Inception

ECRANS | L’ambitieux projet de blockbuster onirico-philosophique de Christopher Nolan débouche sur un film protoype, qui passe du temps à expliquer son mode d’emploi avant de se lancer dans une pratique ébouriffante du cinéma comme montagne russe spatio-temporelle. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Dimanche 11 juillet 2010

Inception part d'une idée magnifique : si le cinéma est une fabrique de rêves, aucun film n'avait jusque-là osé montrer des personnages dont c'était littéralement le métier. Des architectes, un scénariste, un technicien, un metteur en scène et des acteurs, toute une équipe qui ressemble à une équipe de tournage cachée derrière une bande de malfrats sophistiqués dont le but est de voler des secrets enfouis dans le subconscient de leurs victimes (les spectateurs ?). Christopher Nolan dans Le Prestige avait déjà prouvé que la réussite d'une illusion cinématographique reposait sur l'envie du public d'être dupé ; la suspension d'incrédulité devenait l'enjeu, la théorie et la matière scénaristique du film. Inception va plus loin : dès l'ouverture, impressionnante, le cinéaste plonge les personnages dans un labyrinthe de rêves encastrés les uns dans les autres, les secousses du réel (la plongée dans une baignoire d'eau froide) devenant des séismes dans le monde onirique (une vague gigantesque qui vient dévaster le décor). Quant à la mort, elle n'est que le plus court chemin vers le retour à la réalité. Rien n'est vrai, tout est simulé, imaginé, façonné par un artisan qui y dépose ses obsessions personnelles. C'est le drame de Cobb (Di Caprio, bien plus qu'acteur dans l'affaire, on y reviendra…) : maître du jeu et de ses règles mais aussi victime de son savoir-faire, ayant entraîné sa femme dans un monde entièrement rêvé d'où elle n'a jamais pu sortir. Cobb vit depuis en exil, voleur expérimenté qui accepte un coup risqué dans l'espoir de rentrer chez lui pour revoir le visage de ses enfants ; un Orphée moderne, descendant dans le rêve comme on descend aux enfers, à ceci près qu'il est aussi le responsable de sa propre névrose. C'est au cours d'une «inception» expérimentale qu'il a provoqué la folie de sa compagne. Et c'est par une «inception» industrielle qu'il compte récupérer son souvenir.

La science des rêves

Au fait, c'est quoi, l'inception ? Résumée grossièrement : créer des strates de rêves dans l'esprit d'une personne, y déposer un secret, puis faire croire que ce secret lui appartient et pouvoir ainsi influencer ses actes. Pas très clair ? Rassurons le spectateur… Nolan, à l'opposé d'un Kubrick ou d'un Lynch, ne cherche pas à l'égarer dans un dédale de questions sans réponse ; il est beaucoup plus proche des Wachovski dans le premier Matrix, et c'est le principal reproche que l'on peut adresser à Inception. Le cinéaste prend quarante bonnes minutes pour expliquer le mode d'emploi du film à venir, à travers de longues scènes de dialogues où les personnages exposent avec un didactisme forcé les principes qui régissent le monde onirique dans lequel il va ensuite nous projeter. Si on peut légitimement critiquer ce manque de confiance dans l'intelligence du spectateur face à ce blockbuster plus sophistiqué que vraiment expérimental, l'honnêteté oblige à dire que Nolan pratique le procédé depuis son premier film. Sans vouloir passer pour des élitistes pédants, on aurait aimé découvrir tout cela sans guide, notamment l'idée, géniale, d'un temps de plus en plus élastique selon les degrés de rêve dans lequel les personnages et leurs doubles évoluent. Une minute de réalité en devient 10 au degré 1, puis une heure au degré 2, plusieurs jours au degré 3… Le film fait de cette équation mathématique un spectacle sidérant lors de son énorme morceau de bravoure final, une demi heure de suspense et d'action dont la base est une voiture plongeant au ralenti dans un fleuve. Nolan fait alors exploser toutes les frontières d'Inception, abolit la pesanteur et les bornes du passé et du présent, du réel et de l'imaginaire, provoquant enfin le vertige dément que son sujet lui autorisait.

Di Caprio movie

Le film d'auteur à la fois ludique et théorique attendu (notamment après ses spectaculaires bandes-annonces) n'est donc pas tout à fait au rendez-vous. Et pourtant, Inception est passionnant sur de nombreux aspects, comme lorsqu'il décrit un monde globalisé où la seule frontière interdite aux personnages est celle de l'Amérique (le film circule librement entre Paris, Kyoto et Londres, on se croirait chez Assayas !). Mais le plus surprenant là-dedans, c'est sans doute le rôle tenu sur l'écran par Di Caprio. Non seulement il survole un casting de très haute volée (Ellen Page, Joseph Gordon-Levitt, Ken Watanabe, Tom Hardy, Michael Caine, Cillian Murphy…) ; mais l'acteur offre un prolongement très troublant du personnage qu'il incarnait dans Shutter island, à savoir un homme qui exorcise un deuil impossible en faisant surgir ses démons intérieurs jusqu'à confondre la réalité et son altération mentale. Di Caprio serait-il aujourd'hui le Cary Grant ou le James Stewart des studios hollywoodiens ? Un acteur qui, tout en se bâtissant une image cohérente de films en films, permet aux grands cinéastes d'exprimer leurs envies les plus folles ? On pensait qu'Inception serait un film de Christopher Nolan ; mais c'est, au meilleur sens du terme, un grand film de Leonardo Di Caprio. 

