait appeler le système capitaliste ou d’un autre nom — qui est basé sur la violence, le pouvoir. Comment le début de l’écriture a correspondu à l’élection de Trump, il fall

Continuer à lire

Le combat ordinaire : "Nos batailles" de Guillaume Senez

Drame | de Guillaume Senez (Fr-Bel, 1h38) avec Romain Duris, Laetitia Dosch, Laure Calamy…

Vincent Raymond | Mardi 2 octobre 2018

Le combat ordinaire :

Chef d’équipe dans un entrepôt 2.0, Olivier affronte chaque jour une direction tyrannique, avant de retrouver la paix des siens. Un jour, sa femme le quitte sans prévenir, le laissant seul avec ses deux enfants. C’est un autre combat qui s’engage alors : faire sans, avec l’angoisse en plus… Enfin un rôle consistant pour Romain Duris et nous rappeler que, s’il dilapide parfois ses qualités à la demande de certains cinéastes le poussant à cabotiner, le comédien sait aussi mettre son naturel et sa sauvagerie au service d’emplois du quotidien dans des films à fleur d’âme tels que Nos batailles. Tout est ici d’une justesse infinie, sans la moindre fausse note : l’injustice qui sourd, la description du lean management cynique dans sa désincarnation ultime, le dialogue et les situations, jusqu’au sourire mouillé de sanglots d’une femme cherchant à ne pas perdre la face après une réplique maladroite de l’homme dont elle s’est éprise — Laure Calamy, parfaite dans la réserve, comme tous les personnages secondaires. Par s

Continuer à lire

Vincent Cassel dans une fugue en ado mineur : "Fleuve noir"

Polar | de Erick Zonca (Fr, 1h54) avec Vincent Cassel, Romain Duris, Sandrine Kiberlain…

Vincent Raymond | Mercredi 18 juillet 2018

Vincent Cassel dans une fugue en ado mineur :

Flic lessivé et alcoolo, le capitaine Visconti enquête la disparition de Dany. Très vite, il éprouve une vive sympathie pour la mère éplorée de l’ado, ainsi qu’une méfiance viscérale pour Bellaile, voisin empressé, professeur de lettres et apprenti écrivain ayant donné des cours privés à Dany… Des Rivières pourpres à Fleuve noir… Vincent Cassel a un sens aigu de la continuité : les deux films sont on ne peut plus indépendants, mais l’on peut imaginer que son personnage de jeune flic chien fou chez Kassovitz a, avec le temps, pris de la bouteille (n’oubliant pas de la téter au passage) pour devenir l’épave chiffonnée de Quasimodo au cheveu gras et hirsute louvoyant chez Zonca. Cette silhouette qui, entre deux gorgeons, manifeste encore un soupçon de flair et des intuitions à la Columbo ; ce fantôme hanté par ses spectres. Terrible dans sa déchéance et désarmant dans son obstination à réparer ailleurs ce qu’il a saccagé dans son propre foyer, ce personnage est un caviar pour un comédien prêt à l’investir physiquement. C’est le cas de Cassel, qui n’avait pas eu à hab

Continuer à lire

Rōnins canins : "L’Île aux Chiens"

Le Film de la Semaine | Wes Anderson renoue avec le stop motion pour une fable extrême-orientale contemporaine de son cru, où il se diversifie en intégrant de nouveaux référentiels, sans renoncer à son originalité stylistique ni à sa singularité visuelle. Ces Chiens eussent mérité plus qu’un Ours argenté à Berlin.

Vincent Raymond | Mardi 3 avril 2018

Rōnins canins :

Sale temps pour les cabots de Megasaki ! Prétextant une épidémie de grippe canine, le maire décide de bannir tous les toutous et de les parquer sur une île dépotoir. Atari, 12 ans, refuse d'être séparé de son Spots adoré. Il vole un avion pour rallier l’Île aux Chiens. Ce qu’il y découvrira dépasse l’entendement… Peu de cinéastes peuvent se targuer d’être identifiables au premier coup d’œil, qu’ils aient signé un film d’animation ou en prises de vues réelles. Tel est pourtant le cas de Wes Anderson, dont le cosmos se trouve, à l’instar d’une figure fractale, tout entier contenu dans la moindre de ses images. Martelée par trois tambourineurs asiates dans une pénombre solennelle, l’ouverture de L’Île aux Chiens est ainsi, par sa “grandiloquente sobriété”, un minimaliste morceau de bravoure andersonien en même temps qu’une mise en condition du public. Au son mat des percussions, celui-ci entame sa plongée dans un Japon alternatif nuke-punk, synthèse probable entre le bidonville de Dodes'kaden ! et le sur-futurisme c

Continuer à lire

Bozon maudit : "Madame Hyde"

Pas fantastique | de Serge Bozon (Fr., 1h35) avec Isabelle Huppert, Romain Duris, José Garcia…

Vincent Raymond | Mardi 27 mars 2018

Bozon maudit :

Prof de physique dans un lycée de banlieue, Madame Géquil est chahutée par ses élèves et méprisée par ses collègues. Un jour, un choc électrique la métamorphose en une version d’elle-même plus conquérante, capable parfois de s’embraser, voire de consumer les autres… Auteur de manifestes puissamment anti-cinématographiques (La France, Tip-Top) et jouissant d’un prestige parisien aussi enviable qu’inexplicable au-delà du périphérique, le redoutable Serge Bozon confirme tout ce qu’il était permis de craindre d’une transposition du roman de Stevenson revêtue de sa signature. Substance fantastique siphonnée (forcément, ce serait convenu), interprétation plate (la stakhanoviste du mois Isabelle Huppert poursuit ici le rôle qu’elle endosse depuis environ dix ans), vision de la banlieue telle qu’elle était fantasmée au début des années 1990, on peine d’ailleurs à comprendre le “pourquoi” de ce film. Son “comment” demeure également mystérieux, avec ses séquences coupées trop tôt, son pseudo humour décalé sinistre

Continuer à lire

Pierre Niney : « apparement, je ne joue que des menteurs… »

Interview | Pierre Niney enfile un nouveau costume prestigieux : celui d’un auteur ayant au moins autant vécu d’existences dans la vraie vie que dans ses romans, Romain Gary. Rencontre avec un interprète admiratif de son personnage.

