La Délicatesse

ECRANS | De David et Stéphane Foenkinos (Fr, 1h48) avec Audrey Tautou, François Damiens…

Dorotée Aznar | Vendredi 16 décembre 2011

La France s'enfonce dans la sinistrose ? Rassurons-nous, nos gentils hommes à tout-faire de la culture veillent à lui redonner le moral à coups de feel good movies enrobés dans de la guimauve. Les frères Foenkinos transvasent donc le bouillasson littéraire de David en gentil mélodrame qui prend soin de ne fâcher personne. Son héroïne (Tautou) est gentille : après la mort de son aimé (et quelques saynètes à la Jeunet), elle se console avec son travail, compensant sa froideur intérieure par une efficacité productiviste. Jusqu'au jour où, dans un moment d'égarement, elle embrasse un collègue (Damiens), pas très beau, plutôt transparent mais très gentil, qui en retour se sent pousser des ailes. Deux options s'offraient aux Foenkinos : la comédie amère à la Blier sur la beauté cachée des laids ; le drame social où la pression de l'entourage met en échec la possibilité de franchir la barrière de classe. La Délicatesse louvoie gentiment entre ces deux courants, et n'était le travail formidable de François Damiens pour faire exister son personnage, finirait par n'en traiter aucun. Ce qui tient le plus au cœur des gentils Foenkinos, c'est de dire qu'en ces temps de mondialisation (sus à Ikea !), le mieux, c'est encore un bol de soupe à la campagne chez sa mémé. Écœurant comme du Delerm père et fils !
Christophe Chabert

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Affaires de famille : "Mon Cousin" de Jan Kounen

Comédie | Le retour de Jan Kounen, avec une comédie. Et Vincent Lindon.

Vincent Raymond | Mercredi 30 septembre 2020

Affaires de famille :

Hasard des dé/re/programmations, ce nouveau Jan Kounen va voisiner sur les écrans avec les films de Gaspar Noé et d'Albert Dupontel, auteurs avec qui le réalisateur partage une fugace figuration parmi les pensionnaires d’un hôpital psychiatrique dans Mon Cousin. Cette camaraderie rappellera à ceux qui pensent trouver ici un “simple“ buddy movie qu’ils pourraient bien en être. Certes, il s’agit bien d’une comédie de caractères reposant sur la réconciliation entre un milliardaire aigri et un exalté cyclothymique sur fond d’héritage, cousue sur mesure pour Lindon (d’ailleurs crédité au scénario) et Damiens. Mais au-delà de la farce et de la critique, il y a une interprétation à la Piccoli chez Sautet pour le premier, et une totale projection des valeurs new age de Kounen dans le personnage du second. Ajoutez l’habituelle mise en scène virtuose de l’auteur de Dobermann et vous aurez une fable oscillant entre burlesque et mélancolie, anticipant avec une redoutable acuité le besoin de nature, d’espace et de contacts humain des urbains post-confinement.

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En fin de conte : "Le Prince Oublié"

Le Film de la Semaine | Le combat de personnages pour pouvoir survivre après la défection de leur public épouse celui d’un père pour rester dans le cœur de sa fille. Beau comme la rencontre fortuite entre Princess Bride et une production Pixar dans un film d’auteur français signé Hazanavicius.

Vincent Raymond | Mardi 11 février 2020

En fin de conte :

Tous les soirs, Djibi raconte à sa fille Sofia des histoires qu’il crée pour elle, où un Prince triomphe du diabolique Pritprout. Mais à son entrée au collège, Sofia se met à s’inventer ses propres histoires, causant la mise au chômage des personnages de l’univers imaginé par son père… De la même manière que l’histoire du Prince oublié navigue continûment entre deux mondes, la sphère du “réel“ et celle de l’imaginaire, le cinéma de Michel Hazanavicius offre au public un double plaisir : suivre le spectacle déployé par la narration (à savoir les aventures/mésaventures des personnages) tout en l’incitant à demeurer vigilant à la mécanique du récit, à sa méta-écriture et aux fils référentiels dont il est tissé. L’approche hypertextuelle constitue d’ailleurs une composante essentielle de son œuvre depuis le matriciel La Classe américaine ; au point qu’Hazanavicius semble avoir voulu illustrer par l’exemple les différentes pratiques recensées par Gérard Genette dans Palimpsestes : pastiche et travestissement pour les OSS 117

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Lutins de sa glace ! : "Santa & Cie"

