Pater

ECRANS | Alain Cavalier, président de la République, nomme Vincent Lindon Premier ministre, tâche qu’il prend très au sérieux, au point de se lancer dans la course à l’investiture contre son mentor. Ce n’est que du cinéma, bien sûr, mais à ce point d’intelligence ludique, le cinéma est bien plus que la réalité. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 14 juin 2011

Il était une fois un cinéaste qui avait un acteur pour ami, et qui voulait faire un film avec lui. Précision importante : ce cinéaste, qui s'appelle Alain Cavalier, se méfie depuis vingt ans des acteurs professionnels et de la machinerie qu'implique un tournage de fiction, préférant filmer seul avec sa petite caméra des instants de réalité qu'il transforme par son regard singulier en spectacle cinématographique. Autre précision : l'acteur-ami, c'est Vincent Lindon, sans doute le comédien le plus passionnant du cinéma français, celui qui n'est jamais là où on l'attend, traversant tous les territoires avec un mélange de curiosité et d'intégrité. La rencontre entre ces deux figures rétives à la classification paraît tomber sous le sens, mais de quel film pouvait-elle accoucher ? Pater est d'abord l'histoire de ce tâtonnement : Cavalier retrouve Lindon dans un hôtel, ils discutent sans but précis, notamment de l'emploi du temps de Lindon (il tourne simultanément La Permission de minuit). Et puis, par un coup de force que Cavalier rend immédiatement naturel, les voilà de chaque côté d'une table : Alain Cavalier est président de la République, et il nomme Vincent Lindon Premier ministre. La fiction est lancée, comme un jeu qui ne nécessite presque aucun moyen (la caméra vidéo de Cavalier, un peu de son, basta !) et presque aucun accessoire (un costume, dont on détaille le prix à l'écran) mais qui demande une foi totale dans le pouvoir du cinéma. Comme dans toute bonne fiction, il faut un objectif au héros : ici, il s'agit de faire adopter une mesure explosive, un salaire maximum pour les dirigeants d'entreprise.

La conquête (la vraie)

Dans un premier temps, la mise en fiction de Pater a des ratés, mais ceux-ci sont absolument jubilatoires : la séquence où un Lindon courroucé raconte sa prise de bec avec le propriétaire de son appartement pour une histoire d'ascenseur (et, première d'une amusante série de coïncidences avec l'actualité, d'une boutique Zadig et Voltaire) est comme un réjouissant lapsus où la réalité revient faire un tour dans le dispositif du film. Mais la situation de fiction est aussi problématique, puisque le Premier ministre va vite faire l'expérience du décalage entre ses idéaux et leur mise en application. Le président observe avec un regard amusé cette difficile prise de fonction, à moins que ce ne soit Cavalier qui rigole de voir Lindon se prendre lentement au jeu. Car Pater crée un espace complètement inédit où l'on ne sait plus ce qui relève du film ou de son making of, de la confrontation entre l'acteur dans son rôle politique ou de l'homme face à la réalité. Ainsi, quand Lindon rend visite à des boulangers ou lorsqu'il discute avec un ancien sportif qui a refusé la loi du dopage, l'étonnement visible dans les yeux du comédien, la curiosité induite par ses questions n'ont rien de fabriqués. Au fur et à mesure où ce film en duo se peuple de personnages (des gardes du corps, des conseillers, des ministres !), les frontières s'effacent, et cette disparition devient un enjeu du récit : le pouvoir est grisant, l'exercice politique se partage entre omniprésence des communicants et solitude du pouvoir. Les échéances électorales approchant, pourquoi ne pas se lancer dans l'aventure contre celui qui vous a adoubé ? Pourquoi ne pas jouer le jeu jusqu'au bout, et être à son tour l'auteur du film en cours ?

À caméras égales

Pater, comme son titre l'indique, raconte donc ce moment où l'on tue le père, ou du moins où on croit le faire. Côté Lindon, c'est très clair : il s'agit de s'approprier non seulement le fauteuil du président, mais aussi, plus subtilement, la caméra de Cavalier. Côté Cavalier, cela se fait en une double scène bouleversante : il se regarde face à un miroir, touche le début de goitre qui pend de sa gorge. Puis on le retrouve dans la même position, après qu'il se soit fait opérer, et il évoque son père, haut fonctionnaire dont il détestait l'autorité. Mais ce maudit goitre le ramène physiquement à lui, et il se rend compte que là, dans la fiction qu'il a inventée, il est devenu à son tour une incarnation de l'autorité : la plus haute, le président, le père de la nation. Son parricide intime se solde par un échec mélancolique. C'est la morale de cette fable ludique, drôle, inattendue de la part d'un cinéaste dont on admire pourtant l'œuvre depuis longtemps : de nouveau face à face, Cavalier et Lindon se filment à armes égales (une caméra chacun), pour déterminer ce qui de l'un à l'autre a été transmis. C'est Lindon qui l'emporte — et Cavalier reconnaît sa défaite en montant deux fois de suite la scène — avec la plus belle déclaration qui soit au cinéma de son ami, celle qui résume d'un coup toute sa carrière : «C'est la réalité, puisque c'est un film».

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

“Titane” de Julia Ducournau : au lit, motors !

Palme d'Or 2021 | Une carrosserie parfaitement lustrée et polie, un moteur qui rugit mais atteint trop vite sa vitesse de croisière pépère… En apparence du même métal que son premier et précédent long-métrage, Grave, le nouveau film de Julia Ducournau semble effrayé d’affronter la rationalité et convoque le fantastique en vain. Dommage.

Vincent Raymond | Jeudi 15 juillet 2021

“Titane” de Julia Ducournau : au lit, motors !

Victime enfant d’un accident de voiture dont elle a été la cause, Alexia vit depuis avec une plaque de titane dans le crâne. Devenue danseuse, elle se livre en parallèle des meurtres affolant le sud de la France et “s’accouple” avec une voiture. Pour se faire oublier après une soirée très sanglante, Alexia endosse l’identité d’Adrien, un adolescent disparu depuis dix ans. Son père, un commandant de pompiers détruit, va cependant reconnaître ce “fils” prodigue et l’accueillir… Programmé par la Semaine de Critique en 2016, le sympathique Grave avait instantanément transformé Julia Ducournau, dès son premier long-métrage, en nouvelle figure de la hype cinématographique française. Sans doute les festivaliers, déjà peu coutumiers des œuvres se revendiquant d’un “autre cinéma” louchant vers le fantastico-gore, la série B et les séances de minuit, avaient-il été titillés par le fait que ce film soit signé non pas par l’un des olibrius vaguement inquiétants fréquentant les marches du Palais (Gaspar

Continuer à lire

Affaires de famille : "Mon Cousin" de Jan Kounen

Comédie | Le retour de Jan Kounen, avec une comédie. Et Vincent Lindon.