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Au temps pour lui : "Tenet" de Christopher Nolan

Thriller | Attendu comme le Messie, le nouveau Nolan peut exploser le box-office si les spectateurs consentent à voir plusieurs fois ce "Mission : Impossible" surnaturel pour être sûr de bien le comprendre. Il y aura donc un avant et après "Tenet". Encore que…

Vincent Raymond | Mardi 25 août 2020

Au temps pour lui :

Agent travaillant pour une organisation gouvernementale, Tenet est chargé d’enquêter sur un trafic de matériaux aux propriétés physiques insolites puisqu’ils inversent le cours du temps. Derrière tout cela se cache un mafieux russe cruel, Sator, doté d’une belle femme malheureuse… Quand un concept surpasse la chair de l’intrigue… Nolan nous a habitués à manipuler — et de façon osée — les deux composantes “deleuziennes“ du cinéma : l’image-temps et l’image-mouvement. À modeler la texture de la première pour qu’elle accueille la seconde. Une démarche aussi productive qu’inventive entamée avec Inception, poursuivie avec Interstellar et étrangement Dunkerque (où le montage approfondissait différemment l’intrication d’espaces temporels disjoints et cependant parallèles). Tenet suit logiquement cette ligne, aussi sûrement qu’une obsession proustienne pour le temps perdu, avec donc ce qu’elle comp

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Encore un peu plus à l’ouest : "Nous finirons ensemble"

Comédie dramatique | De Guillaume Canet (Fr, 2h15) avec François Cluzet, Marion Cotillard, Gilles Lellouche…

Vincent Raymond | Mardi 30 avril 2019

Encore un peu plus à l’ouest :

Dix ans après l’été maudit qui vit périr l’un des leurs, le groupe d’amis du Cap Ferret s’est disloqué. Sous l’impulsion d’Éric, ils se retrouvent tous pour célébrer les 60 ans de Max. Or celui-ci, sur le point de vendre sa maison, goûte guère la surprise… On prend les mêmes et on continue en suivant la recette : faire fermenter dans une résidence de nabab émirati ou de milliardaire texan un groupe “d’amis“ aux égos hypertrophiés se mesurant la longueur du portefeuille pour savoir qui sera le nouveau mâle alpha de la bande. Fatalement, il faut s’attendre à du combat de coqs. Quand ils en ont le temps, certains et certaines de ces quadra adulescents pensent (un peu) aux autres. Pas forcément à leurs enfants — ces boulets d’arrière-plan décoratif conservés en cas de nécessité dramatique — ; plutôt à la planète le temps d’un couplet fédérateur dans l’air du temps. Ces personnages seraient faits pour être raillés, on souscrirait volontiers. Mais non : il faut les aimer pour leurs “blessures“, conséquences de leur égoïsme et de leur arrogance aveugle. Des liens profonds unissant Canet

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Lumière sur Nolan !

Rétrospective | L’Institut Lumière célèbre Christopher Nolan qui, en moins de vingt ans, s’est affirmé comme l’un des auteurs qui comptent à Hollywood et ailleurs : dix (...)

Élise Lemelle | Mardi 30 avril 2019

Lumière sur Nolan !

L’Institut Lumière célèbre Christopher Nolan qui, en moins de vingt ans, s’est affirmé comme l’un des auteurs qui comptent à Hollywood et ailleurs : dix longs-métrages ont suffi à imposer sa singularité. Cette rétrospective s’ouvrira sur Memento, incarnant à lui seul l’univers Nolan, et retracera sa filmographie complète : depuis Le Suiveur (1999) jusqu’à Dunkerque (2017). Elle sera agrémentée, notamment, par une conférence de Philippe Rouyer et la projection du film fétiche du cinéaste — 2001 de Kubrick — pour achever sa saison. La trilogie Batman - The Dark Night sera aussi de la fête, mais elle donnera lieu à une programmation autonome lors d’une nuit dont la date n’a pas encore été révélée : l’Institut Lumière ayant fait valoir son… Joker. Rétrospective Christopher Nolan À l’Institut Lumière ​du 24 avril au 16 juin

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Seule et soûle : "Gueule d’ange"

Drame | Quelque part, dans le sud. Mère célibataire d’Elli, qu’elle appelle Gueule d’ange, Marlène tient pour prioritaires sa vie de jeune femme et ses sorties. Un (...)

Vincent Raymond | Mardi 22 mai 2018

Seule et soûle :

Quelque part, dans le sud. Mère célibataire d’Elli, qu’elle appelle Gueule d’ange, Marlène tient pour prioritaires sa vie de jeune femme et ses sorties. Un soir, elle prolonge la fête avec un type et laisse sa gamine de 8 ans seule, pour une durée indéterminée. Elli dissimule son absence. Et boit. Gueule d’ange est l’exemple parfait du film avec lequel on peut jouer au bingo : sur la foi de l’affiche et du synopsis, le public peut préparer un carton et cocher les clichés dès qu’ils traversent le champ. Rôle social “de composition“ avec mèches blondes et tenue de cagole, taillé pour un festival/une nomination au César : bingo, Cotillard. Référent masculin revêche au premier abord, cachant sa tendresse sous une (et même plusieurs) blessures intimes et vivant dans une caravane : gagné, Alban Lenoir ! Gamine-à-z’yeux-bleus-pleine-de-bravitude-grave-dévastée-à-l’intérieur-alors-elle-picole : meilleur espoir pour Ayline Aksoy-Etaix. Décor de station balnéaire avec fête foraine intégrée (pour le côté “ces adultes qui n’ont jamais grandi“) : carton plein ! En su

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"Les Fantômes d’Ismaël" : retour magistral pour Arnaud Desplechin

Le Film de la Semaine | Arnaud Desplechin entraîne ses personnages dans un enchâssement de récits, les menant de l’ombre à la lumière, de l’égoïsme à la générosité dans un thriller romanesque scandé de burlesque, entre John Le Carré, Bergman, Allen et Hitchcock. Vertigineusement délicieux.

Vincent Raymond | Mardi 16 mai 2017

Revoici Desplechin en sa pépinière cannoise, là où il a éclos et grandi. Qu’il figure en compétition ou pas importe peu, désormais : les jurys l'ont, avec une constance confinant au gag, toujours ignoré. De par sa distribution glamour internationale, Les Fantômes d’Ismaël convient à merveille pour assouvir l’avidité multimédiatique d’une ouverture de festival. Il allie en sus les vertus quintessentielles d’un film d’auteur — d’un grand auteur et d’un grand film. Ismaël en est le héros paradoxal : inventeur d’histoires, ce cinéaste se trouve incapable de tourner après que Carlotta, son épouse disparue depuis vingt ans, a refait surface dans sa vie. Plus fort que ses fictions, ce soudain coup de théâtre a en outre provoqué le départ de sa compagne Sylvia… Du grand spectral Si Desplechin exprime ici un désir frénétique de romanesque, il montre que l’imprévisibilité de l’existence surpasse par son imagination la plus féconde des machines à créer… dans le temps qu’il démultiplie les déploiements

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Guillaume Canet : « J’ai fait ma crise de la quarantaine à travers Rock'n'Roll»

Entretien | Après avoir digéré l’insuccès de Blood Ties, Guillaume Canet a tout remis à plat. À commencer par sa propre vie, dans une auto-fiction, "Rock’n’Roll".