Comédie de Noël | de & avec Alain Chabat (Fr, 1h35) avec également Pio Marmaï, Golshifteh Farahani, Audrey Tautou…

Vincent Raymond | Mardi 5 décembre 2017

Lutins de sa glace ! :

Comme par un fait exprès, la Saint-Nicolas tombe cette année le jour de la sortie de la nouvelle comédie d’Alain Chabat consacrée au Père Noël. Un Père Noël à sa hotte, c’est-à-dire prêt à transgresser les conventions. En l’occurence de quitter le pôle Nord en avance afin de venir chercher de quoi soigner la soudaine épidémie frappant ses lutins. Sauf que Santa Claus n’ayant pas l’habitude des usages du monde réel, ni des enfants éveillés, va un peu patiner… Chabat ne cesse de se bonifier avec le temps. Au départ très inféodé aux ZAZ — ces stakhanovistes du gag visuel/référentiel le distribuant à la mitraillette dans Y a-t-il un pilote dans l’avion et compagnie —, le réalisateur-comédien s’est depuis affranchi de ces tutelles d’outre-Atlantique hurlantes pour travailler un registre où la connivence demeure, mais à un niveau plus souterrain : la parodie n’étant plus une finalité, il dispose de plus de place pour sa vaste fantaisie. Ses multiples niveaux de lecture font de ce film une authentique comédie grand public et familiale, dépourvue de ce kitsch fa

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Carine Tardieu : « Pleurer ou rire, c’est une manière d’être vivante »

Entretien avec la réalisatrice de Ôtez-moi d'un doute | Avant d’aller à Cannes à la Quinzaine des Réalisateurs, Carine Tardieu était passée aux Rencontres du Sud pour présenter son film tourné en Bretagne. Rencontre avec une voyageuse.

Vincent Raymond | Mardi 5 septembre 2017

Carine Tardieu : « Pleurer ou rire, c’est une manière d’être vivante »

Vous abordez ici le thème du secret de famille, très fécond au cinéma… Carine Tardieu : Au fur et à mesure de l’écriture de cette histoire, je me suis rendu compte qu’il y avait énormément de familles dans lesquelles il y avait des secrets — beaucoup autour de la paternité, car on sait qui est la mère d’un enfant. On en entend davantage parler depuis que les tests ADN existent. Des gens m’ont raconté leur histoire : certains ont eu envie de chercher leur père biologique, d’autres n’ont jamais voulu savoir… Paradoxalement, découvrir que son père n’est pas son père biologique permet à votre héros de mieux le connaître le premier… Absolument. J’ai eu moi-même la sensation de rencontrer mon père assez tard, alors que mon père je le connais depuis toujours. Parfois, la rencontre se fait à un moment précis de la vie : quand on devient soi-même père ou mère, on se demande quel homme et quelle femme nos parents ont été. On projette des choses sur eux, qui sont juste une petite partie de leur réalité : ils sont bien davantage que nos parents.

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Paire de pères et pères aperts : "Ôtez-moi d’un doute" de Carine Tardieu

Le Film de la Semaine | Un démineur breton se trouve confronté à de multiples “bombes” intimes, susceptibles de dynamiter (ou ressouder) sa famille déjà bien fragmentée. Autour de François Damiens, Carine Tardieu convoque une parentèle soufflante. Quinzaine des Réalisateurs 2017.

Vincent Raymond | Mardi 5 septembre 2017

Paire de pères et pères aperts :

Démineur de métier, Erwan a fort à faire dans sa vie privée : il vient d’apprendre que son père l’a adopté et que sa fille (qu’il a élevée seul) est enceinte. Alors qu’il enquête en cachette sur Joseph, son père biologique, Erwan rencontre Anna dont il s’éprend. Las ! C’est la fille de Joseph. Carine Tardieu a de la suite familiale dans les idées. Depuis ses débuts avec La Tête de Maman (2007) et Du vent dans mes mollets (2012), elle s’intéresse à cette sacro-sainte famille. Un microcosme à part, connu de chacun et cependant toujours singulier, ayant surtout la particularité d’être facilement chamboulé. Tant mieux pour qui veut raconter des histoires. Plateau de fruits de père(s) Pour Ôtez-moi d’un doute, la cinéaste conserve son approche favorite consistant à observer une petite tribu de l’inté

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Sabrina Ouazani : Chacune sa voix, chacune son chemin

Portrait | Séduit par sa fougue, Édouard Baer a récrit pour elle le premier rôle de Ouvert la nuit, initialement destiné à un comédien. Une heureuse inspiration qui donne à Sabrina Ouazani une partition à sa mesure.