Vincent Raymond | Mardi 19 décembre 2017

Pierre Niney : « apparement, je ne joue que des menteurs… »

Comment êtes-vous passé du statut de lecteur de Gary — et de connaisseur selon votre metteur en scène — à celui d’interprète de son personnage ? Pierre Niney : Éric Barbier dit que je connais très bien Romain Gary, mais ce n’est pas vrai (sourires) ! Je connaissais La Promesse de l’aube que j’adorais, mais peu Gary. Il m’a parlé de son film, qui est une adaptation d’une adaptation de certains épisodes de la vie de Gary, et notamment de ce lien complètement fou, démesuré, toxique et inspirant avec sa mère. On a pris la liberté de s’écarter d’une réalité factuelle de la vie de Gary. Ce n’est donc pas un biopic, car ce n’était pas l’intention du livre — un autobiographe a rarement l’intention de dire la stricte vérité — ; surtout pas Gary, dans aucun de ses livres. Le fils de Romain Gary, Diego, avait fait la remarque : « ma grand-mère s’appelait Mina et pas Nina ». Cette distance-là est importante. Je joue donc un “personnage”, à qui il arrive des choses extraordinaires qui sont réellement arrivées à Gary dans beaucoup de moments de son livre. Les choses les

Continuer à lire

La mère de toutes les batailles : "La Promesse de l'aube"

ECRANS | de Éric Barbier (Fr, 2h10) avec Pierre Niney, Charlotte Gainsbourg, Didier Bourdon…

Vincent Raymond | Mardi 19 décembre 2017

La mère de toutes les batailles :

Mexique, fin des années 1950. S’isolant de la fièvre de la Fête des morts, le diplomate et écrivain Romain Gary entreprend la quarantaine révolue de raconter dans un livre ce qui l’a conduit à mener toutes ses vies : une promesse faite à la femme de sa vie, sa mère… Le roman de Romain Gary se prête merveilleusement à l’adaptation (donc aux nécessaires trahisons) dans la mesure où l’auteur était le premier à enjoliver des faits trop plats afin de gagner en efficacité romanesque — il pratiquait le “mentir-vrai” d’Aragon à un niveau d’expert. Ce préalable étant connu, on peut considérer qu’une transposition prenant quelques libertés avec le texte-source à des fins narratives ou esthétiques fait preuve de la plus respectueuse des fidélités à l’égard de l’esprit du romancier. Telle cette version signée Éric Barbier, d’une ressemblante dissemblance. Le cinéaste y déploie ses qualités que sont l’ambition et la sincérité, indispensables atouts pour marier l’épique, le picaresque, l’académisme et le cocasse autour de cette drôle de fresque où la mère devi

Continuer à lire

"Les Fantômes d’Ismaël" : retour magistral pour Arnaud Desplechin

Le Film de la Semaine | Arnaud Desplechin entraîne ses personnages dans un enchâssement de récits, les menant de l’ombre à la lumière, de l’égoïsme à la générosité dans un thriller romanesque scandé de burlesque, entre John Le Carré, Bergman, Allen et Hitchcock. Vertigineusement délicieux.

Vincent Raymond | Mardi 16 mai 2017

Revoici Desplechin en sa pépinière cannoise, là où il a éclos et grandi. Qu’il figure en compétition ou pas importe peu, désormais : les jurys l'ont, avec une constance confinant au gag, toujours ignoré. De par sa distribution glamour internationale, Les Fantômes d’Ismaël convient à merveille pour assouvir l’avidité multimédiatique d’une ouverture de festival. Il allie en sus les vertus quintessentielles d’un film d’auteur — d’un grand auteur et d’un grand film. Ismaël en est le héros paradoxal : inventeur d’histoires, ce cinéaste se trouve incapable de tourner après que Carlotta, son épouse disparue depuis vingt ans, a refait surface dans sa vie. Plus fort que ses fictions, ce soudain coup de théâtre a en outre provoqué le départ de sa compagne Sylvia… Du grand spectral Si Desplechin exprime ici un désir frénétique de romanesque, il montre que l’imprévisibilité de l’existence surpasse par son imagination la plus féconde des machines à créer… dans le temps qu’il démultiplie les déploiements

Continuer à lire

Nicolas Boukhrief : « je voulais surtout faire un portrait de femme »

Entretien | Dix-huit mois après la sortie en salles avortée de "Made in France", le cinéaste revient avec un projet mûri pendant vingt ans : une nouvelle adaptation de "Léon Morin, prêtre".

Vincent Raymond | Mercredi 15 mars 2017

Nicolas Boukhrief : « je voulais surtout faire un portrait de femme »

Cette nouvelle adaptation du livre de Beatrix Beck n’en porte pas le titre. Vous a-t-il été confisqué ou interdit à cause, justement, de l’adaptation de Melville ? Nicolas Boukhrief : Non, pas du tout. Les gens se rappellent plus du film de Melville que de son livre — qui est une histoire autobiographique, un portait de l’homme qui l’avait tellement bouleversée. Appeler le film Léon Morin, prêtre ne me convenait pas, puisque je voulais surtout faire un portrait de femme et que le personnage de Barny soit très mis en avant. Du coup, La Confession est venu assez vite. Hitchcock disait que tout titre doit être une interrogation pour le spectateur, ou une promesse. Tant qu’on n’a pas vu le film, on ne sait pas quelle est la confession, ni qui confesse quoi à qui. Après Made in France, passe-t-on facilement d’une dialectique religieuse à une autre ? Oui, dans la mesure où j’ai écrit les deux scénarios en même tem

Continuer à lire

"La Confession" : une drôle de paroissienne

ECRANS | de Nicolas Boukhrief (Fr, 1h56) avec Romain Duris, Marine Vacth, Anne Le Ny…

Vincent Raymond | Mercredi 15 mars 2017

Un village pendant l’Occupation. Militante communiste farouchement athée, Barny entame une joute rhétorique avec le nouveau prêtre, le fringant Léon Morin, dont la beauté et les sermons électrisent ses concitoyennes. À son corps défendant, la jeune femme sent ses certitudes vaciller et un sentiment naître en elle. Serait-ce la foi ou bien l’amour ? Au commencement était le Verbe… Nicolas Boukhrief oublie (presque) pour une fois le cinéphile en lui pour revenir à l’essence des mots ; à l’histoire derrière le Goncourt de Béatrix Beck, bien avant le film de Melville qui l’a presque oblitéré. Des mots qu’il vénère et qu’il enveloppe, pour les transcender, de chair grâce à des comédiens à l’intensité indéniable : Duris, séducteur comme un Gérard Philipe méphistophélique, et Marina Vacth, regard acier en fusion, à la stupéfiante maturité. Hors de leur duo, cette tension se dissipe : le contexte comme les personnages secondaires apparaissent comme fabriqués, théâtraux, alors qu’ils sont censés, “aérer” leurs huis clos et tête-à-têtes. C’est là la limite du film : réussir à capturer l’intime et l’ind

Continuer à lire

"Iris" : thriller mon œil !

