True Grit

ECRANS | Avec "True Grit", leur premier western, Joel et Ethan Coen reviennent à un apparent classicisme, même s’il est strié par des lignes obscures et intrigantes. Du grand spectacle et du grand cinéma. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 16 février 2011

No country for old men n'était donc pour les frères Coen qu'un échauffement avant le grand départ vers l'Ouest, le vrai. Le shérif qu'incarnait Tommy Lee Jones ressemblait pourtant à l'ombre crépusculaire d'un genre débordé par la violence de nouveaux corps indestructibles venus du cinéma d'action (le tueur impitoyable campé par Javier Bardem). En cela, True Grit est une surprise ; non seulement il s'aventure totalement dans le western, adaptant un livre de Charles Portis déjà porté à l'écran par Henry Hathaway avec John Wayne (Cent dollars pour un shérif), mais il ne cherche jamais à prendre ses codes de haut par une attitude moderniste ou maniériste. Les Coen, qui dans leurs trois derniers films faisaient imploser les règles scénaristiques, optant pour des constructions audacieuses et anticonformistes, respectent ici les trois actes du matériau d'origine. Et parsèment le film de scènes inévitables : fusillades, grandes chevauchées dans des décors mythologiques, discussion autour d'un feu de camp, climax à rebondissements… Le tout avec leur habituelle maîtrise de la mise en scène, qui donne à True Grit son aspect immédiatement plaisant et élégant, le plaçant d'évidence dans la catégorie du grand cinéma. On n'en attendait pas moins des frères Coen ; le film nous en donne-t-il plus ?

Héros ou ordure ?

Avant de répondre, il faut résumer ce qui se passe dans True Grit. Mattie Ross, une jeune fille de 14 ans, apprend que son père a été assassiné par un voleur de chevaux, Tom Chaney, en cavale depuis. Elle décide d'engager un shérif borgne et vieillissant, Rooster Cogburn, pour retrouver le meurtrier. Or, Chaney est déjà recherché par La Bœuf, un Texas Ranger hautain qui espère bien doubler Cogburn pour toucher la récompense promise. L'exposition du film frappe par une suite de séquences où c'est le dialogue qui sert de moteur à l'action et permet de définir le caractère de chaque personnage. D'abord une brillante scène de marchandage entre Mattie et un assureur : vertige d'une parole où il s'agit de ne rien céder, d'utiliser la ruse et l'intimidation pour parvenir à ses fins, et dont Mattie sort triomphante. Ensuite, une séquence au tribunal où Cogburn est accusé d'avoir outrepassé son rôle de Marshall en abattant froidement des individus qui ne le menaçaient pas. Cogburn est alors filmé comme une icône ambiguë, assis seul sur une estrade dans un halo de lumière, répondant par des sentences pleines d'ironie aux questions agressives du procureur. Incarnation d'une loi dépravée, réduite aux pulsions d'un individu violent et alcoolique, Cogburn est le centre magnétique du film, son principe d'incertitude : est-il une ordure ou un héros ? Les Coen repoussent la réponse aux confins de True Grit, comme un nuage noir planant au-dessus du récit. Ils reproduisent le procédé avec chaque personnage : La Bœuf est-il un fourbe cupide ou un homme d'honneur ? Même Chaney, lorsqu'il apparaît à l'écran, n'a rien du criminel cruel attendu ; plutôt un pauvre type hirsute et à moitié débile, corvéable à merci par des hors-la-loi bien plus dangereux que lui. Pour réussir ce subtil jeu de brouillage entre le bien et le mal, les Coen s'appuient sur leur génie du casting : Jeff Bridges est flamboyant dans le rôle de Cogburn, complétant sa série de personnages grandioses et pathétiques après The Big Lebowsky et Crazy heart. Les choix (et les performances) de Matt Damon et Josh Brolin, relèvent elles aussi d'un jeu très étonnant entre leur image d'acteur et la complexité de leurs personnages.

La nuit du chasseur de primes

Le film, en définitive, séduit par sa capacité à nous faire adopter sans que l'on s'en rende compte le regard de Mattie sur le drame. Elle est d'abord cette adolescente précoce s'exprimant comme une femme distinguée, dont la froide détermination à venger son père semble lui permettre de glisser sur les événements sanglants auxquels elle assiste. Mais ce n'est qu'une illusion, et True Grit remet, dans sa formidable conclusion, les choses en perspective : cet apprentissage de la violence et de l'immoralité n'est pas sans laisser des traces, et c'est bien d'innocence perdue à jamais dont nous parlent les frères Coen. Mattie n'aura jamais été une enfant, lancée trop tôt dans un monde d'adultes sans foi ni loi, refoulant ses peurs sur le moment, avant d'être hantée par leur fantôme le reste de sa vie. Cet hommage déférent au western aurait pu être pour les Coen ce qu'Impitoyable fut pour Eastwood… Qu'on ne s'y trompe pas — et en cela, il nous donne bien plus que son programme initial : True Grit est bel et bien La Nuit du chasseur des frères Coen.