Vincent Raymond | Mercredi 30 septembre 2020

Affaires de famille :

Hasard des dé/re/programmations, ce nouveau Jan Kounen va voisiner sur les écrans avec les films de Gaspar Noé et d'Albert Dupontel, auteurs avec qui le réalisateur partage une fugace figuration parmi les pensionnaires d’un hôpital psychiatrique dans Mon Cousin. Cette camaraderie rappellera à ceux qui pensent trouver ici un “simple“ buddy movie qu’ils pourraient bien en être. Certes, il s’agit bien d’une comédie de caractères reposant sur la réconciliation entre un milliardaire aigri et un exalté cyclothymique sur fond d’héritage, cousue sur mesure pour Lindon (d’ailleurs crédité au scénario) et Damiens. Mais au-delà de la farce et de la critique, il y a une interprétation à la Piccoli chez Sautet pour le premier, et une totale projection des valeurs new age de Kounen dans le personnage du second. Ajoutez l’habituelle mise en scène virtuose de l’auteur de Dobermann et vous aurez une fable oscillant entre burlesque et mélancolie, anticipant avec une redoutable acuité le besoin de nature, d’espace et de contacts humain des urbains post-confinement.

Continuer à lire

Vincent Lindon : « on fait ce métier pour s’oublier »

Dernier Amour | Passionné comme toujours et comme toujours passionnant, Vincent Lindon évoque sa nouvelle collaboration avec l’un de ses metteurs en scène fétiche. De l’approche d’un rôle historique et de la philosophie de l’interprétation des personnages…

Vincent Raymond | Mardi 19 mars 2019

Vincent Lindon : « on fait ce métier pour s’oublier »

Comment avez-vous convaincu Benoît Jacquot, avec qui vous avez une longue complicité, de vous confier ce rôle de Casanova ? Vincent Lindon : Au départ, je venais le chercher pour déjeuner, il était dans son bureau et il parlait de son prochain film avec ses producteurs. Il m’a annoncé : « je vais faire Casanova ». Et j’ai aussitôt répondu : « Non, c’est moi qui vais faire Casanova. — Non, il a 26 ans, c’est l’histoire d’un jeune Casanova avec une dame plus âgée. — Ben, c’est plus ça. Il y a bien un moment où il est vieux ? — Tu plaisantes ? — Non, non, je suis très sérieux. — Fais attention, Vincent : si je te prends au mot, tu vas être bien embêté — Pas du tout : prends-moi au mot ! — Il y a bien un épisode avec la Charpillon… » Et ils ont bifurqué sur cette histoire. Qu’est-ce qui vous a séduit à ce point dans ce personnage ? Casanova, quand même ! Il n’y a pas beaucoup de personnages de cette dimension. J’ai fait Rodin, le professeur Charcot. Si demain on me demande de jouer Enzo Ferrari je vais

Continuer à lire

Plaire, aimer, éconduire vite : "Dernier Amour", avec Vincent Lindon

Drame | De Benoît Jacquot (Fr, 1h38) avec Vincent Lindon, Stacy Martin, Valeria Golino…

Vincent Raymond | Mardi 19 mars 2019

Plaire, aimer, éconduire vite :

Au soir de sa vie, Casanova évoque à une confidente un épisode de sa vie aventureuse se déroulant à Londres, où il vivait alors en exil ; un souvenir douloureux lié à une femme dont il s’est épris, qui jamais n’a cédé à sa cour : la Charpillon, une courtisane au corps et à l’esprit bien faits… Comment diable éprouver de l’empathie pour la personne de Casanova, l’aventurier qui épousa le XVIIIe siècle en triomphant des geôles, des duels et des revers de fortune ; l’infaillible séducteur que sa réputation en tout lieux précédait et qui, de surcroît taquina la muse pour composer en sus de ses mémoires, quelques ouvrages réputés ? En le dépeignant dépourvu de ses talents et mérites, chevalier à la triste figure confronté au doute, à l’échec et à la déchéance. En rendant, en fait, à ce héros hors normes sa qualité d’humain. Le Casanova façonné par Benoît Jacquot pour Vincent Lindon (et réciproquement) apparaît ainsi comme une montagne de fragilité et de doute, au moment où la certitude de son prestige commence à s’effiloche

Continuer à lire

Alain Cavalier en grand format

ECRANS | Grand filmeur devant l’Éternel, Alain Cavalier a débuté il y a plus d’une trentaine d’années une activité de portraitiste qu’il mène assidument en parallèle de ses (...)

Vincent Raymond | Mardi 16 octobre 2018

Alain Cavalier en grand format

Grand filmeur devant l’Éternel, Alain Cavalier a débuté il y a plus d’une trentaine d’années une activité de portraitiste qu’il mène assidument en parallèle de ses caméra-journaux ou de ses fictions. Alors que sortent, répartis en trois programmes, Six portraits XL (c’est à dire de 50 minutes au lieu de 13 chacun), le cinéaste accomplit sa traditionnelle visite en terres lyonnaises pour les présenter. Normalement, il sera accompagné par sa caméra. Six portraits XL Au Comœdia ​le mercredi 24 octobre à 20h

Continuer à lire

La Loi n’a pas dû marcher : "En guerre"

On ne Loach rien ! | « Celui qui combat peut perdre. Celui qui ne combat pas a déjà perdu. » Citant Brecht en préambule, et dans la foulée de La Loi du marché, Stéphane Brizé et Vincent Lindon s’enfoncent plus profondément dans l’horreur économique avec ce magistral récit épique d’une lutte jusqu’au-boutiste pour l’emploi. En compétition à Cannes 2018.