ECRANS | de et avec Jalil Lespert (Fr, 1h39) avec également Romain Duris, Charlotte Le Bon, Camille Cotin…

Vincent Raymond | Mardi 15 novembre 2016

Pendant qu’un riche banquier d’affaires pleurniche sa race maudite auprès de la police la disparition soudaine de son épouse Iris, un garagiste lié à l’affaire sent l’étau se resserrer. Mais s’il tombe, il ne sera pas le seul… Porté par le succès de son très sage biopic autorisé Yves Saint Laurent (2014) et de la série Versailles, Jalil Lespert enchaîne avec un polar aux allures sulfureuses, car agitant le spectre d’Édouard Stern, banquier adepte de pratiques SM, abattu au cours d’un de ses petits jeux. Il vient aussi (consciemment ?) manger dans la gamelle de Boileau-Narcejac et Hitchcock en s’autorisant une sorte de relecture de Vertigo. Sauf que Lespert n’a pas vraiment le métier ni l’originalité stylistique d’un De Palma pour proposer une variation inventive. Ici, c’est l’asepsie g

Continuer à lire

"Un petit boulot", poilant polar

ECRANS | de Pascal Chaumeil (Fr, 1h37) avec Romain Duris, Michel Blanc, Gustave Kervern…

Vincent Raymond | Mardi 30 août 2016

Que fait un chômeur en galère lorsqu’un petit parrain local lui propose de tuer son épouse volage contre dédommagement ? Eh bien il accepte, et il y prend goût… Rigoureusement amorale mais traitée sur un mode semi-burlesque, cette aventure de pieds-nickelés débutant dans le crime restera ironiquement comme le meilleur film du réalisateur de L’Arnacœur Pascal Chaumeil, disparu il y a un an — et ce, malgré une petite baisse de rythme dans le dernier tiers, quand l’apprenti sicaire succombe aux charmes d’une jeune femme un peu trop lisse. Davantage de pétillant (ou de détonnant) eût été bienvenu… Outre une belle distribution réunissant des comédiens se faisant rares, Un petit boulot bénéficie en la personne de Michel Blanc des services d’un scénariste-dialoguiste tant précis que percutant, en phase avec l’humour anglo-saxon du roman-source de Iain Levinson. Lorsque l’on mesure tout ce qu’il insuffle ici en rythme, présence et humour noir, on s’étonne d’ailleurs qu’il ne reprenne pas du service comme cinéaste.

Continuer à lire

Every Thing Will Be Fine

ECRANS | À partir d’un matériau ouvertement intimiste et psychologique, Wim Wenders réaffirme la puissance de la mise en scène en le tournant en 3D, donnant à cette chronique d’un écrivain tourmenté des allures de prototype audacieux. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 21 avril 2015

Every Thing Will Be Fine

On le croyait engoncé dans sa stature d’icône has been, contrebalançant la médiocrité de ses films de fiction par des documentaires consacrés à des "stars" culturelles (Pina Bausch, Sebastiao Salgado)… Mais Wim Wenders a encore la gnaque, et c’est ce que prouve Every Thing Will Be Fine. Le réalisateur de Paris, Texas est allé dégotter le scénario d’un Norvégien, Bjorn Olaf Johannessen, l’a transposé dans une autre contrée enneigée mais anglophone, le Canada, l’a revêtu d’un casting international et sexy (James Franco, Charlotte Gainsbourg, Marie-Josée Croze, Rachel MacAdams) et, surtout, l’a réalisé en 3D. Mais pas pour lancer des objets à la figure du spectateur ; il aurait de toute façon eût du mal puisque l’histoire est du genre intimiste de chez intimiste. On y suit sur une douzaine d’années les vicissitudes d’un écrivain (Franco) en panne et en bisbille avec sa com

Continuer à lire

Une nouvelle amie

ECRANS | De François Ozon (Fr, 1h47) avec Romain Duris, Anaïs Demoustier, Raphaël Personnaz…

Christophe Chabert | Mardi 4 novembre 2014

Une nouvelle amie

Argument de vente déjà bien calé en Une des magazines, la transformation de Romain Duris en femme dans le nouveau film de François Ozon est son attraction principale. Il faut prendre le mot "attraction" au pied de la lettre : non seulement un phénomène freak plutôt réussi — Duris a souvent joué sur son côté féminin, mais le film se plaît à mettre en scène ce grand saut d’abord comme un apprentissage maladroit, puis comme une évidence naturelle — mais aussi le centre d’une névrose obsessionnelle qui saisit Claire — formidable Anaïs Demoustier, aussi sinon plus troublante que son partenaire — lorsqu’elle découvre que le mari de sa meilleure amie choisit de se travestir après le décès de son épouse. Embarrassée, troublée et finalement séduite, elle accompagne sa mue tout en la guidant pour des motifs opaques — voit-elle en lui une «nouvelle amie» prenant la place de la précédente ou un pur objet de désir ? Autant de pistes formidables qu’Ozon ne fait qu’ébaucher, préférant jouer à l’auteur démiurge épuisant les possibles de son scénario. On passe ainsi sans transition de Vertigo à La Cage aux folles, de Chabrol à Mocky, de la peinture iro

Continuer à lire

Samba

ECRANS | Retour du duo gagnant d’"Intouchables", Nakache et Toledano, avec une comédie romantique sur les sans papiers où leur sens de l’équilibre révèle à quel point leur cinéma est scolaire et surtout terriblement prudent. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 14 octobre 2014