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The Mans of Le Mans : "Le Mans 66"

Biopic | Seul Américain à avoir remporté Le Mans, Carroll Shelby s’est reconverti dans la vente de voitures. Quand Henry Ford junior fait appel à lui pour construire la voiture capable de détrôner Ferrari, il saute sur l’occasion. D’autant qu’il connaît le pilote apte à la conduire : l’irascible Ken Miles…

Vincent Raymond | Mardi 12 novembre 2019

The Mans of Le Mans :

L’actualité a de ces volte-faces ironiques… Sortant précisément au moment où le mariage PSA-Fiat (Chrysler) vient d’être officialisé, Le Mans 66 débute par la fin de non recevoir de Ferrari de s’allier à Ford, l’indépendante Scuderia préférant assurer ses arrières dans le giron de Fiat. Un camouflet, une blessure narcissique qui va précipiter l’industriel de Détroit dans une lutte orgueilleuse avec en ligne de mire la couronne mancelle. Est-ce de l’émulation (puisqu’il y a un enjeu technologique pour les deux sociétés en lice) ou bien la traduction d’un complexe psychologique de la part de leurs dirigeants ? On ne manquera pas de faire un lien avec la conquête spatiale, contemporaine de cette guéguerre sur route ! À l’écran, si l’épopée apparaît classique dans la forme, elle est menée avec le métier coutumier de Mangold, son goût pour la belle image, et relayée par des comédiens habitués à l’investissement personnel. D’autant qu’il en

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James Mangold : « Le Mans 66 est un film dramatique adulte, pas un film pop corn »

Le Mans 66 | Après sa parenthèse Marvel (et le tranchant Logan), James Mangold revient à un biopic et aux années soixante avec cette évocation d’une “course“ dans la plus prestigieuse des courses automobiles, Le Mans. Interception rapide lors de son passage à Paris.

Vincent Raymond | Mardi 12 novembre 2019

James Mangold : « Le Mans 66 est un film dramatique adulte, pas un film pop corn »

La quête du Mans par Ford ressemble beaucoup à la quête de la Lune par la Nasa à la même époque. Avez-vous l’impression d’avoir fait un film d’astronautes sur la route. Quelle était la dimension symbolique qu’avait la course du Mans ? James Mangold : Je pense que pour Ford, gagner Le Mans revenait à se prouver quelque chose. La conquête de la Lune était en effet aussi une compétition, puisqu’il fallait arriver les premiers sur la Lune — en particulier avant les Russes. Le film essaie de montrer que gagner une course, c’est bien plus qu’une victoire de coureur automobile : c’est aussi celle de l’amitié, de l’équipe et d’une marque. Quel est votre rapport aux voitures ? J’ai un Land Rover. Les voitures, ce n’est pas l’alpha et l’omega pour moi. Mais le XXe siècle a été défini par la voiture ; elle a changé nos vies. À une époque, chaque homme ou femme possédait son propre cheval, sa propre monture pour aller où bon lui semblait. Ford est arrivé en faisant que la voiture soit abordable pour tous. Ensuite, ça été le règne des autoroutes. Même aujourd’hui, quand on entre dans ces boîtes de métal, on change : la voit

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Rien ne sert de raccourcir… : "Downsizing"

Le Film de la Semaine | Et si l’humanité diminuait pour jouir davantage des biens terrestres ? Dans ce reductio ad absurdum, Alexander Payne rétrécit un Matt Damon candide à souhait pour démonter la société de consommation et les faux prophètes. Une miniature perçante.

Vincent Raymond | Mardi 9 janvier 2018

Rien ne sert de raccourcir… :

Disparu en novembre dernier dans une consternante indifférence, le réalisateur français Alain Jessua aurait à coup sûr raffolé de l’idée. Cousinant avec ses fables d’anticipation dystopiques que sont Traitement de choc (1972) ou Paradis pour tous (1982), Dowsizing est en effet un de ces contes moraux où une “miraculeuse” avancée scientifique, perçue comme une panacée devant soulager l’humanité de tous ses maux, finit par se révéler pire remède que la maladie elle-même. La découverte est ici un procédé (irréversible) permettant de réduire les organismes humains afin d’économiser les ressources de notre planète surpeuplée, augmentant mathématiquement le patrimoine des sujets miniaturisés. Alléchés par cette perspective, Paul et son épouse s’inscrivent au programme. Mais au dernier moment, la belle se déballonne : Paul en est réduit à vivre rapetissé et seul. Au paradis ? Pas vraiment… À naïf, à demi-naïf Il y a deux actes biens distincts dans

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Rentrée cinéma 2016 : une timide bobine ?

ECRANS | Après une année cinématographique 2015 marquée par une fréquentation en berne —plombée surtout par un second semestre catastrophique du fait de l’absence de films qualitatifs porteurs —, quel sera le visage de 2016 ? Outre quelques valeurs sûres, les promesses sont modestes…

Vincent Raymond | Mardi 5 janvier 2016

Rentrée cinéma 2016 : une timide bobine ?

L’an dernier à pareille époque se diffusaient sous le manteau des images évocatrices illustrant la carte de vœux de Gaspar Noé et extraites de son film à venir, Love ; le premier semestre 2015 promettait d’être, au moins sur les écrans, excitant. Les raisons de frétiller du fauteuil semblent peu nombreuses en ce janvier, d’autant que, sauf bonheur inattendu, ni Desplechin, ni Podalydès, ni Moretti ne devraient fréquenter la Croisette à l’horizon mai — seul Julieta d’Almodóvar semble promis à la sélection cannoise. Malgré tout, 2016 recèle quelques atouts dans sa manche… Ce qui est sûr... Traditionnellement dévolu aux films-à-Oscar, février verra sortir sur les écrans français The Revenant (24 février) de Iñarritu, un survival dans la neige et la glace opposant Tom Hardy (toujours parfait en abominable) mais surtout un ours à l’insubmersible DiCaprio. Tout le monde s’accorde à penser que Leonardo devrait ENFIN récupérer la statuette pour sa prestation — il serait temps : même Tom Cruise en a eu une jadis pour un second rôle. S’il n’est pas encore une fois débordé par un outsider tel que

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Le Pont des Espions

ECRANS | Quand deux super-puissances artistiques (les Coen et Steven Spielberg) décident de s’atteler à un projet cinématographique commun, comment imaginer que le résultat puisse être autre chose qu’une réussite ?