Vincent Raymond | Mardi 15 mai 2018

La Loi n’a pas dû marcher :

Quand la direction de l’usine Perrin annonce sa prochaine fermeture, les représentants syndicaux, Laurent Amédéo en tête, refusent la fatalité, rappelant la rentabilité du site, les dividendes versés par la maison-mère allemande aux actionnaires, les sacrifices consentis. Une rude lutte débute… Nul n’est sensé ignorer La Loi du marché (2015), pénultième réalisation de Stéphane Brizé, qui s’intéresse à nouveau ici à la précarisation grandissante des ouvriers et des employés. Mais il serait malvenu de lui tenir grief d’exploiter quelque filon favorable : cela reviendrait à croire qu’il suffit de briser le thermomètre pour voir la fièvre baisser. Mieux vaudrait se tourner vers les responsables de ces situations infernales conduisant le vulgum pecus à crever de préférence la gueule fermée. Des responsables que Brizé, et Lindon son bras armé, désignent clairement, révèlent dans leur glaçant cynisme et la transparence de leur opacité.

Continuer à lire

Rōnins canins : "L’Île aux Chiens"

Le Film de la Semaine | Wes Anderson renoue avec le stop motion pour une fable extrême-orientale contemporaine de son cru, où il se diversifie en intégrant de nouveaux référentiels, sans renoncer à son originalité stylistique ni à sa singularité visuelle. Ces Chiens eussent mérité plus qu’un Ours argenté à Berlin.

Vincent Raymond | Mardi 3 avril 2018

Rōnins canins :

Sale temps pour les cabots de Megasaki ! Prétextant une épidémie de grippe canine, le maire décide de bannir tous les toutous et de les parquer sur une île dépotoir. Atari, 12 ans, refuse d'être séparé de son Spots adoré. Il vole un avion pour rallier l’Île aux Chiens. Ce qu’il y découvrira dépasse l’entendement… Peu de cinéastes peuvent se targuer d’être identifiables au premier coup d’œil, qu’ils aient signé un film d’animation ou en prises de vues réelles. Tel est pourtant le cas de Wes Anderson, dont le cosmos se trouve, à l’instar d’une figure fractale, tout entier contenu dans la moindre de ses images. Martelée par trois tambourineurs asiates dans une pénombre solennelle, l’ouverture de L’Île aux Chiens est ainsi, par sa “grandiloquente sobriété”, un minimaliste morceau de bravoure andersonien en même temps qu’une mise en condition du public. Au son mat des percussions, celui-ci entame sa plongée dans un Japon alternatif nuke-punk, synthèse probable entre le bidonville de Dodes'kaden ! et le sur-futurisme c

Continuer à lire

Xavier Giannoli : ”Un appel vers le mystère“

L'Apparition | Après Marguerite, Xavier Giannoli revient avec L’Apparition. Vincent Lindon y campe un journaliste envoyé par le Vatican dans les Alpes, où une jeune fille affirme avoir eu une apparition de la Vierge. L’enquête est ouverte… Propos recueillis par Vincent Raymond & Aliénor Vinçotte

Vincent Raymond | Mardi 6 février 2018

Xavier Giannoli : ”Un appel vers le mystère“

Qu’est-ce qui vous a mené sur ce chemin de la foi ? Xavier Giannoli : Je ne crois pas que L’Apparition soit un film sur le chemin de la foi. J’ai lu un fait divers où il était question d’une enquête canonique — c’est-à-dire une enquête diligentée par un évêque pour essayer de faire la lumière sur un fait surnaturel, “apparitionnaire”. J’ai tout de suite compris que c’était un sujet de film, de cinéma très romanesque et très intéressant. J’ai été baptisé, j’ai reçu une éducation chrétienne, mais je ne suis pas pratiquant et je pense comme tout le monde que cette question du religieux, de la foi, de l’existence ou de l’absence de Dieu est une question essentielle de nos vies. J’avais l’intuition que l’enquête était une proposition cinématographiquement forte et originale. Si ce n’est pas un film sur la foi, alors qu’en est-il ? C’est un film sur le doute. Des films sur la foi, j’en ai vu. Là, ce qui m’intéressait, c’est d’avoir le point de vue d’un sceptique sur un mystère. J’ai donc une approche documentaire, argumentée et étayée par une lon

Continuer à lire

En présence d’un doute : "L'Apparition"

Mystère mystérieux | de Xavier Giannoli (Fr, 2h21) avec Vincent Lindon, Galatea Bellugi, Patrick d’Assumçao…

Vincent Raymond | Mardi 6 février 2018

En présence d’un doute :

Encore blessé et traumatisé par la mort d’un confrère sur le terrain, un reporter de guerre accepte de sortir de sa prostration quand un évêque du Vatican lui demande de participer à une enquête canonique : une jeune fille prétend que la Vierge lui est apparue, mais rien n’est moins sûr… Xavier Giannoli traite ici, comme dans nombre de ses réalisations précédentes — ses courts-métrages y compris —, d’une fascination pour une forme d’aura inexplicable ; la grâce mystique prenant dans L’Apparition le relai de la notoriété (Superstar), du charisme (Quand j’étais chanteur) ou du (non-)talent artistique (Marguerite). À cette note fondamentale, il ajoute un autre thème récurrent et souvent complémentaire : la dissimulation et l’usurpation de qualité. Pour les figures centrales de ses fi

Continuer à lire

Alain Cavalier, la voie du filmeur

Rétrospective | Son importance dans le paysage cinématographique contemporain n’a d’égale que son infinie discrétion. Humble mais résolu, il se révèle capable d’audaces inouïes (...)