Samba

Alors que le triomphe d’Intouchables leur ouvrait toutes les portes, Olivier Nakache et Éric Toledano ont choisi avec Samba de tracer tranquillement leur sillon. Mais en territoire miné. Car il faut être passablement inconscient pour tourner une comédie romantique sur les sans-papiers où une cadre en burn out (Charlotte Gainsbourg) devient bénévole dans une association et s’éprend d’un cuistot en situation irrégulière (Omar Sy). Le plus surprenant étant qu’ils réussissent à le faire sans froisser quiconque alors que le sujet, passionnel, cristallise l’opinion française depuis un quart de siècle. Exploit ? Pas vraiment, car c’est justement cette méthode, consistant à chercher sans arrêt l’équilibre pour quêter l’unanimité, qui finit par rendre le film agaçant. Le mot méthode n’est pas employé au hasard : Nakache et Toledano ont une manière bien à eux de rassurer le spectateur, de remettre toujours la balle au centre et, finalement, de jouer la carte de la plus grande prudence. Ainsi, chaque fois qu’ils s’approchent un peu trop près d’une situatio

Continuer à lire

3 Cœurs

ECRANS | De Benoît Jacquot (Fr, 1h46) avec Benoît Poelvoorde, Chiara Mastroianni, Charlotte Gainsbourg, Catherine Deneuve…

Christophe Chabert | Mardi 16 septembre 2014

3 Cœurs

Benoît Jacquot ne se prive pas pour définir 3 Cœurs comme un «thriller sentimental» ; et il ne lésine pas sur les moyens pour le faire comprendre au spectateur dans l’introduction, où, en plus des notes sombres qui parsèment la musique mélodramatique de Bruno Coulais, circule un climat fantomatique pour narrer le coup de foudre entre un type qui vient de rater son train —Pœlvoorde — et une fille qui erre dans les rues — Gainsbourg. Ils se donnent rendez-vous à Paris, mais en chemin, il est foudroyé par une attaque cardiaque. Cette entame étrange, abstraite, à la lisière du fantastique, est en effet ce que Jacquot réussit le mieux, le moment où sa mise en scène dégage une réelle inquiétude. En revanche, tandis que l’histoire se resserre autour d’un nœud sentimental — confectionné grâce à un sacré coup de force scénaristique — où Poelvoorde tombe amoureux de la sœur de Gainsbourg (Chiara Mastroianni) ignorant les liens qui les unissent, le suspense est comme grippé par l’approche psychologique et réaliste du cinéaste. Il faut dire que lorsque Jacquot tente de ramener de la quotidienneté dans le récit — que ce soit les séquences à la direction des impôts,

Continuer à lire

Son épouse

ECRANS | De Michel Spinosa (Fr, 1h47) avec Yvan Attal, Janagi, Charlotte Gainsbourg…

Christophe Chabert | Mardi 11 mars 2014

Son épouse

Curieux film, aussi téméraire que raté, Son épouse tranche avec l’ordinaire du cinéma français. Cela tient autant à son sujet aux accents fantastiques qu’au dépaysement de l’action, démarrée dans la grisaille d’une campagne française avant de s’expatrier vers une Inde inédite, celle des asiles où sont enfermées des femmes "possédées". C’est Joseph (un Attal fantomatique) qui effectue le voyage, sur les traces de sa défunte épouse Catherine (une Gainsbourg fantôme), ex-junkie disparue dans des conditions troubles du côté de Madras. Une jeune Tamoule, Gracie, prétend être habitée par son esprit, ébranlant le cartésianisme de Joseph. Comme Corneau dans Nocturne indien il y a vingt-cinq ans, ce choc des cultures et des croyances se traduit dans la mise en scène de Michel Spinosa (auteur du très bon Anna M.) par une certaine langueur hébétée, le rythme du film se calquant sur celui de son protagoniste, errant dans un monde dont il ne comprend ni la langue, ni les traditions, ni les valeurs. Belle idée, que le film saborde par sa construction dramatique en flashbacks, ramenant à intervalles réguliers l’action vers un laborieux psychodrame conjugal do

Continuer à lire

Jacky au royaume des filles

ECRANS | Après "Les Beaux gosses", Riad Sattouf élève d’un cran son ambition de cinéaste avec cette comédie sophistiquée, aussi hilarante que gonflée, où il invente une dictature militaire féminine qu’il rend crédible par des moments de mise en scène très inspirés… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 24 janvier 2014

Jacky au royaume des filles

Il était une fois la République Démocratique de Bubune, où les femmes ont le pouvoir qu’elles exercent par la force, où les hommes sont réduits à porter une proto-Burka (la «voilerie»), où les pauvres mangent une bouillie immonde plutôt que des «plantins»… L’autarcie de cette dictature militaire et féminine est aussi un principe de mise en scène pour Riad Sattouf : pas de contrechamp sur l’extérieur (simplement appelé «l’étranger»), mais une immersion dans ce monde créé de toutes pièces, où l’on s’amusera à pister les éléments prélevés dans des pays existants. Il y a donc un peu de Corée du Nord, d’Iran façon Ahmadinejad et de Russie poutinienne, ou encore d’Inde à travers les castes et les vaches sacrées ici transformées en «chevallins». L’environnement de cette comédie hallucinante et hallucinée est tenue d’un bout à l’autre avec sa calligraphie, son Histoire, son langage, et il n’y a qu’à y propulser un héros sans qualité, Jacky (Vincent Lacoste, le Bernard Menez des années 2000), qui se masturbe en pensant à la Colonel promise à prendre le pouvoir (Charlotte Gainsbourg, aussi géniale et troublante ici que chez von Trier), et dont e

Continuer à lire

Nymphomaniac volume 2

ECRANS | Fin du diptyque de Lars von Trier, qui propulse très haut sa logique de feuilleton philosophique en complexifiant dispositif, enjeux, références et discours, avec d’incroyables audaces jusqu’à un ultime et sublime vertige. On ose : chef-d’œuvre ! Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 23 janvier 2014