Vincent Raymond | Mardi 10 janvier 2017

Sabrina Ouazani : Chacune sa voix, chacune son chemin

Il n’y a pas eu de trimestre en 2016 sans qu’elle figure sur les écrans, enchaînant des films pour le moins éclectiques : la comédie Pattaya de Franck Gastambide, le biopic inspiré de l’affaire Kerviel L’Outsider de Christophe Barratier, et enfin les drames Toril de Laurent Teyssier et Maman à tort de Marc Fitoussi. Et 2017 s’engage sous les mêmes auspices, puisqu’après avoir partagé avec Édouard Baer la vedette du pléthorique Ouvert la Nuit, on la retrouvera deux fois d’ici le printemps. À 28 ans depuis la dernière Saint-Nicolas, dont (déjà) plus de la moitié de carrière, Sabrina Ouazani a le vent en poupe. Elle possède aussi un sourire ravageur, volontiers prodigué, qui s’envole fréquemment dans de tonitruants éclats communicatifs. On n’aurait pas à creuser longtemps pour faire rejaillir son tempérament comique ; pourtant c’est davantage vers la gravité de compositions tout en intériorité que les réalisateurs l’ont aiguillée, l’obligeant à canaliser son intensité native. La faute à Abdel Le cinéaste Abdellatif

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"L’Odyssée" : aquatique en toc

ECRANS | de Jérôme Salle (Fr, 2h02) avec Lambert Wilson, Pierre Niney, Audrey Tautou…

Vincent Raymond | Mardi 11 octobre 2016

Rien de tel qu’un biopic pour hameçonner public et récompenses. Alors, imaginez-en un consacré à l’icône irénique Jacques-Yves Cousteau… c’est du dragage dans les grandes profondeurs ; de la pêche à la dynamite — pour reprendre ses gaillardes méthodes de recensement des espèces pélagiques. Sauf que “JYC”, comme tout un chacun, n’était pas clair comme de l’eau de roche et Jérôme Salle n’a pas réussi à trancher : hagiographie consensuelle ou étude critique des nombreuses vies du bonhomme ? Faussement âpre pour ne pas paraître (trop) complaisant, son film est pareil à un grand livre privilégiant les belles images en couleurs, arrachant celles qui seraient trop ternes ou gênantes ! Si Salle ménage la dorure de la statue du Commandant, il montre cependant la course perpétuelle après l’argent de cet utopo-égoïste plus imbu de sa propre publicité et de ses aventures que du destin de ses proches ou de celui de la planète. Le vieux cabot de mer s’est mué sur le tard en héraut de l’e

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"Comme des bêtes" : la vie secrète des peluches

ECRANS | Un film de Yarrow Cheney, Chris Renaud (É-U, 1h26) avec les voix (VF) de Philippe Lacheau, François Damiens, Willy Rovelli…

Vincent Raymond | Mardi 5 juillet 2016

Très attendu depuis la diffusion d’extraits révélant “la vie secrète des animaux” — c’est-à-dire, ce que les peluches domestiques font en douce lorsque leurs propriétaires humains ont tourné les talons — Comme des bêtes démontre une fois encore le gouffre sidéral séparant une enfilade de gags raboutés à des fins de bande-annonce, d’un long-métrage d’animation ayant de vraies ambitions narratives et développant un univers original (Là haut ou Vice-Versa, au hasard). Reprenant sans vergogne la trame de Souris City (avec un soupçon de Volt, star malgré lui, histoire de brouiller les pistes), la paire Cheney-Renaud cultive ici la paresse avec une insouciance de glaneurs dans un champ de patates : puisque tout est déjà sorti de terre, il n’y a qu’à se servir. L’insupportable voix vrille-tympans de Willy Rovelli, en tel sur-régime qu’il se révèle incapable de la moindre modulation achève de vous convaincre que le court métrage présenté avec avant-programme (cinq minutes de Minions, la dose limite pour ne pas risquer l’indigestion) est le

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Le Tout Nouveau Testament

ECRANS | La vérité fait parfois mal à entendre : Dieu est misanthrope, sadique et résident bruxellois. S’épanouissant dans la création de catastrophes, ce pervers se (...)

