Enter the void

ECRANS | Sept ans après "Irréversible", Gaspar Noé revient avec un film trip, une expérience sensorielle mais aussi un geste de cinéma fort qui révèle le visage le plus sentimental de son auteur derrière un solide sens du spectacle. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 28 avril 2010

C'est la nuit à Tokyo ; Oskar regarde depuis le balcon de son appartement désordonné la ville éclairée par les néons fluorescents. Puis, il bourre sa pipe de dope et se laisse aller à un trip abstrait, rêverie interrompue par la sonnerie de son portable. Caméra subjective, voix-off : Gaspar Noé nous fait entrer dans la tête d'Oskar, un adolescent d'aujourd'hui à peine plus paumé qu'un autre. Il sera rejoint par sa sœur Linda, qui gagne sa vie comme strip-teaseuse dans un club tenu par son amant, puis par Alex, sorte de Carlos Castaneda cockney. Sur le chemin qui les emmène dans un bar nommé The Void, Alex explique à Oskar les principes du Livre des morts tibétains : l'âme erre hors du corps, revoit les événements de son passé, avant de chercher un autre corps où elle pourra se réincarner. Plus qu'un cours de philosophie pour adolescents mystiques et enfumés, cette dissertation vaut surtout comme mode d'emploi esthétique du film à venir. Noé va d'abord recréer la brève existence d'Oskar avec comme centre traumatique le brutal accident de voiture qui coûta la vie à ses parents, avant d'envoyer sa caméra dans les airs, passant d'un personnage à l'autre avec des ellipses énormes.

L'être et le néon

Cette plasticité du temps et de l'espace est évidemment une des grandes qualités d'Enter the void. Gaspar Noé y fait preuve non seulement de virtuosité, mais aussi d'audace : prolongeant sur deux heures trente le fantasme à la base d'Irréversible, celui d'un plan unique où les séquences s'imbriqueraient les unes dans les autres par des transitions invisibles, il crée à l'écran une sensation d'apesanteur provoquant une perte de repères que seuls les frères Wachowski avaient réussi à produire dans leur expérimental Speed racer. Mais cet exercice formel n'a rien de vain, car il s'accompagne d'une poussée romanesque inédite dans le cinéma de Noé : chaque partie possède sa propre temporalité et son propre mode de narration, temps réel, flashbacks hélicoïdaux ou blocs de récit reliés entre eux par des travellings vertigineux. Le film converge vers une séquence grandiose, celle du Love hotel, où la tentation pornographique du cinéaste se transforme en chant d'amour physique. Sa caméra, qui s'infiltre partout, ira jusqu'à filmer un coït de l'intérieur — l'idée est séduisante, sa réalisation plutôt ratée, et il serait dommage de réduire le film à ce détail comme certains critiques le firent à Cannes. Enter the void est donc un film d'amour et de tendresse, tordant le cou aux idées reçues sur le cinéma de Noé : il faut voir avec quelle douceur il filme les relations entre Oskar et Linda, notamment ce moment magnifique où ils se retrouvent tous deux dans un magasin de luminaires, papillons de nuit soudain happés par les lumières artificielles qui leur brûlent les ailes plus sûrement que les drogues qu'ils consomment. La splendide Paz de la Huerta est pour beaucoup dans cette sensualité débridée qui irrigue chaque image et leur donne une chair que le cinéaste n'avait qu'effleurée dans la dernière partie d'Irréversible.

L'éden perdu de l'enfance

Cette soif conjointe d'expérimentation visuelle, de récit gigogne et d'attention à ses personnages trouve son point nodal dans l'obsession du film à retomber en enfance. Plus qu'un décor cinégénique, Tokyo est pour Noé une ville-jouet qu'il prend plaisir à transformer en maquette et qu'il survole avec une caméra ressemblant à un cadeau sophistiqué manié par un gamin surdoué. Pour Oskar et Linda, l'enfance est un paradis perdu qu'ils remplacent par des paradis artificiels ; et l'hypothèse de la réincarnation est démentie dans le film par l'image d'une re-naissance. Enter the void remplace les cris de rage et de colère des précédents Noé par une quête du cri primal, la sexualité violente par le retour au sein maternel. La sophistication plastique du film pourrait entrer en conflit avec cette naïveté du propos ; mais, au contraire, on a l'impression d'une confession de la part d'un cinéaste qui abandonnerait son envie de provoquer le spectateur pour l'entraîner dans un luna park où ce sont autant les sensations que les sentiments qui sont exacerbées. Enter the void est certes un formidable spectacle cinématographique, une expérience autant physique qu'esthétique ; mais c'est aussi un film lumineux à tous les sens du terme, une œuvre contemporaine aux émotions intemporelles.