Vincent Raymond | Mardi 28 novembre 2017

Alain Cavalier, la voie du filmeur

Son importance dans le paysage cinématographique contemporain n’a d’égale que son infinie discrétion. Humble mais résolu, il se révèle capable d’audaces inouïes sur un fil entre intimité et impudeur, restant étranger cependant à toute obscénité. S’il revêt la forme de l’énigme, Alain Cavalier est une figure de style à lui seul, en marge et en marche continues — avant que l’expression soit à la mode, donc galvaudée. C’est une voie d’exigence et d’épure que ce filmeur s’est tracée, se dépouillant patiemment des attirails, des lourdeurs du cinéma. Ce chemin, qui démarre sur les bas-côtés de la Nouvelle Vague, à distance des chapelles, l’Institut Lumière propose d’en accomplir un fragment significatif autour de ses premières œuvres. En apparence classiques, ou du moins conformes à la “forme“ de l’époque, Le Combat dans l’île (1962) avec Romy Schneider et Trintignant puis L’Insoumis (1964, avec Delon et tourné à Lyon) jouent pourtant avec le feu en abordant frontalement des thématiques sensibles, comme la guerre d’Algérie. Il oblique v

Continuer à lire

"Rodin" : mâle de pierre

Le Film de la Semaine | Pour commémorer le centenaire de sa disparition, Jacques Doillon statufie Auguste Rodin dans ses œuvres. L’incandescence contenue de Vincent Lindon et le feu d’Izïa Higelin tempèrent heureusement une mise en scène par trop classique. En lice à Cannes 2017.

Vincent Raymond | Mardi 23 mai 2017

De 1880 à l’aube du XXe siècle, quelques particules de la vie d’Auguste Rodin : sa notoriété naissante, la passion fusionnelle vécue avec son élève et muse Camille Claudel, sa gloire parmi ses pairs émaillée de scandales artistiques, son caractère d’ursidé… Malgré son titre lapidaire et globalisant, ce Rodin ne prétend pas reconstituer l’entièreté de l’existence du sculpteur sous des tombereaux de détails mimétiques. Aux antipodes de ces émollientes hagiographies du type Cézanne et moi, Doillon opte en effet pour une approche impressionniste, en pierre brute, évoquant la démarche de Pialat dans Van Gogh — le temps et l’obstination rapprochent par ailleurs les deux plasticiens, aux fortunes pourtant diamétralement opposées. Buriné Malgré cela, Doillon ne parvient pas à se défaire d’une forme de pesanteur académique et conformiste. Cinéaste du heurt, de la parole torrentielle, d’une vie surgissante et spontanée, il se tr

Continuer à lire

"Paterson" : Poète, vos papiers (du véhicule)

ECRANS | Une semaine ordinaire dans la vie de Paterson, chauffeur de bus à Paterson, New Jersey et poète à ses heures. Après la voie du samouraï, Jarmusch nous indique celle d’un contemplatif alter ego, transcendant le quotidien sur son carnet. Une échappée hors du temps bienvenue.

Vincent Raymond | Mardi 20 décembre 2016

Dalí soutenait que la gare de Perpignan était le centre du monde. Alors, la ville de Paterson, avec ses rues peu fréquentées, ses murs de briques rouges et sa quiétude provinciale, ne pourrait-elle être le nord magnétique de la poésie américaine ? Escale obligée — semble-t-il — pour une foule de maîtres du verbe, de Ginsberg à Iggy Pop, ce cadre apparemment dépourvu de pittoresque et de distractions a inspiré William Carlos Williams tout au long de sa carrière. Il est aussi la patrie d’un bien nommé Paterson, émule du précédent ; le lieu d'où il compose son œuvre dans le secret d’un carnet de notes, sans jamais se départir de son impassibilité. Citoyen en apparence quelconque d’une ville banale, Paterson trouve dans son train-train matière à émerveillement, transmutant les choses vues en vues singulières. Carnet de notes sur revêtement de ville Emboîtant les pas de ce scribe machiniste, Jarmusch révèle le caractère ininterrompu du processus d’écriture : entre la cristallisation de l’inspiration et la fixation du texte sur le papier, les mots s’affichent, s’accumulent, s’agencent dans son esprit —

Continuer à lire

"Paterson" avant tout le monde

ECRANS | L’an dernier à la même époque, Adam Driver était casqué et faisait le méchant. Le voici en charmante compagnie (Golshifteh Farahani, quand même) et dirigé par Jim (...)

Vincent Raymond | Mardi 6 décembre 2016

L’an dernier à la même époque, Adam Driver était casqué et faisait le méchant. Le voici en charmante compagnie (Golshifteh Farahani, quand même) et dirigé par Jim Jarmusch dans Paterson, candidat malheureux lors de la dernière édition du festival de Cannes, projeté en avant-première au Comœdia. Tout de même, il faudra bien un jour que Jarmusch décroche une Palme d’Or du long-métrage avant d’avoir des cheveux blancs. Heu… enfin, on se comprend. Paterson Au Comœdia le mardi 13 décembre à 20h15

Continuer à lire

Les Chevaliers blancs

ECRANS | S’inspirant de l’affaire de l’Arche de Zoé, Joachim Lafosse confie à un Vincent Lindon vibrant un rôle d’humanitaire exalté prêt à tout pour exfiltrer des orphelins africains. L’année 2016 pourrait bien être aussi faste que la précédente pour le comédien récompensé à Cannes avec "La Loi du marché".

Vincent Raymond | Mardi 19 janvier 2016

Les Chevaliers blancs

Qu’il situe ses histoires dans le cadre intime d’une famille en train de se disloquer (Nue Propriété, À perdre la raison) ou, comme ici, au sein d’un groupe gagné par le doute et miné par les tensions, Joachim Lafosse suit film après film des shémas psychologiques comparables : il décrit des relations excessives, où un dominateur abusif exerce une subjugation dévastatrice sur son entourage. Cette figure charismatique n’est pas toujours ab initio animée d’intentions malveillantes : le personnage que joue Lindon dans Les Chevaliers blancs est mu par une mission humanitaire qu’il considère comme supérieure à toute autre considération, toute contingence, y compris la sécurité des membres de son équipe. La poursuite orgueilleuse de son idéal va le faire glisser dans une spirale perverse. Hors de tout manichéisme, Lafosse ne réduit pas ce mentor déviant aux seuls effets de sa malignité : sans chercher à l’exonérer, il le montre dévoré par de sincères souffrances ; pareil au Drogo du Désert des Tartares, écrasé par la chaleur, l’attente, l’impatience — plus éprouvé et manipulé en s

Continuer à lire

La Loi du marché

ECRANS | Comment un chômeur de longue durée se retrouve vigile et fait l’expérience d’une nouvelle forme d’aliénation par le travail : un pamphlet de Stéphane Brizé, radical dans son dispositif comme dans son propos, avec un fabuleux Vincent Lindon. Critique et propos du cinéaste. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 18 mai 2015