Vincent Raymond | Mardi 1 septembre 2015

Le Tout Nouveau Testament

La vérité fait parfois mal à entendre : Dieu est misanthrope, sadique et résident bruxellois. S’épanouissant dans la création de catastrophes, ce pervers se double d’un tyran domestique séquestrant son épouse et sa fille de dix ans, Éa. Celle-ci, qui en a plein le Graal de ce monstre gorgé de bière, décide de suivre l’exemple de son aîné barbu, J.-C. Elle s’évade donc afin d’enrôler des apôtres et d’écrire son propre Nouveau Testament. Non sans avoir mis le bazar dans l’ordinateur paternel, en révélant à toute l’humanité l’heure de sa mort. Une plaisanterie qui lui vaut d’avoir un Dieu le père furibard (et en sandales) à ses trousses… Ténue, la filmographie de Jaco van Dormael ne compte que trois longs métrages depuis Toto le héros (1991), où s’affirmaient déjà pleinement son style comme ses influences. L’homme ayant biberonné au surréalisme belge — mâtiné de burlesque et d’onirisme nébuleux — son œuvre en est traversée, parfois illuminée : ici, la farce iconoclaste (un Dieu façon Gros Dégueulasse de Reiser) peut côtoyer le sublime éthéré ou le franchement potache lorsqu’il s’agit d’illustrer des métaphores. Affectionnant la forme du conte porté par u

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Microbe et Gasoil

ECRANS | Un road movie dans une voiture bricolée avec deux ados en marge de la jeunesse versaillaise : Michel Gondry signe un film simple et très personnel, qui carbure à l’humour et à la nostalgie.

Christophe Chabert | Mardi 7 juillet 2015

Microbe et Gasoil

Insaisissable Michel Gondry ! Alors s’être embourbé dans une adaptation coûteuse de L’Écume des jours, il revenait quelques mois plus tard avec un petit film enthousiasmant où il partait à la rencontre de Noam Chomsky… Il en est ainsi depuis qu’il est passé de réalisateur de clips à cinéaste : il alterne les registres et les budgets, passe de la France à Hollywood, préservant une certaine idée du do it yourself dont il fait soit la matière de ses films, soit leur sujet. En cela, Microbe et Gasoil, film simple, léger dans son tournage comme dans son résultat à l’écran, est bien plus qu’une parenthèse récréative dans son œuvre ; c’est peut-être là où il dit le mieux la vérité de son projet. Et pour cause : il y replonge dans les souvenirs de sa propre enfance, qu’il projette dans une France d’aujourd’hui comme pour la marquer d’un sceau d’intemporalité. Microbe et Gasoil, ce sont deux héros adolescents en goguette sur les routes de F

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La Famille Bélier

ECRANS | Bons sentiments à la louche, pincée d’humour trash, mise en orbite d’une star de télé-crochet, célébration de l’art de Michel Sardou, regard pataud sur le handicap, populisme facile : Eric Lartigau signe un film dans l’air moisi du temps, qui donne des envies de seppuku critique. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 16 décembre 2014

La Famille Bélier

«Bélier : n. m. 1) Mâle non châtré de la brebis. 2) Machine de guerre des anciens servant à battre les murailles en brèche.» Cette double définition piquée dans le Robert sonne comme la meilleure critique possible de La Famille Bélier. 1) Le nouveau film d’Éric Lartigau s’apparente à une comédie sentimentale mi-chèvre, mi-chou, qui met les pieds dans le purin campagnard et la tête dans les étoiles de la réussite, les mains dans le cambouis du populisme et le nez dans la grande cause du handicap, via une famille de sourds-muets avec en son centre Paula, jeune adolescente qui non seulement parle et entend, mais en plus chante d’une voix d’or. Lartigau emprunte d’abord la piste gonflée du comique trash, avec une scène chez le médecin où les parents s’engueulent à cause de la mycose de madame et de l’appétit sexuel de monsieur. Admirateur des Farrelly, Lartigau est loin de leur humanisme par la provoc’ : le vrai gag de la séquence, ce sont les traductions de Paula, et les reproches qu’elle adresse à ses géniteurs. Ce qui compte, ce n’est pas que le spectateur s’identifie aux parents sourds, mais à la petite valide. Qui, comme le spectateur,

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François Damiens l’ultra-terrestre

ECRANS | François Damiens, comédien belge adopté par le cinéma français, doublement à l’affiche du plaisant "Je fais le mort" et du magnifique "Suzanne", est passé en six ans de "sorti de nulle part" à "présent partout", sans dévier de ses principes et de ses saines convictions. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 13 décembre 2013