Vincent Raymond | Lundi 20 février 2017

Guillaume Canet : « J’ai fait ma crise de la quarantaine à travers Rock'n'Roll»

Pourquoi ce film auto-réflexif sur votre métier et votre vie ? Guillaume Canet : Je voulais faire un truc sur l’image depuis longtemps, parce ce que quand on est très exposé, on entend énormément de choses. Ça m’amusait aussi de traiter un autre thème qu’un sujet boutique sur le cinéma ou la notoriété, en parlant du jeunisme et de la quarantaine chez l’homme. Aujourd’hui, on est très recentré sur soi : il faut être sain, avoir des cheveux (pas gris), on doit faire du sport, il y a une culpabilisation autour de la cigarette…. Je n’ai pas eu ma crise de la quarantaine, mais je l’ai faite à travers ce film. Comment avez-vous convaincu les autres de jouer avec leur image ? Ils ont tous été séduits par cette autodérision, cet humour. Yvan Attal, par exemple, que ça faisait marrer que je me fasse appeler “M. Cotillard”, m’a envoyé un message de bonne année signé “Yvan Gainsbourg”. Lui aussi passe à travers ce genre de choses-là. Donc le Guillaume Cotillard qui figure au générique, c’est vous ? En fait, c’est mon beau-frère, le frère de Marion, qui est aussi réalisateur. Il a ef

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"Rock’n’roll" : ego trip

ECRANS | Quand Guillaume Canet comprend qu’il fait figure, pour la nouvelle génération, de mec installé et pépère dans sa vie de famille comme dans son métier, le (...)

Vincent Raymond | Mardi 14 février 2017

Quand Guillaume Canet comprend qu’il fait figure, pour la nouvelle génération, de mec installé et pépère dans sa vie de famille comme dans son métier, le quadra pète un câble et veut (se) prouver qu’il possède encore au fond de lui une étincelle rebelle. Mais l’a-t-il jamais eue ? Naviguant, à l’instar du Grosse Fatigue (1993) de Michel Blanc, dans la sphère privée voire l’intimité des stars, cette auto-fiction cathartique permet à Canet de (presque) assouvir tous ses fantasmes sans (réellement) basculer dans la transgression : c’est son image — c’est-à-dire son “moi ” médiatique — qui prend les coups qu’il s’assène lui-même. Sous l’œil complice de nombreux guests, l’acteur-réalisateur s’inflige un catalogue d’auto-punitions gros comme un dico — éprouverait-il un besoin inconscient et masochiste d’expier ? — avant de trouver un second souffle dans une seconde partie inattendue, nettement plus délirante. À mille lieues de toute subversion, Rock’n’roll souffre surtout d’un manque de décision dans la coupe et le montage, qui le plombe d’une grosse vingtaine de minutes.

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"Assassin’s Creed" : Enter the game… over

ECRANS | de Justin Kurzel (E-U-Fr, int.-12 ans, 1h55) avec Michael Fassbender, Marion Cotillard, Jeremy Irons…

Vincent Raymond | Mercredi 21 décembre 2016

Censé être exécuté par injection, Cal se réveille dans une étrange institution où des scientifiques l’incitent à plonger dans sa mémoire génétique afin de trouver le moyen d’éradiquer à jamais toute pulsion de violence chez l’Homme. Héritier d’une séculaire guilde, les Assassins, adversaires immémoriaux des Templiers, Cal va affronter son passé… et le présent. Dans cette histoire où deux vilaines sectes s’entretuent à travers les âges pour contrôler l’humanité, difficile de comprendre laquelle est la moins pire — laissons aux complotistes le soin de les évaluer selon leurs critères tordus. Difficile aussi d’y trouver son content en terme d’originalité spectaculaire : à force d’en garder sous la pédale pour alimenter d’hypothétiques suites, les films d’action peinent à se suffire à eux-mêmes ; d’épiques, ils deviennent elliptiques. Son origine vidéoludique devrait irriguer Assassin’s Creed de trouvailles visuelles, le rendre aussi innovant et immersif qu’un Christopher Nolan des familles. Las ! Justin Kurzel ne fait qu’enquiller bastons chorégraphiées et combats de sabres pour yamakasi en toile de jute. Puis, entre de

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"Snowden" : pleurez, vous êtes fliqués

ECRANS | Suivant à la trace Laura Poitras (Citizenfour, Oscar du documentaire), Oliver Stone s’intéresse à son tour au lanceur d’alerte Edward Snowden, et raconte son combat souterrain contre la NSA, en l’accommodant façon film d’espionnage. Didactique, classique, mais efficace.

Vincent Raymond | Lundi 31 octobre 2016

Affecté aux services de renseignements des États-Unis, un informaticien brillant et patriote, découvre avec stupeur que les grosses compagnies liées aux télécommunications collectent et transmettent les données privées de leurs utilisateurs sans leur consentement. Ulcéré, il décide de dénoncer publiquement cet espionnage général infondé. Quitte à renoncer à sa liberté. Guerres, terrorisme, biopics de stars ou de personnalité politiques… Pareil à nombre de ses confrères, Oliver Stone a signé la majorité de ses films en réaction à des événements ayant dramatiquement marqué l’histoire immédiate et/ou la société américaine. Parallèlement, à chaque fois qu’il s’est octroyé une escapade vers une autre “contrée“, il a donné l’impression de tourner un film par défaut, n’ayant pas eu à se mettre devant la caméra de sujet plus conforme à ses attentes — en témoignent le péplum Alexander (2004) et même la suite de Wall Street, L’Argent ne dort jamais (2010). Contrôles : halte + sup ! Sno

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"Juste la fin du monde" : Dolan au début d’un nouveau cycle ?