La Loi du marché

Thierry, 51 ans, 20 mois de chômage derrière lui, constate avec calme l’aporie sociale dans laquelle il se trouve : d’abord face à un conseiller Pôle Emploi qui a bien du mal à lui donner le change, puis à la table d’un café où ses anciens collègues syndiqués tentent de lui expliquer qu’il faut attaquer le mal à la racine. Et la racine, c’est la malhonnêteté et l’avarice du patron qui les a licenciés. Mais Thierry n’en démord pas : il veut seulement du travail pour sortir de cette foutue précarité dans laquelle il se trouve, cesser d’épousseter les meubles et faire vivre sa famille — dont un fils handicapé. Alors, de guerre lasse, il accepte un emploi de vigile dans un centre commercial, où on l’initie à la surveillance des clients, mais aussi des autres employés. L’itinéraire de Thierry a tout de la fiction édifiante, proche sur le papier de ceux accomplis par les personnages des frères Dardenne. Mais Stéphane Brizé a sa propre manière de filmer conflits moraux et injustices sociales liés au monde du travail. Celle-ci repose, comme c’était déjà le cas dans son très beau film précédent,

Continuer à lire

Journal d’une femme de chambre

ECRANS | Même si elle traduit un certain regain de forme de la part de Benoît Jacquot, cette nouvelle version du roman d’Octave Mirbeau a du mal à tenir ses promesses initiales, à l’inverse d’une Léa Seydoux épatante de bout en bout. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 31 mars 2015

Journal d’une femme de chambre

Après Jean Renoir et Luis Buñuel, Benoît Jacquot tente donc une nouvelle adaptation du livre d’Octave Mirbeau avec Léa Seydoux dans le rôle de Célestine, bonne à tout faire envoyée de Paris vers la Province pour servir les bourgeois Lanlaire. Co-écrit avec la jeune Hélène Zimmer — réalisatrice d’un premier long, À 14 ans, sorti le mois dernier en salles — ce Journal d’une femme de chambre a l’ambition de revenir au roman initial en en sélectionnant les épisodes plutôt qu’en l’actualisant. Pendant trente minutes, le film s’inscrit dans la droite ligne des Adieux à la Reine : la caméra et les comédiens prennent de vitesse la reconstitution historique, tandis que Jacquot, au diapason de son héroïne, pointe avec sarcasme les rapports de pouvoir et ce qui va avec — abus de pouvoir et droit de cuissage. C’est ce qui séduit le plus dans cette ouverture, sans doute ce que Jacquot a filmé de plus brillant depuis des lustres : comment, en replongeant dans la France du début du XXe siècle, il offre un commentaire très pertinent sur la nôt

Continuer à lire

Alain Cavalier : «À mon âge, terminer un film est une victoire»

ECRANS | Rencontre avec Alain Cavalier, autour de son dernier film, "Le Paradis". Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 20 octobre 2014

Alain Cavalier : «À mon âge, terminer un film est une victoire»

Comment jugez-vous le retour de la fiction dans votre œuvre entre Pater et Le Paradis ? Est-ce une suite logique ou est-ce plus accidenté ?Alain Cavalier : Je n’ai jamais fait de différence entre fiction et documentaire. Quand je faisais de la fiction, je copiais la vie ; je regardais comment parlaient les gens, comment ils vivaient et quand j’écrivais un scénario, j’essayais de reconstituer ce qui m’avait intéressé dans la vie. Après, pour changer un petit peu, je suis allé filmer les gens directement dans leur vie, comment ils travaillaient… Ce qui m’intéresse, c’est regarder la vie et la copier le mieux possible avec ma caméra pour la proposer au spectateur. Je vous pose cette question car je me souviens qu’au moment de René, vous assumiez le fait d’avoir essayé de réinjecter la fiction dans votre nouvelle manière de tourner…Avant cela, j’avais rencontré quatre jeunes gens pour faire un film qui s’appelait Le Plein de super ; j’avais envie de tourner av

Continuer à lire

Le Paradis

ECRANS | En 70 minutes, avec sa seule petite caméra, quelques objets et quelques visages, Alain Cavalier raconte les grandes fictions qui ont marqué son enfance : les Évangiles et "L’Odyssée" d’Homère. Un film sublime, à la fois simple et cosmique, sur la vie, la mort, la mémoire, la grâce et l’origine. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 7 octobre 2014

Le Paradis

Voici le corps inerte d’un petit paon, que deux mains manipulent pour constater son absence de vie. On le déposera au pied d’un arbre et des charognards viendront l’emporter. Mais pour garder la trace de son passage sur terre, on construira un mausolée de fortune ; d’abord une pierre, puis quelques clous courbés en croix pour la maintenir. Les saisons passeront, l’arbre sera coupé, la neige l’ensevelira, mais le mausolée résiste et la mémoire du petit paon avec lui. À intervalles réguliers, comme un fil rouge de ce Paradis, Alain Cavalier reviendra filmer ce monument dérisoire mais qui, par la force de son regard, devient essentiel. Non pour célébrer une mystique panthéiste, mais pour montrer que l’acte de se souvenir peut inverser le cycle de la vie et de la mort. Un homme et des Dieux Alors Cavalier se souvient… Il se souvient de ses années au pensionnat catholique où on lui a appris des histoires fantastiques qui n’ont depuis jamais cessé de l’habiter, comme des fictions fécondes ayant forgé son imaginaire. Il en retient deux : les Évangiles et L’Odyssée d’Homère. D’un côté, l’histoire d’un homme qui se prétend fils de Dieu, réalise des mir

Continuer à lire

Mea culpa

ECRANS | De Fred Cavayé (Fr, 1h30) avec Vincent Lindon, Gilles Lellouche…

Christophe Chabert | Mardi 4 février 2014

Mea culpa

«Sur une idée d’Olivier Marchal» nous dit le générique de fin. Tout s’explique ! L’idée en question est en fait un fonds de commerce : un ex-flic traumatisé et au fond du trou va tenter de se racheter en protégeant son fils et en flinguant à tout va du méchant, ici des gangsters serbes dont les motivations sont très sommairement résumées : «les filles et la came». Justice expéditive, tirage de tronches et gros accès de virilité sont donc au programme, mais là n’est pas le problème de cet actionner à la française. Il y a d’un côté la minceur du scénario — pas grave — et de l’autre sa farandole d’incohérences, que Cavayé tente de noyer sous une pluie de fusillades, poursuites et bastons qui ne justifient jamais la réputation de "bon artisan" appliquée un peu vite au cinéaste. Rien ne tient debout donc, que ce soit la gestion du temps, de l’espace ou de l’élémentaire réalisme des situations — les flics interviennent une bonne heure après un carnage homérique dans une boîte de nuit, une bagnole va plus vite qu’un TGV… On a tendance à fustiger l’état de la comédie française ; mais entre Besson, Cavayé et Marchal, le polar d’ici n’est pas for

Continuer à lire

Le film de casse selon Cavalier

ECRANS | Découvrir le film le plus rare d’un de nos cinéastes préférés, en sa présence : le festival Lumière ne pouvait nous faire plus plaisir qu’en programmant Mise à sac (...)