Vincent Raymond | Mardi 1 décembre 2015

Le Pont des Espions

Voir côte-à-côte les noms des Coen et celui de Spielberg fait saliver l’œil avant même que l’on découvre leur film. Devant l’affiche aussi insolite qu’inédite, on s’étonne presque de s’étonner de cette association ! Certes, Spielberg possède un côté mogul discret, façon "je suis le seigneur du château" ; et on l’imagine volontiers concevant en solitaire ses réalisations, très à l’écart de la meute galopante de ses confrères. C’est oublier qu’il a déjà, à plusieurs reprises, partagé un générique avec d’autres cinéastes : dirigeant Truffaut dans Rencontres du troisième type (1977) ou mettant en scène un scénario de Lawrence Kasdan/George Lucas/Philip Kaufmann pour Les Aventuriers de l’arche perdue (1981) voire, bien entendu, de Kubrick dont il acheva le projet inabouti A.I. Intelligence artificielle (2001). Et l’on ne cite pas le Steven producteur, qui avait proposé à Scorsese de réaliser La Liste de Schindler, avant que Marty ne le convainque de le tourner lui-même. Bref, Spielberg s’avère totalement compatible avec ceux chez qui vibre une fibre identique à la sienne. Drôles de cocos Avec les C

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Les frères Coen, un rêve américain tourmenté

ECRANS | Alors qu’ils s’apprêtent à présider le 68e festival de Cannes, Joel et Ethan Coen ont droit à une rétrospective quasi-intégrale de leur œuvre à l’Institut Lumière, ce qui permet de revisiter leur cinéma, où le rêve américain est transformé en cauchemar absurde et métaphysique, plein de bruit et de fureur et raconté par des idiots. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 5 mai 2015

Les frères Coen, un rêve américain tourmenté

«Tout ce que je connais, c’est le Texas.» En voix-off, sur fond de puits de pétrole au crépuscule, voilà ce que prononce le détective privé suant et meurtrier au tout début de Blood Simple (1984), œuvre inaugurale de Joel et Ethan Coen. Cela ne l’avait pas empêché, au préalable, d’ébaucher une balbutiante philosophie de l’existence, faite de bouts d’actualité mal digérés et de réflexions typiquement américaines. Une philosophie de traviole, mais une philosophie quand même, ramenée in fine au bon sens texan et à une inculture assumée. À l’autre bout de leur œuvre, les frères Coen retournent au Texas dans No Country for Old Men (2007). Adaptant le roman de Cormac MacCarthy, ils matérialisent une autre figure de tueur mémorable : Anton Chigurh, incarné par un Javier Bardem implacable, ange de la mort lancé à la poursuite d’un cowboy poissard ayant dérobé une fortune à un cartel de la drogue. Chigurh aussi possède une philosophie de la vie basée sur l’absurdité de l’existence, nettoyant les principes éthiques et spirituels de ses futures victimes par un appel au hasard («Call it !») comme derni

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Cutter’s Way, le rêve américain estropié

ECRANS | Cette semaine débute au Comœdia un réjouissant programme de reprises estivales avec, pour lancer l’opération, le très bon Cutter’s Way, redécouvert lors du (...)

Christophe Chabert | Mercredi 2 juillet 2014

Cutter’s Way, le rêve américain estropié

Cette semaine débute au Comœdia un réjouissant programme de reprises estivales avec, pour lancer l’opération, le très bon Cutter’s Way, redécouvert lors du festival Lumière 2013. Signé Ivan Passer, un des artisans de la Nouvelle Vague tchèque aux côtés de Menzel, Herz, Jasny et surtout Forman, il n’a guère connu la gloire suite à son transfuge à Hollywood. De sa filmographie boiteuse surgit donc ce film tout à fait étrange tourné au crépuscule du Nouvel Hollywood (1981) et qui en conserve l’esprit — et même parfois le parfum visuel, grâce aux images mélancoliques de Jordan Cronenweth. À savoir, empoigner les mythologies américaines — ici, celle du faible qui va défier le fort pour rétablir la justice — en en tordant les codes de représentation : le héros, Cutter (John Heard), est un vétéran revenu du Vietnam avec une jambe, un bras et un œil en moins, ainsi qu’avec un penchant marqué pour la bouteille et l’autodestruction. Cet éclopé n’a plus que deux personnes à qui se rattacher : son pote Bone (Jeff Bridges), Viet-vet lui aussi, mais nettement plus équilibré, et sa femme Mo, qui supporte tant bien que mal ses excès et son nihilisme. Passer va les emmener dans

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Inside Llewyn Davis

ECRANS | Nouvelle merveille des frères Coen, l’odyssée d’un chanteur folk raté des années 60 qui effectue une révolution sur lui-même à défaut de participer à celle de son courant musical. Triste, drôle, immense… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 30 octobre 2013