Le Film de la Semaine | Ébauche de renouveau pour Xavier Dolan qui adapte ici une pièce de Lagarce, où un homme vient annoncer son trépas prochain à sa famille dysfonctionnelle qu’il a fuie depuis une décennie. Du maniérisme en sourdine et une découverte : Marion Cotillard, en comédienne.

Vincent Raymond | Mardi 20 septembre 2016

La parentèle recuite dans sa rancœur d’un côté ; de l’autre le fils prodigue… C’est une bien belle collection de menteurs et de névrosés qui défile. De lâches, aussi. Ensemble ou séparément, ils ne parviennent pas à extérioriser ni leur amour, ni leur haine. Dans la présence des corps, c’est l’absence des mots qui les foudroie. La pièce de Lagarde dont Dolan s’est emparée est un de ces psychodrames familiaux à la Festen, où jamais les traumas originels n’arrivent à s’exprimer, ni les abcès à se vider. Personne n’a le luxe de respirer dans cette succession de têtes à têtes : à la canicule s’ajoute l’oppression de gros plans implacables entravant jusqu’au mouvement de la pensée. Comment peut-on être aussi seul en coexistant à plusieurs, aussi éloignés en ayant tant en commun ? Cotillard, épure et pure Avouons que l’on redoutait la surenchère de têtes d’affiches ; on la craignait comme un artifice obscène, un signe extérieur de richesse vulgaire, un mesquin coupe-file pour la Croisette… Oubliant qu’une réunion de comédiens de renom dans un quasi huis clos les condamne à se mesurer les uns aux autres ; accen

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DiCaprio et l’Oscar : Attrape-moi si tu peux !

ECRANS | « Caramba, encore raté ! » C’est une phrase de ce goût que Iñárritu lâchera si, par malheur, Leonardo DiCaprio quittait bredouille le (...)

Vincent Raymond | Mercredi 24 février 2016

DiCaprio et l’Oscar : Attrape-moi si tu peux !

« Caramba, encore raté ! » C’est une phrase de ce goût que Iñárritu lâchera si, par malheur, Leonardo DiCaprio quittait bredouille le Dolby Théâtre à l’issue de la 88e cérémonie des Oscars. Régulièrement nommé depuis vingt-deux ans, le comédien semble frappé par une malédiction semblable à celle de Peter O’Toole et Kirk Douglas, jamais récipiendaires de la fameuse statuette malgré de multiples citations — obligeant l’Académie, embarrassée, à leur décerner un trophée d’honneur. Pour Leo, la série noire commence en 1994 par un second rôle dans Gilbert Grape : trop tendre du haut de ses 19 printemps, il ne fait pas le poids face au buriné Tommy Lee Jones qui emporte la mise avec Le Fugitif. Ignoré par la profession l’année de Titanic (à contrario de Kate Winslet, qui était en compétition), il revient en lice en 2005 porté par les ailes de l’Aviator de Scorsese ; mais les votants n’ont d’yeux cette année-là que pour Jamie Foxx dans Ray. Transformé en aventurier africain pour Blood Diamond en 2007, il est surclassé par Forest Whitaker qui ava

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Interstellar

ECRANS | L’espace, dernière frontière des cinéastes ambitieux ? Pour Christopher Nolan, c’est surtout l’occasion de montrer les limites de son cinéma, en quête de sens et d’émotions par-delà les mathématiques arides de ses scénarios et l’épique de ses morceaux de bravoure. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 4 novembre 2014

Interstellar

Un an à peine après Gravity, au tour de Christopher Nolan de s’aventurer dans l’espace pour en donner une image scientifiquement correcte et réaliste avec Interstellar. Le futur du film est une vision à peine déformée de celui qui nous attend, marqué par la pénurie de céréales et les dérèglements climatiques, au point de pousser l’homme à chercher par-delà notre système solaire d’autres planètes habitables. Nolan centre son approche sur une famille purement américaine, dont le père décide de rejoindre une équipe d’astronautes pour s’engouffrer dans un «trou de ver» et rejoindre une autre dimension du temps et de l’espace. L’intime et le cosmos, les paradoxes liés à la relativité temporelle, les autres mondes dominés par des éléments uniques et déchaînés — l’eau, la glace ; c’est un territoire ambitieux qu’arpente Nolan, mais plutôt que d’en faire une plongée vers l’inédit, il le ramène vers sa propre maîtrise, désormais avérée, pointant toutes les limites de son cinéma. Dans l’espace, personne ne vous entend rêver Les trois grandes parti

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Deux jours, une nuit

ECRANS | Nouvel uppercut des frères Dardenne, qui emprunte les voies du thriller social pour raconter comment une ouvrière tente de sauver son travail en persuadant ses collègues de renoncer à une prime, et interroger ce qui reste de solidarité dans la société actuelle. Magnifique. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 20 mai 2014

Deux jours, une nuit

Lève toi et marche. Au premier plan de Deux jours, une nuit, Sandra (Marion Cotillard, formidable, qui se fond dans l’univers des frères Dardenne comme Cécile de France avant elle dans Le Gamin au vélo) émerge d’un sommeil médicamenteux et sort de son lit pour répondre au téléphone. C’est le film qui l’arrache de cette dépression dont on ne connaîtra jamais le motif mais qui est devenue la source de son malheur actuel : juste avant son retour de congé maladie, elle apprend qu’elle va perdre son emploi, le patron de son entreprise de panneaux solaires ayant choisi d’accorder une prime aux autres ouvriers contre le "départ" d’une des leurs. Décision cruelle à laquelle Sandra refuse de se plier ; avec son mari Manu (Fabrizio Rongione), elle va aller à leur rencontre, tentant de les convaincre un par un de revenir sur leur vote. Les frères Dardenne suivent donc à la trace leur héroïne, toujours en mouvement ; elle encaisse les coups, trébuche, tombe, se relève, repart à l’assaut et se recharge avec les quelques rayons de solidarité qui lui donnent le

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Le Loup de Wall Street

ECRANS | La vie de Jordan Belfort, courtier en bourse obsédé par les putes, la coke et surtout l’argent, permet à Martin Scorsese de plonger le spectateur trois heures durant en apnée dans l’enfer du capitalisme, pour une fresque verhovenienne hallucinée et résolument burlesque, qui permet à Di Caprio de se transcender. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 27 décembre 2013