Nymphomaniac volume 2

5+3. Cette addition, qui lançait la vie sexuelle de Joe dans le premier volume de Nymphomaniac, est aussi la répartition choisie par Lars von Trier entre les chapitres de chaque partie. 5 pour le coït vaginal et le volume 1 ; 3 pour la sodomie et le volume 2 qui, de facto, fait un peu plus mal que le précédent… Après nous avoir laissé sur un climax diabolique, où la nymphomane hurlait : «Je ne sens plus rien !», von Trier reprend les choses là où elles en étaient : dans la chambre de Seligman, qui ne va pas tarder à expliquer les raisons de sa chaste attitude face au(x) récit(s) de débauche de Joe-Gainsbourg ; et dans celle de Joe-Martin et de Jerome, premier amant, grand amour idéalisé, compagnon et père de son enfant. Mais avant d’embrayer sur un nouveau chapitre et un nouvel épisode entre fantasme (romanesque) et fantasme (sexuel), le voilà qui digresse déjà en flashback sur Joe-enfant et son premier orgasme, où lui apparaissent deux icônes qu’elle prend pour des visions de la vierge Marie, mais que

Continuer à lire

Nymphomaniac, volume 1

ECRANS | Censuré ? Remonté ? Qu’importe les nombreuses anecdotes et vicissitudes qui entourent le dernier film de Lars von Trier. Avec cette confession en huit chapitres d’une nymphomane — dont voici les cinq premiers —, le cinéaste est toujours aussi provocateur, mais dans une tonalité légère, drôle et ludique qui lui va plutôt bien. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 17 décembre 2013

Nymphomaniac, volume 1

On avait laissé Lars von Trier sur la fulgurante dernière image de Melancholia, parvenu au bout de sa dépression et affirmant que le meilleur moyen d’apaiser ses tourments, c’était encore de voir le monde voler en éclats. Au début de Nymphomaniac, après avoir plongé longuement le spectateur dans le noir et une suite de bruits anxiogènes, il révèle le corps de Joe — Charlotte Gainsbourg, réduite dans ce premier volet au statut de narratrice des exploits de son alter ego adolescente, la troublante Stacy Martin — dans une ruelle sombre, ensanglantée et amochée. Passe par là un brave bougre nommé Selligman — Stellan Skarsgard — qui la recueille chez lui et lui demande ce qui s’est passé. «Ça va être une longue histoire» dit-elle, après avoir affirmé qu’elle était une «nymphomane»… En fait, l’histoire tient en deux films décomposés en huit chapitres comme autant de récits obéissant à des règles esthétiques propres, utilisant une panoplie d’artifices — ralentis, split screen, retours en arrière — et changeant sans cesse de formats — pellicule e

Continuer à lire

Casse-tête chinois

ECRANS | De Cédric Klapisch (Fr, 1h54) avec Romain Duris, Audrey Tautou, Cécile de France…

Christophe Chabert | Vendredi 29 novembre 2013

Casse-tête chinois

Après L’Auberge espagnole et surtout l’affreux Les Poupées russes, il y avait de quoi redouter les retrouvailles entre Cédric Klapisch et son alter ego romanesque Xavier-Romain Duris. Or, Casse-tête chinois se situe plutôt dans la meilleure veine du cinéaste, celle de Peut-être et de Paris, lorsqu’il baisse les armes de la sociologie caustique — que Kyan Khojandi, qui fait un petit coucou dans le film, a customisé dans sa série Bref — pour se concentrer sur la singularité de ses personnages et laisser parler une certaine mélancolie. Il faut dire que ce troisième volet raconte surtout des séparations, des renoncements et des désenchantements, sans pour autant que cela vaille constat générationnel ou métaphore de l’état d’un monde. New York n’est jamais regardé béatement pour son exotisme — ce n’est pas Nous York, donc — mais comme une ville à appréhender dans son multiculturalisme, sa géographie, son prix et ses tracas.  S

Continuer à lire

Chéreau s’éteint

SCENES | Metteur en scène majeur du théâtre français de ces quarante dernières années et figure marquante du TNP, Patrice Chéreau s’est éteint ce lundi à 68 ans des suites d’un cancer du poumon. Retour - forcément trop bref - sur la carrière et l’œuvre de cet artiste complet. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Lundi 7 octobre 2013

Chéreau s’éteint

Il est des petits trésors qu’on reçoit en héritage, comme un ticket de théâtre rose foncé. Un ticket de Massacre à Paris, qui fait l’ouverture en 1972 du TNP décentralisé à Villeurbanne. Quelques mois plus tôt, Jacques Duhamel, ministre des Affaires Culturelles, a donné cette fameuse appellation à un théâtre de province, le Théâtre de la Cité, bien loin de Chaillot, où il est né. La direction en est confiée à Roger Planchon, déjà dans les murs, qui décide de la partager avec Robert Gilbert et Patrice Chéreau. Ce dernier a alors 28 ans. Il monte cette tragédie sur les jeux de pouvoir de Christophe Marlowe. Sur scène : de la démesure avec de l’eau, un mur taché d’humidité et des tours immenses et expressionnistes imaginées par le fameux scénographe Richard Peduzzi, avec qui Chéreau avait déjà collaboré sur de nombreuses pièces (l’Italiana in Algeri, Richard II…) et avec qui il entretiendra une longue fidelité artistique. Durant l’élaboration de ce spectacle, il note pour lui-même, le 15 février 1972 : «être libre dans le travail, c’est-à-dire faire d’abord une vraie distribution». Car Patrice Chéreau est un formidable directeur d’acte

Continuer à lire

L’Écume des jours

ECRANS | Avec cette adaptation du roman culte de Boris Vian, Michel Gondry s’embourbe dans ses bricolages et recouvre d’une couche de poussière un matériau littéraire déjà très daté. Énorme déception. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 25 avril 2013

L’Écume des jours

Plus madeleine de Proust adolescente que véritable chef-d’œuvre de la littérature française, L’Écume des jours avait déjà fait l’objet d’une adaptation cinématographique, devenue difficile à voir pour cause de gros échec à sa sortie en salles. Le cinéma français ayant redécouvert les vertus de son patrimoine littéraire, voici donc Michel Gondry qui s’y colle. Le moins que l’on puisse dire est que, là où beaucoup auraient jugé l’univers métaphorico-poétique de Vian ardu à transposer à l’écran, Gondry est face à lui comme un poisson dans l’eau, trouvant une matière propice à déverser toutes ses inventions visuelles. Trop propice, tant les premières minutes du film fatiguent par leur accumulation d’idées passées au broyeur d’un montage hystérique. On n’a tout simplement pas le temps de digérer ce qui se déroule sous nos yeux, Gondry enchaînant à toute blinde les trouvailles, multipliant les accélérés, les changements d’échelle ou les trucages à la Méliès. D’une certaine manière, sa fidélité à Vian est déjà un handicap : là où il aurait pu faire le tri, il préfère empiler 