Christophe Chabert | Vendredi 11 octobre 2013

Le film de casse selon Cavalier

Découvrir le film le plus rare d’un de nos cinéastes préférés, en sa présence : le festival Lumière ne pouvait nous faire plus plaisir qu’en programmant Mise à sac d’Alain Cavalier. Il faut aussi remercier la Cinémathèque française, qui a choisi le film dans le cadre de l’invitation qui lui a été lancée. Mise à sac appartient à la première période de Cavalier, celle où il laisse parler son goût pour les genres cinématographiques, et ce film de casse à l’échelle d’une ville toute entière lui permet de collaborer à l’écriture avec un autre cinéaste qui débuta dans le polar avant d’inventer un cinéma à son image, Claude Sautet. Surtout, Mise à sac est la transposition d’un roman de Richard Stark, The Score (En coupe réglée, en français) qui appartient à sa série racontant les aventures d’un cambrioleur nommé Parker. Derrière le pseudo de Stark se cache l’immense Donald Westlake, et ce héros-là, rebaptisé Georges et incarné par Michel Constantin chez Cavalier, connaîtra une sacrée postérité cinématographique, puisque Lee Marvin — dans Le Point de non-retour — Mel G

Continuer à lire

Les Salauds

ECRANS | De Claire Denis (Fr, 1h40) avec Vincent Lindon, Chiara Mastroianni…

Christophe Chabert | Mercredi 10 juillet 2013

Les Salauds

J’ai pas sommeil, Trouble every day, Les Salauds : trois films qui, dans l’œuvre de Claire Denis, forment une sorte de trilogie de l’horreur, où elle fouille les désirs monstrueux pour en sortir des récits en forme de cauchemars éveillés. On peut aussi y voir l’asymptote d’une carrière, du vouloir-dire omniprésent (J’ai pas sommeil) à un plus rien à dire franchement gênant (Les Salauds), avec au milieu un point d’équilibre fragile (Trouble every day, son meilleur film). Les Salauds donc, est une sorte de magma filmique incohérent, que ce soit dans l’enchaînement des séquences ou celui des plans, où Denis s’enfonce dans le ridicule à mesure qu’elle s’approche de l’immontrable. Grotesque, ce plan récurrent de Lola Creton avançant nue sur une route le vagin ensanglanté ; ridicules, ces scènes de cul entre Lindon et Mastroianni ; risible, ce porno final qui semble répondre à ceux que projetait Lynch dans Lost highway. Tout cela paraît assemblé à l’arrache sur un banc de montage, comme un work in progress dénué de sens, masquant à grand pe

Continuer à lire

Augustine

ECRANS | D'Alice Winocour (Fr, 1h41) avec Vincent Lindon, Soko, Chiara Mastroianni…

Jerôme Dittmar | Mercredi 31 octobre 2012

Augustine

Si les images de Charcot n'ont cessé d'irriguer le cinéma (de Furie à A.I en passant par Carrie), rarement l'histoire du docteur et sa patiente star, Augustine, n'a fait l'objet d'un film. À Alice Winocour de compenser cette absence avec un premier long aussi ambitieux que petit à l'arrivée. La faute à une approche trop polie, presque scolaire, qui ouvre autant de pistes théoriques qu'elle enferme la mise en scène dans un carcan appliqué et limité. Tout est finalement si réfléchi, dans cette histoire sur les mystères de la sexualité féminine, qu'aucune ambiguité n'émerge. Là où devraient exister des personnages ébranlés par leurs désirs, fascinés par une attirance réciproque dans un monde aux portes de la psychanalyse et du spectacle permanent, surnagent deux acteurs filmés par une caméra proche de l'académisme télévisuel. Pas facile aussi d'être bouleversé par la semi-lourdeur de Soko dans le rôle d'Augustine. L'actrice, jamais troublante, plombant limite le film à elle seule. Jérôme Dittmar  

Continuer à lire

Quelques heures de printemps

ECRANS | Un fils sort de prison et renoue des rapports électriques avec sa mère malade. Avec ce film poignant emmené par une mise en scène sans psychologie ni pathos et deux comédiens incroyables, Stéphane Brizé s’affirme comme un grand cinéaste. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 14 septembre 2012

Quelques heures de printemps

C’est un malentendu qui persiste et qui s’agrandit : un fils, Alain, et sa mère, Yvette, deux échoués de la classe moyenne dans une banlieue pavillonnaire en Bourgogne. Lui vient de purger un an et demi de prison pour une connerie qui lui a coûté cher, elle souffre d’une tumeur au cerveau dont l’avancée inéluctable la pousse à envisager un suicide assisté en Suisse. Les voilà à nouveau sous le même toit, mais les épreuves ne les rapprochent pas ; au contraire, le fossé du ressentiment qui a toujours existé entre eux se creuse encore. Un ressentiment qui est surtout affaire de non-dits. Dans Mademoiselle Chambon, Stéphane Brizé mettait en scène des silences qui en disaient long sur le désir et le sentiment amoureux ; avec Quelques heures de printemps, le silence se fait douloureux, blessant, cruel. Commencé à la manière d’Un mauvais fils de Sautet, le film bifurque peu à peu vers un territoire qui lui est propre, où le cinéaste observe la dernière tentative de communication entre Alain et Yvette avec un vérisme constant (de l’accent des p