Le Loup de Wall Street

«Greed is good». C’était la maxime de Gordon Gecko / Michael Douglas dans le Wall Street d’Oliver Stone. Un film de dénonce balourd qui a eu pour incidence contre-productive de transformer Gecko en héros d’une meute d’abrutis cocaïnés et irresponsables, trop heureux de se trouver un modèle ou un miroir selon le degré d’avancement de leur ambition. Jordan Belfort, auquel Martin Scorsese consacre cette bio filmée de trois heures et à qui Leonardo Di Caprio prête ses traits, est de cette génération-là, celle qui a eu Gecko pour modèle et son slogan comme obsession. Le film, passé son prologue provocateur — grosse bagnole et coke à même l’anus d’une prostituée — attrape d’ailleurs son héros dans un instant paradoxal : le lundi noir de 1989 où, alors qu’il s’apprête à concrétiser son rêve et devenir courtier à Wall Street, la bourse plonge et avec elle une partie de l’économie mondiale. Faux départ, retour à zéro : l’itinéraire de Jordan Belfort s’édifie sur un moment de purge financière supposée assainir le système et qui ne fait que préparer l’avènement d’une corruption plus grande encore, par de jeunes loups ayant tiré les leçons du passé… L’important, ma

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The Immigrant

ECRANS | Les premiers plans de The Immigrant mettent l’Amérique au cœur de son sujet : la Statue de la liberté, Ellis Island, une file d’immigrants européens (...)

Christophe Chabert | Mardi 19 novembre 2013

The Immigrant

Les premiers plans de The Immigrant mettent l’Amérique au cœur de son sujet : la Statue de la liberté, Ellis Island, une file d’immigrants européens attendant leur visa… C’est aussi une image forte venue du cinéma américain, celle qui ouvrait Le Parrain II. En se transportant au début du XXe siècle, James Gray semble promettre une grande fresque en costumes, éminemment romanesque, qui le placerait en descendant naturel de Coppola. Mais une fois ses rôles principaux distribués — d’un côté Ewa, Polonaise prête à tout pour retrouver sa sœur restée en quarantaine sur l’île, et de l’autre Bruno, souteneur qui lui promet de l’aider si elle accepte de rejoindre sa «famille» —, le film se jouera avant tout en intérieurs : un théâtre burlesque, des bains publics ou l’appartement de Bruno Weiss, qui devient une nouvelle prison pour Ewa. En cela, The Immigrant tient plus du roman russe que de la reconstitution hollywoodienne, et la mise en scène de Gray, somptueuse, d’une sidérante fluidité, préfère l’intimisme à la démesure. Chaque miroir, chaque vitre est à la fois un cadre enserrant Ewa à l’intérieur du cadre, mais aussi une paroi s

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Man of steel

ECRANS | Remettre Superman sur la carte du blockbuster de super-héros après l’échec de la tentative Bryan Singer : telle est la mission que se sont fixés Christopher Nolan et Zack Snyder, qui donnent à la fois le meilleur et le pire de leurs cinémas respectifs dans un film en forme de bombardement massif, visuel autant qu’idéologique. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 17 juin 2013

Man of steel

Il fallait au moins ça pour faire oublier le piteux Superman returns de Bryan Singer et relancer la franchise de cet «homme d’acier» : l’alliance circonstancielle de deux poids lourds du blockbuster actuel, à savoir Christopher Nolan, tout puissant après sa trilogie Dark Knight, et Zack Snyder, loué pour ses prouesses visuelles et sa maîtrise des effets numériques. Nolan produit et livre les grandes lignes de l’intrigue, pendant que Snyder réalise, taylorisme créatif pourtant pas si évident que cela sur le papier, tant leurs personnalités sont plus opposées que vraiment complémentaires. De fait, il ne faut pas longtemps avant de savoir qui, dans ce Man of steel, tient réellement le gouvernail : l’introduction du film sur la planète Krypton, avec ses personnages taillés dans le marbre lançant de grandes sentences pseudo-shakespeariennes d’un ton pénétré pendant que la musique d’Hans Zimmer bourdonne et explose sur la bande-son, dit bien que c’est le metteur en scène d’Inception qui a clairement posé le to

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Gatsby le magnifique

ECRANS | Cinéaste de l’imagerie pop, Baz Luhrmann surprend agréablement en trouvant la puissance romanesque nécessaire pour transposer le Gatsby de Fitzgerald. Et trouve en Di Caprio un acteur à la hauteur du personnage. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 15 mai 2013

Gatsby le magnifique

Gatsby le magnifique version Baz Luhrmann ressemble, dans sa première heure, à ce que l’on pouvait en attendre. Ou presque. Le réalisateur de Moulin Rouge retrouve ce qui a fait sa marque  - c’est loin d’être un défaut en période de standardisation : promenade pop à l’intérieur d’une époque à coups de grands mouvements de caméra impossibles, anachronismes musicaux, jeu sur les surfaces et sur la profondeur faisant ressembler sa mise en scène à un livre pop up, et le film dans son entier à un carnaval pop. L’ajout de la 3D intensifie tous ses partis pris – comme si le cinéma de Luhrmann avait toujours désiré cet artifice, mais pouvait enfin en avoir la jouissance – et il serait facile de ne voir là qu’épate visuelle et pyrotechnie gratuite. Mais que raconte Gatsby le magnifique sinon l’histoire d’un homme qui use et abuse de cette pyrotechnie pour attirer l’attention d’une seule personne, et qui déploie un faste sans égal pour mieux disparaître, se fondre dans la masse et faire oublier qui il est vraiment. En cela, Luhrmann a sans doute trouvé un sujet idéal, et ce n’est pas un hasard s’i

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Qui es-tu Django ?

ECRANS | Django unchained, hommage ou remix ? Les deux et plus encore. Au commencement il y a Django, légende du western italien. Année 1966 : dans la foulée de Pour (...)

Jerôme Dittmar | Jeudi 10 janvier 2013

Qui es-tu Django ?