Continuer à lire

Populaire

ECRANS | De Régis Roinsard (Fr, 1h51) avec Romain Duris, Déborah François…

Christophe Chabert | Mercredi 21 novembre 2012

Populaire

Les Petits mouchoirs, Polisse, Radiostars et maintenant Populaire : il faut vraiment être aveugle pour ne pas voir le projet du producteur Alain Attal, projet qui dépasse la personnalité des réalisateurs qui signent ces films. Les Petits mouchoirs faisait pleurer sur les malheurs de bourgeois parisiens friqués en vacances, Polisse vantait le courage et la sensibilité des flics contre le peuple et les élites, Radiostars exaltait l’amitié masculine et le succès en ridiculisant la province et les petites gens. Populaire, jusque dans son titre, est comme un point d’orgue à cette démarche lourdement idéologique. Il s’agit ici de montrer comme c’était bien, les années 50, cette époque bénie où les femmes obéissaient docilement à leur patron, parfois même tombaient dans leur bras, et où elles savai

Continuer à lire

Confession d’un enfant du siècle

ECRANS | De Sylvie Verheyde (Fr-All-Ang, 2h) avec Peter Doherty, Charlotte Gainsbourg…

Christophe Chabert | Vendredi 13 juillet 2012

Confession d’un enfant du siècle

On voit bien quelle idée a conduit à la réalisation de cet aberrant Confession d’un enfant du siècle : et si Peter Doherty était la version XXIe siècle des dandys décadents du XIXe décrits par Alfred De Musset ? Certes, mais confier au rockeur bedonnant le soin de porter un film entier sur ses épaules à partir de cette seule métaphore était un sacré pari, absolument perdu à l’arrivée. Inexpressif à l’écran, il faut en passer par sa récitation du texte en voix-off pour faire exister les émotions du personnage. C’est laborieux et lassant, mais la mise en scène de Sylvie Verheyde n’est pas plus inspirée : hésitant entre créer une atmosphère narcotique au prix de nombreux anachronismes ou se replier sur l’académisme de la reconstitution en costumes, elle navigue à vue en tentant de dynamiser le peu d’événements qui se produisent deux heures durant. Face à cette longue et ennuyeuse adaptation, on repense à L’Apollonide de Bonello qui avait des défauts, certes, mais était porté par un incontestable projet de cinéma. Christophe Chabert

Continuer à lire

Duris sort du bois

SCENES | D’un texte de Koltès, tortueux et rude, Romain Duris fait un spectacle puissant grâce à son talent plus grand encore qu’imaginé. Pour sa première apparition au théâtre, il prouve qu’il a toute sa place sur les planches. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Lundi 12 mars 2012

Duris sort du bois

Il ne s’agit pas de faire d’Une nuit juste avant les forêts un référendum pour ou contre Duris (d’autres grands noms l’accompagnent sur l’affiche : mise en scène co-signée par Patrice Chéreau et texte de Bernard-Marie Koltès) mais après 1h30 de spectacle, force est de constater que le comédien, depuis peu au théâtre (exception faite d’un balbutiement dans Grande École de Jean-Marie Besset en 1995), emporte tous les suffrages. Il est fait pour ça. Il faut dire que Romain Duris a bien grandi depuis le succès dont il a très tôt auréolé et sur lequel il a surfé presque malgré lui après les films de Cédric Klapisch (Le Péril jeune, L’Auberge espagnole, Les Poupées russes mais aussi le très réussi Paris). Et puis en un jour béni pour le cinéma, l’immense Jacques Audiard en a fait une petite frappe mélomane qui refuse de suivre le chemin tracé par son magouilleur de père dans De battre mon cœ

Continuer à lire

L’art populaire du théâtre

ACTUS | Story / Ce n’est pas une superstition qui se cache derrière le 11.11.11, date de réouverture du TNP de Villeurbanne, mais un hommage à son passé : le lieu a été inauguré le 11 novembre 1920 au Trocadéro, à Paris. Depuis 1972, l’un des plus importants théâtres français est implanté à Villeurbanne. Récit de ce «défi en province». Nadja Pobel

Nadja Pobel | Vendredi 4 novembre 2011

L’art populaire du théâtre

Il y a plusieurs histoires du Théâtre National Populaire. Celle de cette appellation-même née à Paris au Trocadéro et confiée à Firmin Gémier, acteur et metteur en scène. Au sortir de la guerre, après bien des changements de noms, le TNP est aussi l’histoire de Jean Vilar, qui en prend la direction de 1951 à 1963, toujours à Chaillot, puis de Bob Wilson. Parallèlement, à Lyon, un jeune metteur en scène-acteur-auteur crée le théâtre de la Comédie en 1952 (aujourd'hui théâtre des Marronniers). Rapidement à l’étroit dans cette salle de cent places, il veut plus grand mais Lyon ne lui offre rien (Pradel est moins accommodant qu’Herriot) et c’est chez le voisin villeurbannais qu’il trouve hospitalité. Le maire Étienne Gagnaire lui permet de diriger (à 26 ans !) le Théâtre municipal de la Cité. Contrairement à ses missions, Roger Planchon ne poursuit pas la programmation d’opérettes, mais continue à faire ses spectacles dans un lieu de mille places au cœur du Palais du travail. En quinze ans, après avoir monté des classiques, des contemporains (Vinaver dès son premier texte, Aujourd’hui ou les coréens), après des anicroches avec le maire SFIO qui prend Planchon pour un «g

Continuer à lire

Viens voir les comédiens…

SCENES | Une saison de théâtre, c’est aussi, n’en déplaise aux puristes, une saison d’acteurs exceptionnels à découvrir sur scène. D’Arestrup à Catherine Frot, de Cantona à Romain Duris, passage en revue des «stars» de cette rentrée. Christophe Chabert