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Lux Æterna : Gaspar Noé repousse les limites du cinéma

Le Film de la Quinzaine | À la fois “moking of” d’un film qui n’existe pas, reportage sur une mutinerie, bacchanale diabolique au sein du plus déviant des arts, vivisection mutuelle d’egos et trauma physique pour son public, le nouveau Noé repousse les limites du cinéma. Une fois de plus.

Vincent Raymond | Vendredi 25 septembre 2020

Lux Æterna : Gaspar Noé repousse les limites du cinéma

Sur le plateau du film consacré la sorcellerie qu’elle dirige, Béatrice Dalle échange confessions et souvenirs avec Charlotte Gainsbourg, en attendant que le tournage reprenne. Le conflit larvé avec son producteur et son chef-opérateur va éclater au grand jour, déclenchant chaos et douleurs… À peine une heure. Aux yeux du CNC — yeux qui lui cuiront lorsqu’il le visionnera —, Lux Æterna, n’est pas un long-métrage. La belle affaire ! Depuis presque trente ans qu’il malaxe le temps, l’inverse en spirale involutée, le taillade ou le démultiplie, Gaspar Noé a appris à le dilater pour en faire entrer davantage dans cinquante minutes. Il dote ainsi dès son ouverture Lux Æterna d’extensions cinématographiques, de “ridelles“ virtuelles, en piochant dans des œuvres antérieures ici convoquées visuellement pour créer un climat (Häxan de Benjamin Christensen, Jour de colère de Dreyer) ou verbalement par Dalle et

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Le Cas Noé : La boucle est bouclée

Festival Lumière | En guise d’amuse-rétines nocturne, Gaspar Noé a composé un appétissant sandwich cinématographique qui devrait teinter d’une belle couleur rubis les rêves de ses spectatrices et spectateurs. Estomacs délicats et autres ténias, passez votre chemin.

Vincent Raymond | Mardi 15 octobre 2019

Le Cas Noé : La boucle est bouclée

Film après film, on ne cesse de le seriner, voire de le suriner : Gaspar Noé compte parmi le cercle (vicieux) très fermé des auteurs possédés par une ambition d’écriture de la forme cinématographique, et pour qui l’expérience de visionnement doit permettre au public de dépasser sa passivité habituelle en instaurant une interaction quasi-organique entre l’objet projeté et le spectateur. Si d’aucuns qualifient Noé de “provocateur“ parce qu’il traite de sujets mordant la marge (inceste, sexe, viol, drogue, mort, etc.), le cinéaste vise surtout à provoquer une émotion qui ne soit pas pré-mâchée. Infusée, perfusée par le registre expérimental, mais aussi imprégnée des formes kubrickiennes et godardiennes, son œuvre dispose toutefois d’une voix originale et bien timbrée, reconnaissable dès ses premiers grenats. Concept singulier — sans doute taillé pour les couche-tôt lyonnais —, la Mini-nuit du Festival Lumière permettra aux dubitatifs de réviser leur jugement, et aux aficionados de se faire un triple bang(halter). Abracadabra ! Des trois films présentés, le deuxième constitue la principale sur

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Hélène Cattet & Bruno Forzani : « on fait ce qu'on aime, ça n'a pas de prix »

Hallucinations Collectives | Invités d’honneur d’un festival qui ne leur a jamais fait défaut — à raison : ils sont sans doute avec Mandico les plus fervents pratiquants d’un “autre“ cinéma — le duo Hélène Cattet & Bruno Forzani a composé une Carte Blanche à son image. Bref échange en guise de mise en bouche.