Django unchained, hommage ou remix ? Les deux et plus encore. Au commencement il y a Django, légende du western italien. Année 1966 : dans la foulée de Pour une poignée de dollars, Sergio Corbucci explore le genre avec frénésie et s'inspire d'une BD où un personnage trimballe partout un cercueil. De cette figure, il tire une intrigue épurée (un pistolero venge sa femme tuée par un chef de gang raciste), prétexte à une relecture décharnée des Sept samurais. Plantant son décor dans un Far West fantomatique et boueux, peuplé de personnages violents et corrompus, Django se taille alors vite une réputation de petit objet déviant et sulfureux. Succès populaire, le film acquiert une telle aura qu'il engendre quantité de pseudo-suites, clones bâtards, les distributeurs étrangers ne se gênant pas pour rebaptiser Django tout ce qui vient d'Italie avec un colt. Il faut attendre 1987 pour enfin voir débarquer une suite, officielle, sans Corbucci aux commandes mais toujours Franco Nero dans le rôle titre (le Django original). Stallonemania oblige, le film a des airs de Rambo 2 dans l'Ouest - un juste retour des choses quand on sa

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Django unchained

ECRANS | Chevauchée sanglante d’un esclave noir décidé à retrouver sa fiancée en se vengeant de blancs cupides et racistes, «Django Unchained» n’est pas qu’une occasion pour Quentin Tarantino de rendre hommage aux westerns ; c’est aussi un réquisitoire contre l’Histoire américaine, d’autant plus cinglant qu’il conserve le style fun de ce définitivement immense cinéaste. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 7 janvier 2013

Django unchained

Première réaction à la sortie de ce Django unchained : Tarantino est fidèle à lui-même, et c’est pour ça qu’on aime son cinéma. De fait, ils sont peu aujourd’hui à offrir 2h45 de spectacle qui semblent passer en quelques minutes, sans pour autant renier le fondement de leur style : des scénarios écrits contre toutes les règles hollywoodiennes, privilégiant le dialogue et la durée des épisodes à une construction en trois actes où l’action et la parole sont dosées équitablement. Tarantino y ajoute cette élégance de mise en scène qui frappe dès le générique, où une chaîne d’esclaves torses nus et l’haleine fumante traverse de nuit une étendue aride et rocailleuse. Pourtant, il convient de tempérer ce jugement hâtif : oui, Tarantino est immense et oui, Django unchained est un très grand film, mais il n’est que l’aboutissement d’une mue amorcée entre les deux volumes de Kill Bill. Cette césure n’avait rien d’artificiel : elle marquait un tournant décisif, celui où le cinéaste cessait de déployer sa maestria en cinéphile compulsif visitant avec une gourmandise enfantine le cinéma bis, et où il donnait une réelle gravité à ses sujets, prenant ce qu’il montre

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Looper

ECRANS | Conçu comme un casse-tête spatio-temporel mais aussi comme une série B mélangeant science-fiction et action, le film de Rian Johnson est la bonne surprise américaine de l'automne, à la fois cérébral, charnel, trépidant et poétique. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 31 octobre 2012

Looper

Boucler la boucle. C’est en substance l’enjeu de Looper, jusque dans son titre, qui désigne les tueurs du film, chargés de supprimer les témoins gênants d’exactions commises 30 ans plus tard et envoyés dans le passé grâce à une machine à remonter le temps. Loopers, car vient fatalement le moment où ce sont eux, ou plutôt leur double de trente ans plus âgé, qu’ils doivent supprimer, contre quelques lingots d’or qui leur assureront une "retraite" méritée ; la boucle est donc bouclée. Quand arrive le tour du héros, Joe, le protocole est rompu : son autre lui débarque tête nue, se débat et réussit à s’échapper. Pas le choix : il faut le retrouver au plus vite, car sinon c’est lui qui sera exécuté, mettant fin de facto à l’existence de son alter ego. Compliqué ? Ce n’est pourtant que la trame de base d’un film dont le scénario se montre particulièrement généreux avec le spectateur. Rian Johnson fait partie de ces cinéastes matheux (proche cousin par exemple d’un Christopher Nolan) pour qui une œuvre est avant tout une suite d’équations entremêlées dont la logique, une fois comprise, s’avère imparable. Là où le garçon a vraiment du talent, c’est qu’il ne se contente p

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The Dark knight rises

ECRANS | La très attendue conclusion de la trilogie imaginée par Christopher Nolan pour donner au personnage de Batman une ampleur sombre et contemporaine n’égale pas le deuxième volet, impressionnante dans sa part feuilletonesque, décevante sur son versant épique. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 25 juillet 2012

The Dark knight rises

Thèse, antithèse, synthèse. En bon cinéaste cérébral qu’il est, c’est ainsi que Christopher Nolan a conçu sa trilogie du chevalier noir dont ce dernier volet, qui en montre «l’ascension», fonctionne ainsi sur un système de reprises, croisements, répétitions, boucles et rimes, tous esquissés dans les deux opus précédents. Dans Batman begins, Nolan décrivait la naissance de son héros, gosse de riche orphelin devenu nomade paumé et bastonneur, puis recruté par la ligue des ombres qui l’instrumentalisait pour en faire un justicier nettoyant les rues de Gotham city de ses criminels et chassant la corruption qui gangrène ses élites. Ayant choisi l’ordre plutôt que l’anarchie, il devait faire face dans The Dark knight à ses doubles monstrueux, jusqu’à endosser le rôle d’ennemi public numéro un pour préserver une paix chèrement acquise. Nolan avait donc fait de Batman une figure réversible mais cohérente, celle d’une justice parallèle qui vient combler tous les vides de la démocratie, en édifiant un «mensonge» utile pour garantir son fonctionnement. Voici donc The Dark knight rises qui commence huit ans plus tard, et où Bruce Wayne vit reclus,

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De rouille et d'os

ECRANS | Définitivement dans le cercle des meilleurs cinéastes français en activité, Jacques Audiard arrive à ne presque pas décevoir après Un prophète tout en abordant, avec une intelligence constante de la mise en scène, les rivages du mélodrame. Un grand et beau film. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 18 mai 2012