Dorotée Aznar | Jeudi 1 septembre 2011

Viens voir les comédiens…

S’il y a un acteur qu’on n’attendait pas là, c’est bien lui. Qu’Éric Cantona, pour qui on a une affection particulière, s’associe à Dan Jemmett, metteur en scène ayant l’habitude de mettre en pièces le répertoire (on se souvient de sa Nuit des Rois d’après Shakespeare), pourquoi pas ? Mais que les deux aient trouvé comme terrain d’entente Ubu enchaîné d’Alfred Jarry, voilà qui a de quoi stimuler les attentes et laisser s’épanouir tous les fantasmes. Ce qui fascine chez Cantona, c’est ce corps à la fois massif et sportif, cette voix puissante et chantante (combien d’acteurs en France ont le droit de jouer avec leur accent d’origine ?) ; un drôle de comédien dans une drôle de pièce, où le tyran devient esclave mais conserve ses humeurs et ses emportements. Romain Duris aussi a su faire de son corps souple et nerveux un instrument de fascination pour les metteurs en scène de cinéma. C’est en le filmant pour son très raté Persécution que Patrice Chéreau, qui ne rechigne plus autant à revenir au théâtre, a décidé de le pousser sur scène, faisant de lui le nouvel interprète (après Pascal Greggory, qui a fait le trajet inverse de Duris, des planches à l’écran) de son auteur fétiche, Berna

Continuer à lire

Melancholia

ECRANS | Versant apaisé du diptyque qu’il forme avec le torturé "Antichrist", "Melancholia" poursuit le travail psychanalytique mené par Lars Von Trier sur la dépression et le chaos, et prouve que ses concepts ne tiennent plus vraiment leurs promesses. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 6 juillet 2011

Melancholia

Il est risqué de débuter un film par sa bande-annonce, l’exposé visuel d’un programme que les 120 minutes suivantes développeront à l’écran. D’autant plus risqué si ce film dans le film est d’une splendeur époustouflante, si chaque image y imprime durablement la rétine. Lars Von Trier avait déjà ouvert son précédent Antichrist, jumeau noir de ce Melancholia apaisé, par une séquence du même ordre, mais elle n’était qu’un prologue, lançant plus qu’elle ne l’anticipait le récit à venir. Dans Melancholia, tout est dit avec ces dix minutes sublimes : l’imminence de la fin du monde, qui se matérialise aussi bien par des visions cosmiques que par des focus sur une mariée flottant au-dessus d’un marais de nénuphars, connectée par des éclairs à d’autres planètes, s’arrachant à des racines qui la retiennent au sol… Après un si beau morceau de bravoure, l’excitation est de mise, mais Von Trier va vite doucher le spectateur : de tous ces tableaux fulgurants, il faut trier ce qui relève de la métaphore et ce que le cinéaste traitera dans sa littéralité. La mariée était en flammes Justine (Kirsten Dunst, pas mal)

Continuer à lire

L’Homme qui voulait vivre sa vie

ECRANS | D’Éric Lartigau (Fr, 1h55) avec Romain Duris, Marina Foïs…

Christophe Chabert | Mardi 26 octobre 2010

L’Homme qui voulait vivre sa vie

La vie de Paul Exben, jusqu’ici fringant bourgeois friqué, s’effondre quand il apprend que sa mère va mourir, que sa femme le quitte et, surtout, quand il assassine l’amant de celle-ci. C’est la première heure du film d’Éric Lartigau, et c’est plutôt laborieux : la narration piétine, l’avalanche de malheur paraît très artificielle et les personnages sont détestables à souhait. Même Duris semble mal à l’aise, incapable d’insuffler son naturel habituel dans une mise en scène très corsetée. Mais, heureusement, "L’Homme qui voulait vivre sa vie" redémarre, comme son personnage, sur de nouvelles bases à mi-parcours. Une forte pulsion documentaire accompagne alors la mise en scène d’Artigau, découvrant au diapason de son personnage un monde nouveau, prenant le temps de le contempler, d’y trouver ses marques géographiques et humaines (très belles scènes avec un formidable Niels Arestrup). C’est alors assez beau et touchant ; on regrette juste que ça n’ait pas commencé un peu plus tôt. CC

Continuer à lire

L’Arbre

ECRANS | De Julie Bertuccelli (Fr-Australie, 1h40) avec Charlotte Gainsbourg, Marton Csokas…

Christophe Chabert | Mercredi 7 juillet 2010

L’Arbre

Deux choses plombent "L’Arbre" : d’abord, sa capacité à contourner son sujet (le deuil d’un père et la difficulté pour sa femme et ses enfants à l’accepter) en se réfugiant dans un énorme symbole. L’arbre à côté de leur maison abrite, selon la benjamine de la famille, l’âme de son père, et chaque «réaction» de l’arbre est interprétée comme un signe du défunt. Non seulement cela conduit à des scènes franchement balourdes (quand les branches de l’arbre viennent ravager la maison le soir où l’épouse passe la nuit avec son nouveau mec), mais la symbolique écolo-new age à la sauce innocence enfantine est une tarte à la crème cinématographique plus qu’un véritable point de vue. Deuxième écueil : la tentation du film français délocalisé en territoire exotique (ici, l’Australie), prétexte à une succession de jolies cartes postales en cinémascope qui finissent par faire office de mise en scène. Pas de quoi s’énerver non plus : "L’Arbre" est un film inoffensif, une petite chose que l’on oublie assez vite. CC

Continuer à lire

Charlotte au poivre

ECRANS | En tournant le controversé (jusqu’à l’intérieur de nos colonnes) Antichrist, Lars Von Trier pensait sûrement faire son Possession. La postérité jugera si (...)

Christophe Chabert | Mercredi 17 juin 2009

Charlotte au poivre

En tournant le controversé (jusqu’à l’intérieur de nos colonnes) Antichrist, Lars Von Trier pensait sûrement faire son Possession. La postérité jugera si effectivement cette œuvre radicale rejoindra au sommet des films cultes le chef-d’œuvre de Zulawski, mais le résultat festivalier a été équivalent : comme Adjani en 1981, Charlotte Gainsbourg a remporté le prix d’interprétation féminine à Cannes. Sur scène, elle dédia la récompense à son père, en espérant «qu’il aurait été très fier, et très choqué» par le film. Et il est vrai que ce que Charlotte fait dans Antichrist a quelque chose à voir avec le geste artistique de Serge : elle y met son âme (douloureuses séquences de deuil) et son corps (intense scène de masturbation) à nu, allant fouiller là où ça dérange et où ça choque encore. Von Trier semble d’ailleurs parfois à la traîne de l’énergie folle de son actrice, sa mise en scène hésitant entre lyrisme stylisé et réalisme post-dogme. Charlotte Gainsbourg ne s’est pas posé ce type de questions : elle a foncé tête baissée dans ce rôle dont elle sort grandie. CC