Inside Llewyn Davis

Les dernières répliques de Burn after reading valent définitivement comme maxime du cinéma des frères Coen. Llewyn Davis, leur dernier anti-héros, n’échappe pas à cette loi : au terme d’un cycle narratif étourdissant, il n’a rien appris, sinon qu’il ne le refera pas — mais cet éternel retour laisse entendre qu’en fait si, il se fourvoiera dans la même impasse sombre… Llewyn Davis n’est pas un mauvais chanteur folk : les Coen le prouvent en le laissant interpréter en ouverture un de ses morceaux dans son intégralité, et c’est effectivement très beau. Mais le talent ne garantit pas le succès et Llewyn collectionne surtout les déconvenues. Ses disques ne se vendent pas, son manager le fait tourner en bourrique — scène admirablement écrite où la surdité du vieux grigou devient paravent à sa pingrerie — il met enceinte la copine d’un autre chanteur, qui lui répète en boucle son statut de loser. Et il n’est même pas foutu de veiller sur le chat de ses hôtes, fil rouge d’un premier acte d’une

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Les Coen en ont sous le chapeau

ECRANS | Quelques semaines avant la sortie de leur excellent Inside Llewyn Davis, voici que revient sur les écrans Miller’s Crossing des frères Coen. Ce n’est que (...)

Christophe Chabert | Mercredi 9 octobre 2013

Les Coen en ont sous le chapeau

Quelques semaines avant la sortie de leur excellent Inside Llewyn Davis, voici que revient sur les écrans Miller’s Crossing des frères Coen. Ce n’est que leur troisième film, mais c’est déjà un des plus aboutis, même si cet accomplissement passera relativement inaperçu à l’époque. Lointainement inspiré de La Moisson rouge de Dashiell Hammett, il se situe durant la Prohibition et met en scène une guerre des gangs fictionnelle où les Italiens sont tenus en respect par un flegmatique ponte irlandais (Albert Finney), dont l’autorité sera contestée quand il entamera une liaison avec la sœur d’un bookmaker juif qui a eu le malheur d’arnaquer le boss rital du clan d’en face (un John Turturro déchaîné, chialant sa mère pour qu’on lui laisse la vie sauve). Au milieu de ce foutoir sentimentalo-criminel se tient, stoïque, Tom Reagan (Gabriel Byrne, dans son meilleur rôle), qui va passer d’un bord à l’autre en lissant le cuir de son Stetson, cherchant à payer ses dettes de jeu tout en sortant par le haut de ce panier de crabes. Le génie de Miller’s Crossing tient à l’incertitude qu

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Ma vie avec Liberace

ECRANS | Pour ses adieux au cinéma, Steven Soderbergh relate la vie du pianiste excentrique Liberace et de son dernier amant, vampirisé par la star. Magistralement raconté, intelligemment mis en scène et incarné par deux acteurs exceptionnels. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 12 septembre 2013

Ma vie avec Liberace

Tout ce qui brille n’est pas or. Pour Liberace, pianiste virtuose et showman invétéré, c’est surtout le strass qui doit briller, en mettre plein la vue au point d’entraîner une étrange cécité chez ses fans. Lorsque Scott Thorson découvre son spectacle et l’enthousiasme du public straight et âgé qui le regarde, il se demande : «Comment peuvent-ils aimer un truc aussi gay ?». Son compagnon lui répond qu’ils ne veulent pas voir ce qui pourtant saute aux yeux. En cela, Liberace est autant un formidable personnage qu’un pur produit de son époque : du queer criard qui se terminera dans un grand crash larmoyant. La beauté du dernier film de Steven Soderbergh, c’est qu’il fonctionne sur le même type de santé paradoxale : le scénario de Richard LaGravenese est un modèle de storytelling, plein de verve et de répliques cinglantes, mais il explore les facettes les plus sombres de Liberace. Quant à la mise en scène, elle capte le kitsch scintillant qui constitue l’univers domestique du pianiste, avant d’en révéler la dimension cauchemardesque, à l’image de cette moumoute qui, une fo

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Elysium

ECRANS | Une fable futuriste sombre, furieuse et politique, nourrie à la culture cyberpunk et filmée par le cinéaste de District 9 : une réussite qui tranche par son ambition thématique et son absence de compromis avec les superproductions américaines actuelles. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Samedi 17 août 2013

Elysium

On dit que tout succès repose sur un malentendu ; dans le cas de Neill Blomkamp et de son District 9, cela paraît aujourd’hui indéniable, le concept du film ayant sans doute pris le pas sur la réalité de ce qui était montré à l’écran. Son futur pas si lointain, sale et gangrené par la lutte des classes cachait une métaphore de SF où les aliens étaient les nouveaux immigrés, exclus et brimés. Le futur d’Elysium, second et fulgurant long-métrage de Blomkamp, est plus éloigné, mais cette fois-ci, le cinéaste n’a plus besoin de passer par une parabole, aussi astucieuse soit-elle, pour en montrer le cauchemar : les pauvres errent dans les décombres d’une Terre ravagée par la pollution et la surpopulation, tandis que les riches ont construit une station spatiale baptisée Elysium, verdoyante et à l’abri de la maladie ou de la violence. Saisissantes, les premières images opposent les taudis terrestres poussiéreux aux jardins orbitaux radieux. À l’inverse du raté Oblivion

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Promised land

ECRANS | Sur un sujet ô combien actuel — l’exploitation du gaz de schiste — Gus Van Sant signe un beau film politique qui remet les points sur les i sans accabler personne, par la seule force d’un regard bienveillant et humaniste sur ses personnages. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 15 avril 2013