François Damiens l’ultra-terrestre

Décembre 2007. À quelques jours de la sortie de Cow-Boy, joli film un peu oublié de Benoît Mariage, le réalisateur et ses deux comédiens Benoît Poelvoorde et François Damiens sont en pleine tournée promo. On demande à l’attachée de presse un entretien en tête-à-tête avec un des membres de l’équipe et elle pense qu’on va naturellement réclamer quelques minutes avec la tornade Poelvoorde, au sommet de sa gloire… Mais non, c’est Damiens qui nous intéresse, et nous voilà partis pour une discussion d’une demi-heure avec ce comédien qui, à l’époque, n’avait que quatre films à son actif et dont les caméras cachées commençaient à peine à faire le buzz. L’entretien est mémorable, d’une franchise rare ; il y expose sa candeur face à un métier dont il ne connaît rien et dans lequel il s’engouffre avec un mélange de curiosité et de scepticisme. Six ans plus tard, François Damiens est devenu une vedette — on préfère ce mot à celui de star, ne serait-ce que parce

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Suzanne

ECRANS | Peut-on faire un mélodrame sans verser dans l’hystérie lacrymale ? Katell Quillévéré répond par l’affirmative dans son deuxième film, qui préfère raconter le calvaire de son héroïne par ses creux, asséchant une narration qui pourtant, à plusieurs reprises, serre le cœur. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 11 décembre 2013

Suzanne

Suzanne : le deuxième film de Katell Quillévéré après le timide Un poison violent, choisit son héroïne dès son titre. Mais ce seront autant ses absences que sa présence qui vont intéresser l’auteur, autant les questions que son comportement instable suscite que les réponses qu’on pourrait apporter pour expliquer sa fuite en avant. D’où provient le mal-être de Suzanne ? D’une mère morte très jeune ? Trop facile… Autour d’elle, son père (François Damiens, exceptionnel, qui irradie de beauté et de bonté) et sa sœur (Adèle Haenel, qu’on espère bientôt reconnue à sa juste et haute valeur parmi les jeunes comédiennes françaises) forment une famille aimante, dévouée, compréhensive. Pourquoi choisit-elle de garder cet enfant au père inconnu, alors qu’elle est encore lycéenne ? Là aussi, Quillévéré décide de laisser le mystère sombrer dans un des nombreux vides narratifs soigneusement entretenus, comme un trou noir qui aspirerait toutes les tentatives d’explications, psychologiques ou sociologiques, pour percer à peu de frais l’opacité de son personnage

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Je fais le mort

ECRANS | De Jean-Paul Salomé (Fr-Belg, 1h42) avec François Damiens, Géraldine Nakache, Lucien Jean-Baptiste…

Christophe Chabert | Mardi 3 décembre 2013

Je fais le mort

Le premier mérite de Je fais le mort est l’originalité de son point de départ : un acteur dans la dèche, souffrant d’une réputation détestable sur les plateaux, accepte d’aller «faire le mort» pour la reconstitution judiciaire d’un triple homicide du côté de Megève. Une fois sur place, entre drague maladroite de la juge d’instruction et volonté de «réalisme» sur la scène du crime, il provoque une série de catastrophes mais révèle aussi les approximations de l’enquête. Au milieu d’un genre sinistré, celui de la comédie hexagonale ici matinée de polar, Je fais le mort tire son épingle du jeu. Pas tellement par sa mise en scène, même si son artisanat télévisuel lui confère une modestie bienvenue ; surtout par le portrait de ce comédien égocentrique et vaniteux qui conduit à quelques réflexions bien vues sur un monde du cinéma où même le plus pitoyable des losers se prend pour un génie de «l’acting» — on sent que Salomé a vu Extras, la formidable série de Ricky Gervais. C’est bien sûr une partition parfaite pour un François Damiens en grande forme, trop heureux de pouvoir être à la fois l’acteur de cinéma subtil q

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Casse-tête chinois

ECRANS | De Cédric Klapisch (Fr, 1h54) avec Romain Duris, Audrey Tautou, Cécile de France…

Christophe Chabert | Vendredi 29 novembre 2013

Casse-tête chinois

Après L’Auberge espagnole et surtout l’affreux Les Poupées russes, il y avait de quoi redouter les retrouvailles entre Cédric Klapisch et son alter ego romanesque Xavier-Romain Duris. Or, Casse-tête chinois se situe plutôt dans la meilleure veine du cinéaste, celle de Peut-être et de Paris, lorsqu’il baisse les armes de la sociologie caustique — que Kyan Khojandi, qui fait un petit coucou dans le film, a customisé dans sa série Bref — pour se concentrer sur la singularité de ses personnages et laisser parler une certaine mélancolie. Il faut dire que ce troisième volet raconte surtout des séparations, des renoncements et des désenchantements, sans pour autant que cela vaille constat générationnel ou métaphore de l’état d’un monde. New York n’est jamais regardé béatement pour son exotisme — ce n’est pas Nous York, donc — mais comme une ville à appréhender dans son multiculturalisme, sa géographie, son prix et ses tracas.  S