Vincent Raymond | Mardi 9 avril 2019

Hélène Cattet & Bruno Forzani : « on fait ce qu'on aime, ça n'a pas de prix »

Le fait d’œuvrer dans un collectif — à partir de deux, vous constituez déjà un collectif, non ? — exacerbe-t-il vos penchants respectifs pour les formes et formats “hallucinatoires“ ? Hélène Cattet & Bruno Forzani : D’une certaine manière, oui, car dans la dynamique d'écriture en duo, on essaie tout temps de déstabiliser l'autre et de le faire halluciner avec des séquences auxquelles il ne s'attend pas. Irréductible à un genre, votre cinéma revendique au contraire l’hybridation et le mélange, voire cette “impureté“ que Epstein attribuerait au diable. Le territoire que vous dessinez film après film appartient-il à un Enfer perdu ? À un enfer qu'on essaie de trouver, plutôt. Il n'est pas vraiment perdu car il n'existe pas, il faut à chaque fois le créer de toutes pièces. L’hermétisme/conformisme français vis-à-vis du genre ne surmarginalise-t-il pas votre travail ? Est-ce vivable d’un point de vue artistique et économique ? C'est difficilement vivable, mais on fait ce qu'on aime, donc ça n'a pas de prix, o

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Redrum on the dance floor : "Climax"

Le Film de la Semaine | Le réveillon d’un corps de ballet vire inexplicablement en orgie hallucinatoire et sanglante, rythmée par le tempo du DJ. Après Love, Gaspar Noé signe un nouveau film de beat ; un cocktail de survival et de transe écarlate soignant au passage la télé-réalité à la sangria arrangée.

Vincent Raymond | Mercredi 19 septembre 2018

Redrum on the dance floor :

Chorégraphe, Selva a réuni une équipe internationale de danseurs pour son nouveau projet qu’elle achève de répéter dans une salle isolée. Après un ultime filage, la troupe s’octroie un réveillon festif sur la piste, s’enivrant de musique et de sangria. Mais après quelques verres, les convives se mettent à vriller sérieusement. Qu’y avait-il donc dans cette satanée sangria ? On achève bien les chevaux, Orange mécanique, La Mort en direct et Chorus Line (à sniffer) sont sur un parquet. Et c’est Gaspar Noé qui mène le bal, imprimant son rythme de contredanse dès une brève ouverture proleptique annonçant la boucherie finale, sur fond de générique (grandiose) à rebours. Comme un shoot de futur pour amplifier par l’excitation de l’attente l’effet obtenu par la désagrégation progressive de la mécanique artistique la plus disciplinée qui soit : une chorégraphie. Sauf que celle-ci se déroulant durant un réveillon — point d’orgue dionysiaque de tous les paganismes — est vouée à la dilacération.

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Love

ECRANS | Le souvenir d’une histoire d’amour racontée par ses étapes sexuelles : Gaspar Noé se met autant à nu que ses comédiens dans ce film unique, fulgurant et bouleversant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 15 juillet 2015

Love

Un 1er janvier, Murphy reçoit un message sur son répondeur : la mère d’Electra s’inquiète car elle est sans nouvelle d’elle depuis plusieurs semaines. Qui est Electra ? La femme que Murphy a aimée, avec qui il a vécu une passion ardente puis qu’il a laissée partir. Aujourd’hui, Murphy vit avec une jeune fille dont il a un enfant, mais ce n’est pas la vie qu’il a désirée — elle n’aurait dû être qu’une passade et ce foutu préservatif n’aurait pas dû craquer… Alors, dans un mélange de regrets et d’inquiétude, Murphy va se souvenir de son histoire avec Electra. Love s’inscrit immédiatement sous le signe de cette nostalgie des amours gâchés, et ce saut dans le temps est pour Gaspar Noé l’occasion de construire un puzzle mental dont toutes les pièces seraient des images renvoyant au sexe – avant, pendant et après. D’où le paradoxe sublime sur lequel s’érige le film : à mesure qu’il s’enfonce dans le cerveau de Murphy, il en ramène des corps, de la chair, du plaisir, de la jouissance. Et tandis que son héros se heurte aux quatre murs de son appartement, couverts de traces d’un passé qui est autant celui du personnage que de l’auteur lui-même (un poster de

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Cannes 2015, jours 8 et 9. Love, love, love

ECRANS | "Youth" de Paolo Sorrentino. "The Assassin" de Hou Hsiao-Hsien. "Mountains May Depart" de Jia Zhang-ke. "Dheepan" de Jacques Audiard. "Love" de Gaspar Noé.