Promised land

Quelque part au fin fond de l’Amérique, dans une de ces petites villes rongées par la crise et la pauvreté, un tandem de lobbyistes à la solde de Global Crosspower Solutions vient vendre aux habitants le remède miracle pour sortir de leur mouise : la cession de leurs terres pour en extraire du gaz de schiste. Des millions de dollars sont en jeu, pour la compagnie mais aussi pour les autochtones. Steve (Matt Damon) et Sue (Frances MacDormand) ont une technique bien rodée pour convaincre leurs interlocuteurs : se fondre dans les coutumes (et les costumes) du coin, faire valoir leur propres origines populos et, in fine, les prendre par les sentiments, en l’occurrence ici le portefeuille. Tout se passe comme prévu, jusqu’à ce qu’un vieux physicien à la retraite (Hal Holbrook) puis un militant écolo (John Krasinski) pointent chacun du doigt les dangers environnementaux de cette exploitation. La terre outragée Avec un sujet si actuel et une répartition des rôles a priori manichéenne, il y avait tout pour faire de Promised land un pamphl

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Margaret

ECRANS | Kenneth Lonergan Fox Pathé Europa

Christophe Chabert | Mardi 29 janvier 2013

Margaret

On aurait aimé vous recommander la sortie en DVD de Margaret. Vraiment. D’abord parce que c’est un grand film, d’une ambition peu commune dans le cinéma américain ; ensuite parce que sa sortie salles a été littéralement sabotée, réduite à une exposition "technique" sur une poignée d’écrans en plein été et en VF. Sans parler du fait que cette version-là n’était pas celle voulue par Kenneth Lonergan, et qu’il s’est battu contre ce remontage durant huit longues années, donnant à Margaret le statut peu enviable de film maudit. Or, stupeur, alors que le DVD anglais (disponible depuis de nombreux mois) proposait la version la plus longue et la plus conforme aux souhaits du réalisateur (un montage de 179 minutes), c’est à nouveau celle de 2h23 qui figure sur le DVD français. Avant de revenir sur le film, deux mots sur Kenneth Lonergan. Il vient de la scène, où il a été considéré comme un des grands dramaturges américains contemporains, notamment grâce à une pièce culte, This is our youth (un titre qui aurait aussi pu être celui de Margaret). En 2000, il se lance dans le cinéma avec Tu peux compter sur moi, bien accueilli par la press

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Margaret

ECRANS | De Kenneth Lonergan (ÉU, 2h30) avec Anna Paquin, J Smith Cameron, Matt Damon...

Jerôme Dittmar | Vendredi 13 juillet 2012

Margaret

Second film de Kenneth Lonergan, auteur de théâtre et scénariste de Gangs of New York, Margaret revient de loin et ça se sent (bloqué depuis 2009 suite à un procès, le film a traîné en montage). Portrait d'une lycéenne (Anna Paquin) témoin d'un tragique accident de bus qu'elle a en partie provoqué, le film prend une bonne heure à décoller pour trouver son sujet. Durant ce temps, Lonergan tâtonne, avance au rythme de son héroïne, traumatisée mais debout, rongée par une culpabilité dont elle ne sait que faire avant de la canaliser dans une quête de vengeance inattendue. Ce long et épuisant tunnel, où le film s'égare au ralenti, suivant le quotidien de son adolescente, son errance sentimentale et existentielle, son rapport trouble avec un prof et l'histoire de sa mère paumée, sert de tremplin vers une seconde moitié où les choses mordent enfin sur l'intrigue. Se dessine alors un double regard, sur la frénésie procédurière américaine, que le film étend jusqu'à l'arrogance militaire du pays. Et l'adolescence comme d'un moment mouvant et propice à adopter des thèses radicales pour répondre à un état de confusion général. Lonergan s'aventure ici sans c

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Nouveau départ

ECRANS | Un père de famille endeuillé achète un zoo pour offrir une nouvelle vie à ses enfants et se retrouve d’une communauté en souffrance. Superbe sujet à la Capra, que Cameron Crowe transforme en fable émouvante où l’on apprend à rêver les yeux ouverts et les pieds sur terre. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 11 avril 2012

Nouveau départ

Et si on en finissait avec le cynisme, le second degré, la misanthropie light du temps présent ? Après Spielberg et son magnifique Cheval de guerre, c’est au tour de Cameron Crowe, qui signe ici son meilleur film depuis Presque célèbre, de travailler à recréer l’espoir naïf d’un monde où la mort et la crise sont surmontées non par l’ironie, mais par un optimisme lucide. C’est de cela dont il est question dans Nouveau départ (réglons une bonne fois pour toutes le sort de ce titre français pourri : le film s’appelle We bought a zoo, On a acheté un zoo). Benjamin Mee (Matt Damon, excellent, et à nouveau surprenant après The Informant, True Grit, Contagion…), reporter casse-cou qui a bravé bien des épreuves sauf une, la mort de sa femme, veut renouer

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Contagion

ECRANS | Un virus mortel se répand sur la surface de la planète, provoquant paranoïa, actes de bravoure et moments de lâcheté. Dans une mise en scène à l’objectivité scrupuleuse, Steven Soderbergh signe un thriller inquiétant et implacable. Christophe Chabert