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Tip Top

ECRANS | De Serge Bozon (Fr, 1h46) avec Isabelle Huppert, François Damiens, Sandrine Kiberlain…

Christophe Chabert | Mercredi 4 septembre 2013

Tip Top

L'engouement critique autour du dernier Serge Bozon, déjà coupable d’avoir réalisé La France avec ses poilus entonnant des chansons mods, en dit long sur l’égarement dans lequel s’enfonce une partie du cinéma d’auteur français. Encenser avec une complaisance navrante le film le plus mal foutu de l’année, dont la vision relève de l’expérience narcotique tant ce qui se produit à l’écran n’a aucun sens, aucun rythme et passe son temps à se chercher des sujets en faisant mine de se rattacher à des genres — dans cette comédie policière, rien n’est drôle, et l’intrigue est racontée en se moquant de la plus élémentaire logique — c’est offrir à Bozon ce dont il rêve le plus : légitimer son discours en fermant les yeux sur son incompétence de réalisateur. Disciple de Jean-Claude Biette et de son cinéma de la digression, Bozon en offre une version dandy, où les intentions maculent l’écran. Tip Top parle vaguement de son époque — du racisme à la perversion sexuelle, même si on ne sait trop ce que le cinéaste a à en dire — mais c’est dans une poignée de séquences what the fuck que l’on sent Bozon le

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Gare du Nord

ECRANS | Claire Simon tente une radiographie à la fois sociologique et romanesque de la gare du nord avec ce film choral qui mélange documentaire et fiction. Hélas, ni le dialogue trop écrit, ni les récits inventés ne sont à la hauteur de la parole réelle et des vies rencontrées… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 27 août 2013

Gare du Nord

Pensant probablement le naturalisme en bout de course pour raconter le monde contemporain, deux réalisatrices tentent en cette rentrée de faire se croiser réalité documentaire et fiction intime. Si Justine Triet avec sa Bataille de Solférino s’en tire grâce à l’élan vital débraillé qui irrigue sa fiction, le dispositif de Gare du Nord échoue à hisser le romanesque à la hauteur de la réalité. Il y a d’abord un prétexte très artificiel véhiculé par le personnage de Reda Kateb, étudiant en sociologie faisant une thèse sur la gare du Nord comme «place du village global», justification scénaristique facile pour le montrer abordant commerçants et usagers. Ensuite, la structure chorale du film, avec ses trois histoires entremêlées — une femme malade tombe amoureuse d’un homme plus jeune qu’elle, un père cherche sa fille fugueuse, une agent immobilière ne supporte pas d’être séparée de son mari et de ses enfants — paraît là aussi dictée par une intention trop appuyée, celle de faire se croiser dans un microcosme à la fois unique et mondialisé des destins singuliers. Que Claire Simon ait recours

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L’Écume des jours

ECRANS | Avec cette adaptation du roman culte de Boris Vian, Michel Gondry s’embourbe dans ses bricolages et recouvre d’une couche de poussière un matériau littéraire déjà très daté. Énorme déception. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 25 avril 2013

L’Écume des jours

Plus madeleine de Proust adolescente que véritable chef-d’œuvre de la littérature française, L’Écume des jours avait déjà fait l’objet d’une adaptation cinématographique, devenue difficile à voir pour cause de gros échec à sa sortie en salles. Le cinéma français ayant redécouvert les vertus de son patrimoine littéraire, voici donc Michel Gondry qui s’y colle. Le moins que l’on puisse dire est que, là où beaucoup auraient jugé l’univers métaphorico-poétique de Vian ardu à transposer à l’écran, Gondry est face à lui comme un poisson dans l’eau, trouvant une matière propice à déverser toutes ses inventions visuelles. Trop propice, tant les premières minutes du film fatiguent par leur accumulation d’idées passées au broyeur d’un montage hystérique. On n’a tout simplement pas le temps de digérer ce qui se déroule sous nos yeux, Gondry enchaînant à toute blinde les trouvailles, multipliant les accélérés, les changements d’échelle ou les trucages à la Méliès. D’une certaine manière, sa fidélité à Vian est déjà un handicap : là où il aurait pu faire le tri, il préfère empiler 