De rouille et d'os

On se disait que le crescendo qu'a connu la carrière de Jacques Audiard ne pouvait que marquer le pas après cette bombe qu'était Un prophète. De fait, si De rouille et d'os ne reproduit pas l'effet de sidération du film précédent, c'est surtout par son abord plus modeste : pas de grande narration à épisodes, mais une structure classique, en trois actes ; pas de relecture d'un genre transmuté par la réalité des corps et des enjeux de la France contemporaine ; et pas d'apparition d'un acteur jusqu'ici inconnu, même si Matthias Schoenaerts, authentiquement génial, n'a connu qu'une gloire récente et limitée auprès du noyau dur de la cinéphilie avec Bullhead. Et pourtant, dans un cadre plus étroit, avec un sujet casse-gueule (la rencontre entre une dresseuse d'orques amputée des jambes et un agent de sécurité s'occupant tant bien que mal de son gamin de cinq ans), Audiard évite tous les écueils, prend des risques, pense tout en termes de mise en

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J. Edgar

ECRANS | Clint Eastwood revient à son meilleur avec cette bio de J. Edgar Hoover, dont la complexité et la subtilité sont à la hauteur de cette figure controversée de l’histoire américaine. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 6 janvier 2012

J. Edgar

Qui était J. Edgar Hoover, puissant patron du FBI pendant plus de quarante ans ? Un réactionnaire obsédé par un potentiel complot bolchevique ? Un homosexuel honteux incapable de s’affranchir d’une mère castratrice ? Un junkie cherchant à repousser le moment tragique où il n’aura plus la puissance physique de résister à ceux qui réclament son départ ? Un mythomane qui ne cesse de réécrire son histoire, s’inventant un destin héroïque et romanesque ? Il était tout cela, mais ce tout est aussi un grand vide, et l’énigme Hoover demeure entière. Clint Eastwood, fidèle à sa dialectique qui lui permet de critiquer les mythes fondateurs de l’Amérique sans pour autant en dénoncer les valeurs, fait du portrait de Hoover un labyrinthe temporel où chaque séquence viendrait brouiller la précédente, où le personnage ne serait jamais saisi dans une alternance de blanc et de noir, mais dans de constantes zones de gris. De fait, si le cinéaste déconstruit Hoover, il refuse toute explication psychologique. Et pour cause : le film ne cesse de dire qu’Hoover n’existe pas, qu’il est une invention, un être dont la vie n’a été qu’une affaire d’adaptation, d’opportunisme et de survie. La grand

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Les Petits Mouchoirs

ECRANS | De Guillaume Canet (France, 2h34) avec François Cluzet, Marion Cotillard, Benoît Magimel

Dorotée Aznar | Jeudi 14 octobre 2010

Les Petits Mouchoirs

Quels meilleurs qualificatifs que gentil et inoffensif pour définir Guillaume Canet ? Naïf ? Fade ? Nul ? On est méchant ? C’est vrai, mais il le faut. Car s’il manquait une preuve à ses admirateurs après le surestimé et invraisemblablement récompensé Ne le dis à personne, Les Petits Mouchoirs devrait mettre tout le monde d’accord. Inspiré par un florilège bâtard de références où se croisent pêle-mêle Jean-Marie Poiret, Yves Robert, Claude Sautet, Lawrence Kasdan et Cassavetes (sic), Canet s’offre un film de potes, avec ses potes (Cluzet, Lellouche, Dujardin etc.), pour la bagatelle de 25 millions d’euros. Un peu cher pour un projet dont l’ambition se résume, grosso modo, à filmer les tracas existentiels et sentimentaux de petits-bourgeois en vacances. Rien ne fonctionne dans ce grand film personnel sur la vie et l'amour selon Saint-Guillaume : le scénario s’acharne à combler du vide et tresser laborieusement des enjeux ; la mise en scène est molle et insignifiante ; le casting en pilotage automatique ; les personnages aussi passionnants à regarder qu’un poster de l’UMP – la palme à Marion Cotillard en anthropologue bisexuelle fumeuse de joints. L’envi

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Shutter Island

ECRANS | Cinéma / Avec "Shutter Island", Martin Scorsese adapte le thriller de Dennis Lehane, retrouve Leonardo Di Caprio et confirme son nouveau statut, unique à Hollywood, de cinéaste de studio personnel et audacieux. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 16 février 2010

Shutter Island

La brume se lève sur Shutter island, un matin de 1954. Un bateau s’apprête à accoster avec à son bord deux détectives, Teddy Daniels et Chuck Aule, appelés pour une enquête mystérieuse : sur cette île au large de Boston où l’on soigne des criminels atteints de déficience mentale, une des patientes, Rachel Solando, a disparu sans explication. Au fil de sa plongée dans l’univers fermé et oppressant de Shutter island, Teddy Daniels va voir ressurgir les traumas de son passé : ses années de soldat pendant la Deuxième Guerre mondiale où il participa à l’ouverture du camp de Dachau, puis la mort de sa femme et de ses enfants… Le dernier film de Martin Scorsese suit ainsi avec fidélité les méandres du roman éponyme de Dennis Lehane, et ce jusqu’à son twist final. Autant dire tout de suite que les lecteurs du bouquin en seront quitte pour l’effet de surprise ; étrangement, ceux qui ne le connaissent pas risquent aussi de deviner assez vite le pourquoi du comment tant Scorsese, cinéaste tout sauf roublard, se refuse à perdre le spectateur dans un labyrinthe de fausses pistes. De plus, cette transposition cinématographique fait surgir, par un effet de calque, ce qui était sans do

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(500 jours) ensemble

ECRANS | De Marc Webb (ÉU, 1h36) avec Joseph Gordon-Levitt, Zooey Deschanel…

Dorotée Aznar | Lundi 28 septembre 2009

(500 jours) ensemble

Pendant que personne ne faisait attention, un sous-genre a éclos dans le moelleux giron de la comédie romantique américaine : le boy meets girl jukebox, où l’on se séduit en écoutant de la musique top tendance (enfin, pas tout le temps). Après les battles d’Ipod d’Une nuit à New York, voici donc les états d’âme façon clips éthérés de (500 jours) ensemble. Tom rencontre Summer dans un ascenseur. Elle lui chante un passage de ‘There is a light that never goes out’ des Smiths, il en tombe instantanément amoureux (normal). Quand il pense à elle, ‘She’s like the wind’ de Patrick Swayze lui vient en tête. Puis leur passion s’exalte au son de Regina Spektor, des Black Lips, de Lee Hazlewood. Mais après avoir fait écouter ‘Quelqu’un m’a dit’ de Carla Bruni (comme par hasard…) à Summer dans sa voiture, Tom sent l’amour de sa vie lui échapper… Toujours à deux doigts de tomber dans la compilation filmée, Marc Webb prend soin de créer des personnages attachants, bien aidé en cela par le couple cinématographique formé par Zooey Deschanel et Joseph Gordon-Levitt. Mais il ne peut malheureusement empêcher son film de verser dans la pose, dans la conscience aigue de son caractè