Dorotée Aznar | Jeudi 3 novembre 2011

Contagion

Contagion commence au «jour 2» de la maladie, par une scène anodine. Une executive woman de retour d’Asie prend un verre dans un aéroport avant de retrouver le foyer familial. Elle est le patient zéro d’un nouveau virus, fulgurant et mortel, et elle l’a déjà répandu à Hong-Kong, en Chine, à Chicago… Steven Soderbergh ne cache rien du désastre à venir : en quelques inserts sur des poignées de portes, des cacahuètes, un verre, il isole déjà tous les vecteurs de la contagion. Et rajoute un détail troublant : la jeune femme est aussi adultère. On craint un temps la concomitance des deux événements : le virus comme une expiation de cette "faute". Fausse piste : dans Contagion, tous les dogmes sont mis à mal par l'effroi qui s’empare des populations. Pour faire ressentir cet effroi, il fallait un vrai coup de force narratif : le patient zéro, pourtant interprété par une actrice célèbre, décède dans les dix premières minutes. Le spectateur sait alors que rien ne viendra le rassurer et sûrement pas les grands principes hollywoodiens. Tous les personnages, à tout moment, peuvent y passer. Un film de peur(s) Fort de cette angoisse-là, Soderberg

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Le grand silence

ECRANS | Analyse / Peu diserts sur leur œuvre, il faut écouter les frères Coen attentivement pour trouver dans leurs propos quelques clés d’analyse… CC

Christophe Chabert | Mercredi 16 février 2011

Le grand silence

Les Coen n’aiment pas parler de leurs films, comme beaucoup de grands cinéastes américains — de Ford à Fincher en passant par Hawks et Eastwood. Leurs premières interviews étaient avant tout des successions de blagues, et même l’honneur suprême de la Palme d’or à Cannes, qui plus est avec leur film le plus introspectif ("Barton Fink"), n’a pas vraiment changé la donne. Ce qui en ressort en général, ce sont des questions de méthode. Acteurs Ainsi confessent-ils que c’est la manière dont les personnages s’expriment qui les motive à construire leurs histoires. L’acteur est bel et bien le centre du cinéma des Coen, d’où leur fidélité à des comédiens (Clooney en est à trois films avec eux, Bridges et Brolin deux, tout comme en leur temps John Turturro et Steve Buscemi). Des acteurs qui acceptent par ailleurs de se soumettre à la vision des cinéastes, sans chercher à la déborder — leur expérience avec Nicolas Cage sur "Arizona Junior" fut douloureuse, l’acteur cherchant à proposer à chaque prise de nouvelles interprétations. Éclectisme Pour "True Grit", ils affirment ne pas avoir

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Tron l'héritage

ECRANS | De Joseph Kosinski (ÉU, 2h06) avec Garrett Hedlund, Jeff Bridges…

Christophe Chabert | Mercredi 2 février 2011

Tron l'héritage

"Tron l’héritage", suite d’une folie 80’s devenue culte, est sans conteste le premier film post-"Avatar", autrement dit celui qui prolonge les leçons technologiques et théoriques du monument de James Cameron. Il en partage d’ailleurs les mêmes faiblesses (plus criantes encore) : un scénario sur lequel on a toujours plusieurs longueurs d’avance et un acteur principal transparent. Osera-t-on dire qu’on se fout un peu de ces défauts ? Cela laisse au moins le cerveau disponible pour apprécier les incroyables arabesques visuelles créées par Joseph Kosinski (un réalisateur venu de la pub, mais ayant étudié le design et l’architecture) et se plonger dans le puissant sous texte qui rend "Tron l’héritage" passionnant. Le film démarre en 2D à l’époque du premier film, et se poursuit de nos jours par un hacking sauvage du fils de Kevin Flynn sur l’entreprise fondée par son père disparu, récupérée par des costards-cravates cupides. Linux contre Microsoft ? C’est une première piste que le film abandonne rapidement, mais qui témoigne de son envie d’élever le débat. Quand Flynn débarque dans le monde virtuel inventé par son pate

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Au-delà

ECRANS | Du drame surnaturel en forme de destins croisés que le sujet autorisait, Clint Eastwood ne conserve que les drames individuels de ses personnages, dans un film d’une grande tristesse et d’une belle dignité. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 12 janvier 2011

Au-delà

Journaliste star de France Télévisions, Marie Lelay (Cécile de France, convaincante malgré quelques maladresses concernant l’activité de son personnage) est emportée par le tsunami thaïlandais de 2004. Elle vit alors une expérience de mort imminente au cours de laquelle elle distingue des silhouettes sur un fond blanc aveuglant. De retour en France, elle reste hantée par cette vision. Dans le même temps, à Londres, le frère jumeau de Marcus, Jacob, meurt écrasé par une voiture. Et à San Francisco, George Lonegan (formidable Matt Damon, aussi massif que fragile), medium vivant son «don» de communication avec les morts comme une «malédiction», tente de se reconstruire en travaillant à l’usine et en suivant des cours de cuisine. On voit bien les écueils qui guettaient "Au-delà" : son rapport au paranormal, qui a déjà donné naissance à une flopée de nanars new-age et son scénario en destins croisés et mondialisés façon Iñarritu. Mais Clint Eastwood, justifiant l’admiration qu’on peut avoir pour son cinéma, déjoue tout cela par la seule intelligence de son point de vue. Le surnaturel n’est pas son problème, mais celui de ses personnages ; ce qui l’intéresse, ce n’est pas de savoir s’