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Thérèse Desqueyroux

ECRANS | Avec cette adaptation de François Mauriac, Claude Miller met un très beau point final à son œuvre : réquisitoire contre une bourgeoisie égoïste, cruelle et intolérante, le film fait vaciller son rigoureux classicisme par une charge de sensualité et d’ambiguïté. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 14 novembre 2012

Thérèse Desqueyroux

Quatre gouttes d’arsenic dans un verre d’eau. C’est le rituel quotidien qu’effectue Bernard Desqueyroux, riche bourgeois girondin un peu hypocondriaque, pour calmer ce qu’il pense être des alertes cardiaques. Pour sa femme Thérèse (Audrey Tautou, dans un grand rôle à sa mesure), avec qui il s’est uni par intérêt, ce rituel est comme le reflet d’un ordre qui l’étouffe. Un jour, elle décide de le fausser et son geste va tout faire vaciller. À commencer par la mise en scène de Claude Miller : jusqu’ici, il racontait avec un classicisme élégant l’histoire de Thérèse Desqueyroux, préférant la chronologie aux flashbacks du roman de Mauriac. Le trouble venait d’ailleurs : de cette ouverture pleine de sensualité où deux jeunes adolescentes se livraient à des jeux aux relents érotiques, baignées dans la lumière dorée de l’été aquitain ; de ce voilier qui passe au loin et dont le propriétaire, Jean Azevedo, n’est qu’un «juif» pour Bernard Desqueyroux ; dudit Azevedo qui séduit la sœur de Bernard, passion fougueuse qui ébranle un temps la discipline bourgeoise de la famille. C’est d’ailleurs lors d’une lune de miel pétrifiée dans l’ennui de Baden Baden que Miller

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Ni à vendre, ni à louer

ECRANS | De Pascal Rabaté (Fr, 1h20) avec Jacques Gamblin, Maria De Medeiros, François Damiens…

Christophe Chabert | Jeudi 23 juin 2011

Ni à vendre, ni à louer

Le fantôme de Jacques Tati plane au-dessus de Ni à vendre, ni à louer, deuxième film de Pascal Rabaté, par ailleurs dessinateur de bédé. Ce n’est pas un détail, tant sa fascination pour le travail de Tati se confond avec sa pratique de la case et de la planche. D’où la désagréable sensation d’assister à un storyboard filmé où les acteurs, privés de parole et réduits à des borborygmes, ne font que prêter leurs traits aux idées visuelles de Rabaté, simples instruments de gags tellement préparés qu’on les devine avec trois ou quatre plans d’avance. Ce systématisme froid se retrouve dans le scénario concept où une quinzaine de personnages se croisent pendant un week-end de vacances à la mer («c’est super», comme le dit le chanteur Mike Brank dans la meilleure séquence du film !) où chacun marine dans son stéréotype. Là, la référence à Tati pose un autre problème : on ne sait plus si c’est la nostalgie pour son cinéma ou pour la France qu’il décrit qui motive Rabaté. Car les clichés un peu rances qu’il utilise (les caravanes, le Tour de France, l’adultère à l’hôtel), même s’ils se mêlent parfois à un esprit anar très contemporain (l’avenir de l’homme, pour

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De vrais mensonges

ECRANS | De Pierre Salvadori (Fr, 1h45) avec Audrey Tautou, Sami Bouajila, Nathalie Baye…

Christophe Chabert | Mercredi 1 décembre 2010

De vrais mensonges

Quand un cinéaste qu’on aime rate un film, cela ne remet pas en cause l’estime qu’on peut avoir pour son travail. C’est le cas de Salvadori avec "De vrais mensonges", où l’on retrouve ce qu’on apprécie d’ordinaire chez lui — une écriture rigoureuse et un regard doux-amer sur des personnages à côté de leurs pompes — mais comme joué par un orchestre aux instruments déréglés. La théâtralité des situations et des dialogues n’est assumée qu’à moitié (par exemple, le choix de décors naturels renvoie à un réalisme hors sujet), l’humour ne fonctionne jamais et le film est plombé par un cruel manque de rythme mal camouflé par un montage hystérique. Quant aux acteurs, si Nathalie Baye est à l’aise en mère déprimée virant femme cougar, Bouajila adopte d’incompréhensibles airs de tragédien et Tautou se perd dans des mimiques qui enlèvent toute spontanéité et tout naturel à son jeu. Un coup d’épée dans l’eau, surtout après l’excellent "Hors de prix". CC