Continuer à lire

Antichrist

ECRANS | Mélodrame psychanalytique qui vire à mi-parcours à l’ésotérisme grand-guignol, le nouveau Lars Von Trier rate le virage entamé par son auteur en voulant trop en faire sans s’en donner la rigueur. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 27 mai 2009

Antichrist

De toute évidence, il y aura un avant et un après Antichrist dans la carrière de Lars Von Trier. Son précédent film, Le Direktor, semblait atteindre les limites de sa «démission» en tant que metteur en scène, laissant une caméra automatisée cadrer l’action au hasard. Le prologue d’Antichrist en est l’exact opposé et s’affirme comme une réelle reprise en main : un sommet de maîtrise où chaque plan est une merveille plastique, magnifiant la scène traumatique qui va enclencher le récit. Pendant qu’un couple fait l’amour, leur enfant tombe par la fenêtre. Eros et thanatos, deuil et culpabilité : voilà le programme des quarante minutes suivantes. Lui (Willem Daffoe) est analyste, elle (Charlotte Gainsbourg) s’enfonce dans la dépression, à la recherche de la peur fondatrice qu’il va falloir exorciser. Cette peur est une forêt, Eden, où le couple se retire pour affronter ses démons. Mais sur place, c’est un autre film qui commence, un film d’horreur faisant remonter une mythologie oubliée, le «gynocide». Messie, messie… Tout cela ne manque pas d’ambition, ni de culot ; par contre, Von Trier manque sérieusem

Continuer à lire

Paris

ECRANS | De Cédric Klapisch (Fr, 2h10) avec Romain Duris, Juliette Binoche, Fabrice Luchini...

Dorotée Aznar | Mercredi 13 février 2008

Paris

Paris surprend de la part d'un Cédric Klapisch revenant de loin, c'est-à-dire des horribles Poupées russes. Dès les premières images, on sent pourtant que quelque chose a changé : à commencer par Romain Duris, qu'on découvre en danseur du Lido atteint d'un mal cardiaque qui risque de lui être fatal.Adieu l'ado attardé, place à l'homme rattrapé par l'angoisse de la mort. La lumière crépusculaire, les cadres soignés, les mouvements de caméra caressants : Klapisch a lui aussi décidé de grandir, et ce vaste film choral où une vingtaine de personnages vit tant bien que mal dans le Paris d'aujourd'hui étonne par l'empathie qui s'en dégage. C'est d'ailleurs comme si Klapisch s'était surpris lui-même : il passe une bonne première partie de film à justifier son concept, à le légitimer dans les dialogues des personnages. Duris qui voit dans les fenêtres parisiennes autant de petites histoires à explorer, Luchini qui disserte sur Paris comme un assemblage d'archaïsme et de modernité, un Sénégalais qu'une bourgeoise en vacances invite par réflexe mondain à l'appeler quand il viendra à Paris... Oui, le film ne s'attache qu'à des petites intrigues et des destin

Continuer à lire

Chéreau, littéralement

SCENES | Théâtre & Cinéma / Après un été lyrique à Aix-en-Provence, Patrice Chéreau revient au cinéma avec Gabrielle, son 9e film, et repart en tournée pour lire Guibert et Dostoievski. Et si, derrière l'homme de scène devenu cinéaste, se cachait un authentique passeur de mots et de récits ? Christophe Chabert

Marlène Thomas | Mercredi 5 octobre 2005

Chéreau, littéralement

Il le dit encore aujourd'hui : le théâtre n'est plus pour lui. Et cela fait longtemps que Patrice Chéreau le répète. Même si sa création de Phèdre avec Dominique Blanc en 2003 a été acclamée comme un des plus grands spectacles montés sur les planches ces dernières années, Chéreau veut qu'on le regarde comme un cinéaste. Quand il y revient, sur ces planches qui ont assuré sa gloire comme metteur en scène d'abord, comme directeur ensuite, du TNP à Villeurbanne aux Amandiers de Nanterre, c'est avec un texte à la main et lui comme seul interprète : ceci n'est pas de la mise en scène. Pourtant, le texte, il le connaît presque par cœur, capable de le laisser sur la table et de le faire vivre comme le meilleur des tragédiens. Il lit Dostoievski et Guibert, des monologues littéraires : ceci n'est pas du théâtre car Chéreau est "de la vieille école" comme il le dit lui-même. "Je pense qu'au théâtre, on monte des pièces de théâtre". "Restez !" Et au cinéma, visiblement, on adapte de la littérature. Dès son premier film, La Chair de l'orchidée avec Charlotte Rampling, Chéreau s'inspirait d'un polar de James Hadley Chase. Par la suite, i

Continuer à lire

L'Âge d'homme

ECRANS | de Raphaël Fejtö (Fr, 1h28) avec Romain Duris, Aissa Maïga...

Christophe Chabert | Mercredi 19 septembre 2007

L'Âge d'homme

Stupeur, consternation, agacement : au moins, cet horrible Âge d'homme ne laisse pas indifférent. À la stupeur devant le naufrage narratif d'un film qui compile, en moins bien et pas drôle, toutes les comédies de Cédric Klapisch (argument piqué à Peut-être, peinture d'un milieu bourgeois branché parisien comme dans Chacun cherche son chat, galerie de trentenaires en crise comme dans Les Poupées russes) succède la consternation devant une suite d'idées franchement navrantes : Léonard de Vinci en human beat box, le cinéphile en homme de néanderthal, et autres interrogations essentielles sur le rasage de «poils de couilles» ou le nom de famille de Jésus. Mais c'est vraiment l'agacement qui l'emporte haut la main : car à vouloir créer la connivence du spectateur avec ce qui, dans ce petit monde, relève de la beaufitude la plus grasse et de la mesquinerie la plus basse, Fejtö cherche à rendre fréquentable une idéologie petit-bourgeoise nauséeuse qui veut que l'on ne cherche pas le progrès ou l'intelligence, mais le confort et la médiocrité. «Je suis nul, mais c'est pas grave» dit le héros, comme pour dédouaner le film lui-même. (Et si c'était grave, d'être nul ? ) «Faut pas te prendre l

Continuer à lire