Christophe Chabert | Dimanche 24 mai 2015

Cannes 2015, jours 8 et 9. Love, love, love

Dur dur quand même ce festival de Cannes. Comme d’habitude, nous objecte notre petite voix intérieure. Oui, enfin, un peu plus que ça, lui répond-on, agacé. C’est parce que tu as la mémoire courte, renchérit-elle. Non, les pieds en feu et les yeux cernés surtout, tentons-nous pour couper court au débat. Sur quoi on se dit que si l’on en est à écrire ce genre de conversations imaginaires, c’est qu’effectivement il y a comme une forme de surchauffe intérieure et qu’on n’est pas loin de crier, proximité de l’Italie oblige : «Aiuto !» Youth : la grande mocheté de Sorrentino À moins que cet appel à l’aide ne soit la conséquence de l’accueil délirant réservé au dernier Paolo Sorrentino, Youth, qu’on considère pourtant clairement comme une horreur, sinon une infamie. C’est à ne plus se comprendre soi-même, tant on était resté sur le souvenir, émerveillé, de sa Grande Bellezza il y a deux ans, où il portait son cinéma rutilant et excessif vers une forme d’absolu, sillonnant les rues romaines avec une caméra virtuose et élégiaque dans un h

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«Un trip chamanique»

ECRANS | Entretien avec Gaspar Noé, réalisateur de "Enter the void" Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 28 avril 2010

«Un trip chamanique»

Spectaculaire «Quand je voyais les films de De Palma, ce que j’aimais le plus, c’était les visions zénithales. Il y a ça aussi dans "Europa" de Lars von Trier. Ou la fin de "Taxi driver". Dans la vie, on ne vole pas, mais on aimerait bien voir la réalité d’au-dessus. C’est peut-être ça qui rend le film spectaculaire. C’est peut-être aussi tous les plans larges où on ne sait pas si on regarde une vraie ville ou une maquette». Un seul plan «Dans les flashbacks, on sent beaucoup plus les coupes. Mais néanmoins, le but était de faire en sorte que les plans raccordent entre eux élégamment. Dans la mémoire ou dans les rêves, on a le sentiment que les plans s’enchaînent sans coupe, sans ce montage cinématographique qui existait jusqu’à l’apparition du numérique et de la haute définition». Films-trip «Il y a la possibilité de faire des trips chamaniques au cinéma, mais il y a peu de gens qui arrivent à les financer. Quand tu vois "2001", c’est vraiment un trip chamanique. Blueberry, Jan Kounen voulait en faire un trip chamanique, mais les financiers voulaient un western populaire et

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The Limits of control

ECRANS | Caprice arty ou suicide commercial, le nouveau Jim Jarmusch laisse tomber intrigue et enjeux pour une narration poétique faite d’associations libres, de temps suspendu et d’espaces désertés. Difficile donc, mais pas sans charme. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 25 novembre 2009

The Limits of control

The Limits of control, impasse ou aboutissement dans la carrière du finalement très rare Jim Jarmusch ? Son cinéma avait connu un premier moment de crise avec Night on earth où son goût du concept, du film à sketch et du minimalisme s’était transformé en routine auteuriste. C’était avant le génial Dead man, renaissance créative sur laquelle Jarmusch a surfé jusqu’au beau Broken flowers, couronné du Grand prix cannois. Il y revenait discrètement à la figure originelle de son œuvre, celle de l’errance, où l’évolution d’un personnage impassible et blasé s’écrivait rencontre après rencontre. À ce titre, The Limits of control est comme le précipité abstrait de cette logique typiquement jarmuschienne. Isaach de Bankolé, monoexpressif du premier au dernier plan, y est un homme sans nom et sans passé, engagé dans une nébuleuse mission en Espagne où il croisera une femme nue, un homme avec un violon, un autre avec une guitare, une blonde cinéphile… Des personnages fonctions, anonymes, qui sortent au ralenti de son cerveau, d’une toile du Musée de la Reine Astrid à Madrid, ou de l’étrange rébus qu’un Français et un Créole lui présente d

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