Continuer à lire

Toutes nos envies

ECRANS | De Philippe Lioret (Fr, 2h) avec Marie Gillain, Vincent Lindon…

Dorotée Aznar | Mercredi 2 novembre 2011

Toutes nos envies

«Librement inspiré du roman d’Emmanuel Carrère», dit le générique. C’est un euphémisme. De D’autres vies que la mienne, Philippe Lioret n’a retenu que le squelette : le dernier combat d’une juge atteinte d’une maladie incurable contre les sociétés de crédit provoquant sciemment le surendettement de leurs clients. Tout le reste n’est qu’un remake de son précédent Welcome. Le plus frappant, c’est l’absence d’urgence dans la narration : plus occupé à mettre en scène les silences que l’action, Lioret en oublie que son sujet repose sur un double contre-la-montre. Seul le mélodrame l’intéresse ; même quand il invente une mère de famille surendettée, c’est pour la dépeindre comme une femme exemplaire (on n’est pas chez les Dardenne) et en faire une future maman de substitution à la juge condamnée. On ne s’intéresserait aux problèmes des autres que quand ils finissent par s’inviter dans notre quotidien… Chez Carrère, la chose était bien plus métaphysique ! Même le trouble amoureux qui devrait naître entre Gillain et Lindon ne donne lieu qu’à de pauvres rebondissements vite évacués par la pudibonderie du récit. Tout ici est aseptisé, plat, surtout le jeu des ac

Continuer à lire

Cannes jour 8 : Pater noster

ECRANS | Melancholia de Lars Von Trier. Pater d’Alain Cavalier.

Dorotée Aznar | Jeudi 19 mai 2011

Cannes jour 8 : Pater noster

Arrivé dans la dernière ligne droite du festival et de sa compétition, on attend toujours le film qui mettra tout le monde d’accord, celui qui trouvera le juste milieu entre film pour festival et œuvre suffisamment audacieuse pour séduire la frange la plus dure de la cinéphilie. On pensait que Melancholia, le dernier Lars Von Trier, allait jouer ce rôle. Présenté ce matin au Grand Palais, le film s’avère en définitive une des déceptions majeures de Cannes 2011. Pourtant, Melancholia démarre par dix minutes de pure sidération visuelle, où Von Trier mélange des ralentis étranges où les personnages semblent flotter au milieu des décors, et des visions spatiales d’une planète en fusion, se terminant par une spectaculaire collision avec la Terre, le tout sur fond de Wagner. C’est magnifique, impressionnant, même si on se souvient que l’ouverture d’Antichrist produisait sensiblement la même sensation. Quand le film retrouve une forme traditionnelle (et même ultra-traditionnelle pour du Lars Von Trier : scope et caméra portée, zooms et raccords dans l’axe), les choses s’enlisent dans un pénible remake de Festen. Un mariage, des

Continuer à lire

La Permission de minuit

ECRANS | De Delphine Gleize (Fr, 1h50) avec Vincent Lindon, Quentin Challal, Emmanuelle Devos…

Christophe Chabert | Mercredi 23 février 2011

La Permission de minuit

La Permission de minuit permet à Delphine Gleize de sublimer le thème qui parcourait ses courts et ses longs-métrages : la question de la normalité face au pathologique. À travers l’amitié entre un médecin quinquagénaire et un adolescent atteint d’une maladie génétique rare lui interdisant de s’exposer à la lumière, la cinéaste aborde la question avec la bonne distance. La maladie et le cérémonial qui l’entoure (des combinaisons futuristes, une maison aux vitres teintées…) introduisent une étrangeté presque fantastique dans le récit. Les rapports entre David et Romain, très crus et loin du sérieux de la relation médecin patient, sont un autre contre-pied au mélodrame attendu. Le choix de Vincent Lindon, acteur intense et intègre, est pour beaucoup dans ce naturel bienvenu. Dommage que Gleize soit meilleur cinéaste que scénariste : le deuxième acte perd du temps avec le personnage-fonction d’Emmanuelle Devos, et le film n’arrive pas à se choisir une fin. Il faut dire qu’il trouve son point d’orgue bien plus tôt, dans une très belle et très gonflée scène d’amour entre deux ados où Gleize ne détourne pas plus le regard de la nudité qu’elle ne le faisait de la maladie. CC

Continuer à lire

«Un film appartient à celui qui le regarde»

ECRANS | Entretien / Alain Cavalier, cinéaste, continue son magnifique parcours en solitaire avec 'Irène', évocation sublime et bouleversante d’une femme aimée et disparue. Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 22 octobre 2009

«Un film appartient à celui qui le regarde»

Petit bulletin : Comment situez-vous ‘Irène’ dans votre veine autobiographique ?Alain Cavalier : En réalité, dans ‘Irène’, il y a trois films : celui que je devais faire avec Irène et que je n’ai pas fait, qui est donc une sorte de trou noir ; après, il y a ‘Ce répondeur ne prend pas de messages’, un film un peu compliqué sur une période de ma vie après la mort d’Irène, où elle intervient épisodiquement ; et puis, des années et des années plus tard, ce film ‘Irène’ parce que la permanence de cette personne dans ma vie depuis deux ou trois ans était plus forte. Elle frappait à ma porte, alors je suis rentré dans un passé pour revivre cette expérience sentimentale et amoureuse à la fois magnifique et extrêmement compliquée. J’ai essayé au début de rôder autour d’Irène en me disant qu’à un moment, je serai bien obligé d’attaquer le corps d’Irène. Mais comme elle n’est plus de ce monde, le corps de quelqu’un d’autre la remplacerait. J’ai envisagé plusieurs hypothèses, l’idée d’une comédienne connue notamment, mais je me suis rendu compte qu’elle était tellement présente à mes yeux qu’il était impossible de l’incarner par une autre. Alors j’ai

Continuer à lire

Irène

ECRANS | De et avec Alain Cavalier (Fr, 1h20)