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Coco avant Chanel

ECRANS | D’Anne Fontaine (Fr, 1h53) avec Audrey Tautou, Benoît Poelvoorde, Alessandro Nivola…

Christophe Chabert | Mardi 14 avril 2009

Coco avant Chanel

La mode du biopic n’est pas près de se tarir sur les écrans, chaque pays se cherchant héros et héroïnes pour en faire de romanesques adaptations suçant la roue du modèle américain. Coco Chanel a déjà remporté le titre français en 2009, puisqu’avant la version Jan Kounen à venir au second semestre, voici sa jeunesse en mode Anne Fontaine. La cinéaste livre une copie appliquée où rien ne manque sur le pourquoi du comment de la vocation et des engagements de Gabrielle dite Coco. En témoigne la scène initiale où, abandonnée par son père dans un pensionnat de bonnes sœurs, son regard s’attarde longuement sur la coiffe noire et blanche des nonnes… Chanteuse sans le sou dans des cabarets minables, en révolte contre le patriarcat et la bourgeoisie de son temps, elle va canaliser son désir de revanche sociale et personnelle dans l’invention de vêtements qui libèreront la femme des lourdeurs froufrouteuses et des corsets étouffants. Une démarche à l’opposé de la pesanteur scénaristique et cinématographique d’Anne Fontaine, qui explique et souligne tout, ne laisse aucun vide ni dans les plans, toujours sagement centrés sur l’action, ni entre les scènes. Cet académisme est donc un pur contrese

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Franz et François

ECRANS | François Damiens, acteur, star de la télé belge, découvert dans Dikkenek et OSS 117, montre dans Cow-boy qu'il est surtout un comédien subtil et émouvant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 12 décembre 2007

Franz et François

En allant rencontrer François Damiens, on pensait passer un bon moment avec un acteur comique avec qui on allait bien se poiler. De fait, on a passé un bon moment, mais on a causé sérieusement avec un garçon intelligent et subtil, comédien en quête de profondeur découvrant enfin la richesse d'un métier qu'il a toujours voulu faire, mais dont il dit ne pas connaître grand chose. Damiens, pour beaucoup, c'est l'espion belge d'OSS 117 ou le photographe grande gueule de Dikkenek, auteur de cette réplique géniale lancée à la face de la starlette Mélanie Laurent : "Va chercher l'poney !". Pour les Belges, c'est surtout François L'Embrouille, piégeur de monsieur tout-le-monde et de quelques stars dans des caméras cachées qui tournent aujourd'hui en boucle sur Youtube. Pour ses deux Benoît de potes, Poelvoorde et Mariage, c'est juste "Franz", camarade de tournage et de tournée pour un film qui est une véritable fierté pour tous les trois : Cow-boy. François L'Embrouille, mais pas trop "Chercher à faire rire pour faire rire, ça n'a aucun intérêt", lâche François Damiens. On se pince en réécoutant l'interview. Car Damiens nous a authent

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Cow-Boy

ECRANS | Après Les Convoyeurs attendent, Benoît Mariage retrouve Benoît Poelvoorde pour une nouvelle comédie douce-amère ; la comédie est ratée, mais valorise la peinture attachante et jamais méprisante des petites gens belges. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 12 décembre 2007

Cow-Boy

Daniel est un petit-bourgeois avachi, revenu de ses idéaux, vivant avec une femme qu'il peine à satisfaire, traînant comme un boulet son métier de journaliste en présentant une émission grotesque sur la sécurité routière. Voulant renouer avec la fougue politique de ses jeunes années, il décide de réunir 25 ans après les protagonistes d'un fait-divers (réel) qui avait marqué la Belgique : la prise en otage d'un bus scolaire par un jeune homme en révolte contre la misère sociale. Mais le "révolutionnaire" est devenu un gigolo obsédé par l'argent et les otages ne veulent pas faire de vagues dans leurs vies étriquées mais dignes. Le fossé entre ce que Daniel veut obtenir de ses témoins, qu'il met en scène de manière obscène et manipulatrice, et leur désir de conserver la tête haute, quitte à accepter la fatalité sociale, est le principal ressort comique de Cow-Boy. Mais Benoît Mariage se heurte à un écueil : Daniel est un être détestable, hautain, égoïste, aveuglé par son envie irrépressible de s'acheter une conscience. L'abattage dément de Benoît Poelvoorde pour habiter tout le ridicule du personnage n'y change rien ; on n'arrive pas à rire d'un si grand crétin, et

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