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Sa vie en rose

ECRANS | Marion Cotillard, actrice, trouve dans Public enemies son premier grand rôle américain, ou comment une comédienne consacrée par un mythe français se mue, promo comprise, en star internationale. Christophe Chabert

Dorotée Aznar | Lundi 6 juillet 2009

Sa vie en rose

Pour les journalistes un peu lents à la détente, la tournée de Marion Cotillard pour présenter Public enemies se charge de rappeler que celle-ci a sérieusement changé de statut ces dernières années. Cotillard est désormais entourée d’une nuée d’attachés de presse et de men in black appliquant des consignes strictes (pas de photos, pas plus d’une demi-heure de conférence de presse) ; un protocole digne d’une star hollywoodienne. Ce qu’en définitive elle est en passe de devenir ! Depuis l’Oscar obtenu pour La Môme, Cotillard a rejoint le cercle fermé des actrices étrangères faisant carrière aux États-Unis, comme Penelope Cruz l’Espagnole et Franka Potente l’Allemande. Plus étonnant encore, cette brève rencontre avec elle, trente mois après celle qui précédait la sortie du film d’Olivier Dahan, révèle une femme transformée. Professionnelle jusque dans un sourire qu’on devine promotionnel, précise dans des réponses qu’on croirait parfois apprises par cœur ; on rêve que cette surface craque, qu’on retrouve la fille timide et un peu sauvage qu’elle était «avant». Mais non. Si Cotillard n’est pas encore tout à fait une star hollywoodienne — ça viendra — elle l’est déj

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Public enemies

ECRANS | De Michael Mann (Éu, 2h11) avec Johnny Depp, Christian Bale, Marion Cotillard…

Christophe Chabert | Vendredi 3 juillet 2009

Public enemies

Depuis qu’elle a atteint les sommets avec Heat, Révélations et Ali, l’œuvre de Michael Mann se cherche, entre expérimentations et relectures de ses propres mythologies. Public Enemies ne fait pas exception à cette règle et suscite une certaine déception. L’évocation de la «carrière» de John Dillinger, célèbre braqueur de banques des années 30, est certes une merveille de sophistication formelle, inventant une forme totalement nouvelle pour mettre en scène un film d’époque (la reconstitution y est invisible, Mann privilégiant tout ce qui est intemporel : les costumes sombres, la forêt plutôt que la ville, le cinématographe). Mais c’est aussi une reprise à l’identique du thème de Heat : deux figures métaphysiques de chaque côté de la loi, l’une romantique et créatrice (le gangster), l’autre désespérément figée dans son envie de destruction (le flic). Cet antagonisme passe ici au forceps, à travers le jeu crispé de Bale et celui, plus séduisant, de Depp. Quant à l’histoire d’amour entre Dillinger et Billie Frechette (Marion Cotillard), elle est littéralement écrasée par l’ambition plastique du cinéaste. Si les scènes de fusillade sont exceptionne

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Les Noces rebelles

ECRANS | Cinéma / De Sam Mendes (ÉU, 2h05) avec Leonardo Di Caprio, Kate Winslet, Michael Shannon…

Christophe Chabert | Mardi 13 janvier 2009

Les Noces rebelles

Ben Stiller a décidemment joué un mauvais tour au cinéma américain avec son dévastateur Tonnerre sous les tropiques. En voyant Les Noces rebelles, on pense sans arrêt à Satan’s alley, le faux film dont on voyait la vraie bande-annonce au début : du cinéma à oscars balisé, où clignote sans arrêt dans le coin du cadre «Attention sérieux», où les acteurs tirent en permanence la tronche sur une musique dramatique et dans une lumière chiadée. C’est très beau tout cela, mais aussi terriblement ennuyeux, surtout quand le propos du film, progressiste à souhait, vire constamment au pontifiant. Dans les années 50, un jeune couple veut casser la routine du «papa travaille pendant que maman brique la baraque» en partant pour l’Europe accomplir ses rêves de bohème. Mais le poids des conventions sera plus fort, et Les Noces rebelles tourne à la scène de ménage façon Qui a peur de Virginia Woolf. Théâtrale au possible, la mise en scène de Sam Mendes coule tout dans un béton infernal, à commencer par les deux comédiens principaux, en roue libre de grimaces et d’émotions surjouées. Pénible spectacle, mais qu’on prend l’habitude de voir en début d’année cinémat

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Mensonges d’état

ECRANS | À travers une complexe histoire d’espionnage au Moyen-Orient, Ridley Scott tente d’analyser le cynisme de la CIA dans sa lutte contre le terrorisme. Mouais… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 3 novembre 2008

Mensonges d’état

Ridley Scott enchaîne à une vitesse fulgurante les films, passant sans transition d’une épopée médiévale (Kingdom of heaven) à une comédie légère (Une grande année) puis à une fresque sur le gangstérisme (American gangster). À la vision de ce Mensonges d’état, on serait tenté de lui dire de calmer le jeu, tant il donne l’impression de manquer de recul, hésitant entre blockbuster d’espionnage et réflexion politique, perdant sur les deux tableaux de la clarté et de l’efficacité. Le film montre comment un agent de la CIA piste à travers le Moyen-Orient un djihadiste responsable d’une vague d’attentats en Europe. La première partie le montre au cœur d’une action qu’il tente de maîtriser, épié dans ses moindres faits et gestes par un supérieur pratiquant un trouble jeu. C’est la meilleure piste du début : le grand écart entre la confusion que vit Ferris sur le terrain et la froide machinerie des écrans de surveillance, à la précision millimétrée comme un wargame sur Playstation. Duplicité redoublée par l’opposition entre Di Caprio, qui abîme à nouveau sa gueule d’ange à coups d’hématomes, de cicatrices et de plaies,

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