Christophe Chabert | Jeudi 22 octobre 2009

Irène

Irène est peut-être le plus beau film de l’année, et le meilleur de son cinéaste, du moins dans sa veine «autobiographique». Pourtant, c’est un objet à part, unique, précieux dans tous les sens du terme, c’est-à-dire rare et fragile. Irène, c’est la femme aimée par Cavalier, disparue tragiquement au milieu des années 70 alors que le cinéaste essayait de monter un film avec elle. Cavalier s’engouffre dans cette béance (une femme et un film fantômes) qu’il tente de matérialiser, trente-cinq ans plus tard, avec les moyens rudimentaires qu’il a adoptés depuis La Rencontre : un homme qui regarde et commente, seul derrière sa caméra, des bribes de réel. Alain cherche Irène dans son présent : il la trouve dans une photo de Sophie Marceau, dans l’appartement où ils ont vécu, dans le regard d’une oie, dans des traversins disposés comme les jambes écartées d’une femme… Il part sur ses traces, y risque sa vie — incroyable scène presque gore où il tombe dans les escaliers du métro — et après avoir longuement tourné autour, choisit d’affronter cette présence insaisissable. C’est une simple photo, révélée tardivement, de cette femme sublime, qui donne tout son sens à ce film d’amour

Continuer à lire

Mademoiselle Chambon

ECRANS | De Stéphane Brizé (Fr, 1h41) avec Vincent Lindon, Sandrine Kiberlain…

Dorotée Aznar | Lundi 12 octobre 2009

Mademoiselle Chambon

Jean tombe sous le charme de Mademoiselle Chambon, l’institutrice de son fils. Il s’improvise gauchement maçon du cœur et propose de réparer la fenêtre de son appartement. Pour le remercier, elle fait pleurer son violon dans l’austérité de son salon. Ils se recroisent, s’échangent des regards, se frôlent à grand-peine. Jean fuit son épouse, Mademoiselle Chambon souffle le chaud mais surtout le froid. Déjà pas franchement survoltée, l’ambiance s’abîme dans les non-dits, les silences chastes, les œillades intéressées, le tout dans une dynamique à faire passer ‘Les Regrets’ de Cédric Kahn pour ‘Bad Boys 2’. Stéphane Brizé choisit sciemment de se focaliser sur l’expression quotidienne de la passion, freinant systématiquement ses personnages dans leurs élans, quitte à en faire les représentations statufiées de l’indécision, d’une certaine idée de la transparence amoureuse. C’est quand ils finissent par quitter leur routine mécanique que le film prend son envol, dans des scènes où la réserve du film comme ses partis pris esthétiques finissent par prendre tout leur sens : Brizé soigne particulièrement ces séquences pudiques, où le talent des acteurs principaux brille de façon intense.

Continuer à lire

Blog : Ô Irène !

ECRANS | Mardi 19 mai :

Christophe Chabert | Mardi 19 mai 2009

Blog : Ô Irène !

Le festival continue peinard. On avait vu Looking for Eric avant de partir, on ne l’avait pas beaucoup aimé (pas du tout, même), mais après le Von Trier, les festivaliers avaient manifestement envie de se détendre. Du coup, cette comédie concept très mineure dans l’œuvre de Loach, a reçu un fort bon accueil sur la Croisette. Dans les sections parallèles, on a bien aimé à ‘Un certain regard’ Le Père de mes enfants de Mia Hansen-Love, alors qu’on détestait son premier film, Tout est pardonné. Et à la ‘Quinzaine’, on a découvert le beau film de Denis Villeneuve Polytechnique, sorte d’Éléphant québécois, ainsi que Les Beaux Gosses, comédie ado de l’excellent Riad Sattouf, bientôt en salles et franchement bidonnant. Et puis le deuxième choc de ce festival : Irène d’Alain Cavalier. Continuant son cinéma en solitaire engagé depuis La Rencontre, le cinéaste septuagénaire l’emmène ici à des hauteurs encore jamais atteintes dans son travail (le mot œuvre lui ferait horreur). Irène, c’est une femme aimée au début des années 70, morte dans un accident de voiture et jamais oubliée par le cinéaste. Il veut faire un film s

Continuer à lire

Pour elle

ECRANS | De Fred Cavayé (Fr, 1h36) avec Vincent Lindon, Diane Kruger…

Christophe Chabert | Mercredi 26 novembre 2008

Pour elle

Dans le puits sans fond du cinéma français en cette fin d’année, il est sûr que Pour elle surnage aisément. Plutôt bien fait, sans énorme faute de goût ou idéologie douteuse (enfin, presque), bien servi par Vincent Lindon (acteur formidable, toujours), Fred Cavayé se démarque des catas signées Ribes, Veber, Haïm ou Salles. Cela étant, ce thriller lorgnant violemment vers Prison Break est aussi un film absolument impersonnel, surproduit (musique envahissante, décors too much, lumières irréalistes) qui ne tente rien et se contente de ne pas marcher en dehors de ses plates-bandes. On aurait aimé plus d’ambiguïté dans le récit (Kruger est trop rapidement non coupable), même si le film se rattrape un peu lors d’une scène de violence inattendue et sans concession. Vite vu, vite oublié, mais pas nul : c’est déjà ça de pris ! CC

Continuer à lire

Intégrale autobiographique

ECRANS | ALAIN CAVALIER Pyramide

| Mercredi 14 mars 2007

Intégrale autobiographique

Le cinéma d'Alain Cavalier part d'un postulat simple : si le cinéaste est un artisan, son outil est la caméra. Et son travail consiste à filmer le réel dans son immédiateté, sans médiation entre son regard et l'objet filmé. Que Cavalier ait été un formidable cinéaste de fiction, cela ne fait aucun doute. Mais c'est bien dans ses œuvres autobiographiques, aujourd'hui regroupées dans un coffret DVD, que l'on peut voir son art à l'état brut. Trois films tournés à trois périodes et avec trois supports différents, traduisent ainsi à la fois la réappropriation de son outil par Cavalier, mais aussi les soubresauts de son existence. Ce répondeur ne prend pas de message, (16 mm, 1977) le montre enrubanné tel l'homme invisible, repeignant une pièce de son appartement entièrement en noir après la mort de sa compagne. La Rencontre (Hi-8, 1996) filme des objets, des animaux, des paysages et le corps de Françoise Widhoff, dont il vient de tomber follement amoureux. Le Filmeur (DV, 2005) enregistre son quotidien d'homme et de cinéaste, démarche naturelle de celui qui tient son journal et qui n'a plus peur de tout montrer, lui compris. La mort, l'amour, la maladie : Cavalier cherche à capter l'inf

Continuer à lire