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Green zone

ECRANS | De Paul Greengrass (ÉU, 1h55) avec Matt Damon, Amy Ryan…

Christophe Chabert | Vendredi 9 avril 2010

Green zone

"Green zone" opère la jonction entre la part la plus personnelle de l’œuvre de Paul Greengrass (Bloody Sunday, Vol 93) et son nouveau statut de cinéaste d’action imposé par la franchise Jason Bourne. Ce thriller suit les traces, peu de temps après la chute de Saddam Hussein, d’un adjudant-chef (Matt Damon, héros taillé dans le marbre d’un idéal inébranlable) qui découvre que les sites où le dictateur stockait ses armes de destruction massive ne sont en fait que des entrepôts désaffectés. Cherchant à comprendre d’où vient le bug, il va démonter une ample machination impliquant les plus hauts pontes de l’État américain. On retrouve ici le talent de Greengrass pour rendre aussi spectaculaire une conférence de presse qu’une vaste opération militaire dans les ruines de Bagdad, sa mise en scène privilégiant l’événement pur à la distance réflexive. Green zone garde ainsi la tête rivée au présent de l’action, ce qui rend palpitante une intrigue dont on connaît peu ou prou les tenants et les aboutissants. La grande idée, c’est que ce héros n’a pas plus de passé que Jason Bourne ; de sa vie d’avant la guerre, on ne saura rien, et le film s’arrête sèchement sa «m

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Crazy heart

ECRANS | De Scott Cooper (ÉU, 1h51) avec Jeff Bridges, Maggie Gyllenhaal…

Christophe Chabert | Jeudi 25 février 2010

Crazy heart

Bad Blake est un chanteur de country sur le retour. Alcoolique et physiquement diminué, il joue dans des rades loin de sa gloire passée. Ruminant son amertume, méprisant les gens qu’il rencontre, couchant avec la première groupie venue, il est une sorte de mauvaise conscience cynique de l’Americana, un personnage grandiose de vacherie et d’égocentrisme vaniteux. Le coup de génie de Crazy heart, c’est d’identifier le personnage autour de son acteur, Jeff Bridges qui trouve ici une parfaite synthèse entre le boxeur loser de Fat city et le roi de la glande qu’était Dude Lebowsky. Absolument génial, Bridges ne laisse pas passer ce rôle à sa démesure. Le film de Scott Cooper est vraiment formidable dans sa première heure, émouvant dans les scènes avec la journaliste (Maggie Gyllenhaal, excellente elle aussi) ou dans le beau come-back orchestré dans un élan culpabilité par le pire ennemi de Blake, un chanteur country plus jeune et commercialement plus viable que lui (incarné par une super guest-star dont on préservera l’anonymat, souhaité au générique). Ensuite, les ressorts mélodramatiques du scénario, classique histoire de rédemption, sont plus prévisibles, avec de

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A serious man

ECRANS | Sous des allures modestes de comédie noire, les frères Coen signent leur film le plus personnel, où leur maîtrise ahurissante interroge le hasard et l’absurdité de l’existence. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 14 janvier 2010

A serious man

C’est quoi, "A serious man" ? Une comédie juive ? Un drame de l’absurde ? Une fable philosophique ? Tout cela, en vérité… En tout cas, c’est un nouveau palier pour les frères Coen qui, depuis leur retour fracassant avec No country for old men, semblent redéfinir film après film les contours de leur cinéma. Pourtant, A serious man ressemble à une œuvre modeste : des inconnus au générique, un argument assez banal (dans les années 60, un père de famille juif subit une série d’événements qui vont l’emmener au bord du gouffre) et aucun morceau de bravoure au milieu de sa petite musique. La scène la plus spectaculaire est d’ailleurs son prégénérique : un conte yiddish où un homme, mort trois ans avant, revient manger une soupe chez un couple dont la femme finira par le poignarder, persuadée d’avoir affaire à un démon. Un conte à la conclusion incertaine : erreur tragique ou véritable fantôme ? Le principe d’incertitude, c’est justement ce qu’enseigne l’anti-héros du film, Larry Gopnik. Pour rendre concrète l’équation de Schrödinger, il utilise une petite fable : celle d’un chat dont on ne peut savoir s’il est mort ou vivant. Plus tard, alors qu’il ne sait plus commen

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Invictus

ECRANS | Toujours au sommet, Clint Eastwood réussit avec classicisme et émotions l’évocation du premier défi lancé au président Mandela : réunir l’Afrique du Sud autour de son équipe de rugby durant la coupe du monde 95. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Samedi 9 janvier 2010

Invictus

La réussite d’Invictus tient à un fil, comme souvent chez Clint Eastwood. Une scène résume bien la chose : Nelson Mandela (Morgan Freeman, impeccable) vient d’être élu président de la République en Afrique du Sud. Il sort faire une promenade nocturne accompagné de ses deux gardes du corps, lorsqu’une voiture surgit au coin de la rue. Tentative d’assassinat ? Non, il s’agit seulement du livreur de journaux… Mandela s’approche alors pour regarder la Une, et découvre qu’elle met en doute sa capacité à diriger le pays. En un battement de plan, Eastwood passe ainsi de l’intrigue à ses enjeux profonds, du particulier au général. Cette manière de s’extraire par le haut d’une convention scénaristique rappelle le précédent Eastwood, Gran Torino. Mandela a d’ailleurs plus d’un point en commun avec Walt Kowalski : derrière l’image publique, on découvre un vieillard seul, fatigué, prêt à sacrifier sa personne pour réconcilier deux peuples qui se détestent. Eastwood ne cache pas son admiration envers le personnage, et il le filme avec une bouleversante délicatesse. La première partie montre comment il entre à pas feutrés dans ses habits de président. L’humanisme et l’équité

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The Informant !

ECRANS | Drôle de film à défaut d’être un film drôle, le nouveau Soderbergh raconte l’escroquerie (moyenne) d’un Américain (moyen) au cœur d’un monde si rigide qu’il est incapable de gérer l’ingérable. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 1 octobre 2009

The Informant !

Pour saisir en quoi The Informant ! est un film curieux, le plus intéressant signé par son auteur depuis Bubble, il convient de faire une petite comparaison avec le Burn after reading de Joel et Ethan Coen. Alors que les frangins propulsaient dans les hautes strates du pouvoir américain une bande d’idiots aveuglés par leurs ambitions dérisoires, et mettaient en scène cette screwball comedy avec des accents de tragédie, Soderbergh fait ici rigoureusement l’inverse. Le générique du film est un hommage au très sérieux Klute de Pakula, et la tonalité de l’image, aux lumières baveuses et aux cadres lâches, rappelle le cinéma de Sidney Lumet. Globalement, l’aventure incroyable mais vraie de Mark Whitacre, chimiste travaillant au fin fond de l’Illinois sur la production industrielle de maïs, pourrait à l’écran ressembler à un pur drame de la mythomanie. Whitacre décide de donner un coup de pouce à l’ascenseur social en montant un gigantesque bobard dont on a du mal à définir où il commence et surtout, où il était censé finir. Américain moyen (Matt Damon avec sa bedaine et sa moustache en fait une sorte d’Homer Simpson !) à l’environnement mo

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Burn after reading

ECRANS | Après la claque "No country for old men", les frères Coen allaient-ils se reposer sur leurs lauriers ? Pas du tout… Cet habile détournement des codes du film d’espionnage offre la conclusion rêvée à leur “trilogie de la bêtise“ après "O’Brother" et "Intolérable cruauté". François Cau

Christophe Chabert | Mercredi 3 décembre 2008

Burn after reading

Les frères Coen ont écrit les scripts de No country for old men et de Burn After Reading simultanément, alternant les phases d’écriture d’un jour à l’autre. En voyant ce dernier, on devine le rôle cathartique qu’il a dû jouer dans le travail d’adaptation scrupuleux du roman de Cormac McCarthy : les Coen prennent un plaisir évident à brosser une galerie de personnages tous plus graves les uns que les autres, à les mettre dans des situations complaisamment grotesques - sans pour autant les juger avec condescendance, mais en faisant de leur idiotie l’un des moteurs de l’intrigue. Le film conte les mésaventures d’Osbourne Cox (John Malkovich, constamment au bord de la crise de nerfs), un agent de la CIA mis au rencard, trompé par sa femme au profit d’un érotomane et dont les mémoires atterrissent dans les mains du personnel d’un club de gym : Linda (Frances McDormand, géniale), la cinquantaine honteuse qui se rêve en bimbo retouchée, et son comparse Chad, littéralement abruti (Brad Pitt, incroyable). Ce qui ne devait être qu’une banale tractation va progressivement basculer dans un chaos incontrôlable. La conjuration des imbéciles

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No country for old men

ECRANS | Avec "No country for old men", les frères Coen réalisent un film rare, à la croisée du cinéma de genre (western, film noir) et du film d'auteur personnel, un concentré de cinéma brillant et intelligent. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 30 janvier 2008

No country for old men

Le désert, la route, des motels et des diners : un paysage américain traditionnel. Des tueurs, un magot, un shérif : des ingrédients empruntant autant au film noir qu'au western. Et un mélange d'humour noir, d'ultra violence et de métaphysique : l'archétype d'un film des frères Coen, tiré d'un roman de Cormac McCarthy. No country for old men pourrait se résumer à cette formule-là, et son commentaire à l'alchimie inexplicable qui s'en dégage. Difficile par exemple d'expliquer pourquoi les fusillades qui constituent le cœur du film sont si grisantes : une certaine perfection dans le traitement de l'espace, du temps et du son fait que l'on se sent immédiatement impliqué dans le suspense dément qui s'y instaure. Pareil pour la qualité du dialogue, point fort des frangins depuis un bail, mais atteignant ici un degré de maîtrise tel qu'il permet de rendre inoubliables les répliques laconiques du tueur implacable (Javier Bardem) comme le magnifique monologue final de Tommy Lee Jones. En cela, No country for old men est un film touché par la grâce. La musique du hasard Cependant, ce film impressionnant de maîtrise est aussi un film sur... le hasard. L

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La Vengeance dans la peau

ECRANS | De Paul Greengrass (ÉU, 1h51) avec Matt Damon, Joan Allen...

Christophe Chabert | Mercredi 19 septembre 2007

La Vengeance dans la peau

Paul Greengrass ne s'embarrasse pas d'un quelconque résumé des épisodes précédents. La première scène fait directement suite à l'ultime séquence de La Mort dans la Peau, et donne le ton, paranoïaque, crépusculaire. Jason Bourne/David Webb est donc à Moscou, la police à ses trousses. Il a beau connaître désormais sa réelle identité, il lui reste tout de même à savoir quelles furent les raisons qui le poussèrent à devenir un assassin d'élite et, simple routine, à échapper aux opérateurs omniprésents de la CIA, dont les pontes le considèrent toujours comme une menace. Des bouquins de Robert Ludlum, on sait qu'il ne reste plus grand chose, si ce n'est que la psyché et la quête identitaire du personnage principal se sont vues retournées de fond en comble par Doug Liman mais surtout par Paul Greengrass, ce dernier parvenant in fine, via de subtiles touches acides disséminées ça et là (guettez le moindre détail), à métamorphoser une saga littéraire cocardière en films (doucement) contestataires. Le réalisateur de Bloody Sunday et de Vol 93, en bon fan de La Bataille d'Alger, prend visiblement un malin plaisir à se jouer de l'espace et de la t

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